PASTORALE CEVENNES LANGUEDOC ROUSSILLON

LE LAZARET SEPTEMBRE 1999

CONDUITE DE PROJET

APPROCHE THEOLOGIQUE

« Hou, hou, petit tigre, » crie le poisson. « Regardez dans cette bouteille, il y a un message. Et sur le message, il y a une carte et une île. C'est là que se trouve le trésor des pirates. Vite, vite attrapez la bouteille. » Trop tard. La bouteille disparaît. Adieu le trésor. « Eh oui, petits sots, » dit le poisson, « le bonheur passe vite lorsqu'on n'écoute pas ce que je dis. »

Janosch, Viens à la chasse au trésor! Casterman 1984

 

Les textes ci-dessous ont été lu en contrepoint d'une démarche de formation des pasteurs de la région Cévennes Languedoc Roussillon à la "conduite de projet". Ils s'agit de courts messages de mon cru accompagnés de poêmes et de citations bibliques, théologiques ou philosophiques qui en constituent l'arrière-fond. Des bouteilles à la mer, en quelque sorte

Séquence 1: Des projets? Pourquoi?

Il sera une fois

Ecoutez ce conte
Un conte à l'envers
Pour que les enfants
Ne puissent plus dormir
Il sera une fois
J'aurai peur de me rencontrer dans la rue
Tu auras peur de te rencontrer dans la rue
Il aura peur de se rencontrer dans la rue
Il sera une fois
Nous aurons peur de nous ressembler tous
Vous aurez peur de vous ressembler tous
Ils auront peur, ils seront tous pareils
Il sera une fois
Un paradis standardisé
Il sera une fois
Nous serons tous pareils
Nous aurons les mêmes mots
Pour dire les mêmes choses
Nous n'aurons qu'une histoire
Nous n'aurons qu'un regard
Nous n'aurons qu'un visage
Nous nous ressemblerons comme des briques
Et avec toutes ces briques
Nous bâtirons une tour
Et nous l'appellerons Babel.

 

 

Los deu Larvath

Et le Seigneur descendit, pour voir... (Gn 11)

Si la conduite de projet, c'est ça, alors il vaut mieux pas de projet.

Mais

si la participation à nos projets n'est pas la condition sine qua non pour être recon-nu comme un membre à part entière de notre communauté,

si d'autres projets que les notres y ont aussi droit de cité,

si l'Église est un espace de liberté où Dieu offre à chacun d'entre nous des chan-ces de création, d'épanouissement et de recréation personnelles

si nos projets sont pour nous l'occasion d'engager nos croyances dans l'épreuve d'une action commune au service d'autrui,

Alors Dieu descend et son Esprit ouvre devant nous les chemins de sa bénédiction créatrice, de sa promesse et de son règne.

Séquence 2 : engager nos croyances dans l'incertain

Les rencontres de l'escargot aventureux
Le tranquille matin
Est d'une douceur enfantine.
Les arbres allongent
Leurs bras vers la terre.
Une vapeur tremblante
Recouvre les semis,
Tandis que l'araignée
Tend ses chemins de soie
Qui rayent le cristal limpide
De l'air.
...
Et l'escargot, sage
Bourgeois du sentier,
Humble et ignoré,
Contemple le paysage.
Enhardi par la paix divine
De la nature,
Oubliant les tracas
Du foyer, il décide
De voir le bout du chemin.
 
Il se met en route et pénètre
Dans un bois de lierre
Et d'orties, au milieu duquel
Deux vieilles grenouilles
Tristes et malades
Prennent le soleil.
 
-Ces chants modernes,
Murmurait l'une d'elles
Sont inutiles.-Oui,
Ma chère, lui répond
Sa compagne qui était
Presque aveugle et blessée,
Quand j'étais jeune, je croyais
Que si un jour Dieu entendait
Notre chant, il en aurait
Pitié. Ce que je sais
-Car j'ai longtemps vécu-
M'empêche d'y croire
Et je ne chante plus...
...
Devant la forêt sombre
Notre escargot s'effraie.
Il veut crier. Impossible.
Les grenouilles sont tout près.
-Est-ce un papillon?
Demande l'aveugle.
-Il a deux petites cornes,
Lui répond son amie.
C'est l'escargot. Viens-tu,
Escargot, d'une autre terre?
 
-Je viens de chez moi et veux
Y retourner au plus tôt.
-Fi! le poltron! s'exclame
Celle qui ne voit pas
Tu ne chantes jamais?-Jamais,
Dit l'escargot-Ni ne pries ?
-Non plus. Je ne l'ai pas appris.
-Tu ne crois pas à la vie éternelle?
-Qu'est-ce que c'est?
-Eh bien... c'est vivre toujours
Dans l'eau la plus cristalline,
Près d'une campagne en fleur
Aux pâtures savoureuses.
-Quand j'étais petit, un jour,
Ma pauvre aïeule me dit
Qu'à ma mort je m'en irais
Sur les feuilles les plus tendres
Des ramures les plus hautes.
-Ce n'était qu'une hérétique!
Nous te disons la vérité,
Nous. Et tu y croiras !
Font les grenouilles furieuses.
 
-Ah, pourquoi suis-je parti ?
Gémit notre escargot. Oui, je crois
Pour toujours à la vie éternelle
Que vous m'annoncez.
Les grenouilles
Pensives s'éloignent
Et l'escargot effrayé
Se perd dans la forêt.
...
Notre aventurier rebrousse
Chemin. Dans la sente
Un silence ondulé
Semble sourdre des branches.
Un groupe de fourmis rouges
Se trouve sur sa route.
Elles sont tout agitées
Et entraînent de force
L'une d'elles qui a
Ses antennes brisées.
L'escargot s'exclame:
-Fourmillettes, tout doux!
Pourquoi maltraitez-vous
Ainsi votre compagne ?
Dites-moi son forfait.
En conscience, je jugerai.
Toi, pauvrette, parle d'abord.
 
La fourmi à demi morte
Lui répond fort tristement:
-J'ai vu les étoiles.
-Que sont les étoiles ? disent
Les fourmis inquiètes.
Et l'escargot pensif
Répète : Les étoiles ?
-Oui, répond la fourmi,
J'ai vu les étoiles.
Au sommet de l'arbre
Le plus haut de l'allée,
J'ai vu des milliers d'yeux
Briller dans mes ténèbres.
Et l'escargot demande:
-Mais que sont ces étoiles ?
-Des lumières qui planent
Au-dessus de nos têtes.
-Nous ne les voyons point,
Protestent ses compagnes.
-Pour moi, dit l'escargot, ma vue
Ne dépasse pas les herbes.
Et les fourrnis de s'écrier
En agitant leurs antennes:
-Nous te tuerons, tu es
Paresseuse et perverse.
Le travail est la loi.
 
-Oui, j'ai vu les étoiles,
Dit la fourmi blessée.
Notre juge décrète:
Laissez-la s'en aller,
Poursuivez votre tâche.
D'ailleurs l'accusée
Est sur le point de rendre l'âme.
 
Dans l'air doux et subtil
Une abeille a passé.
La fourmi agonise
Et sent le soir immense.
-Elle vient m'emporter
Vers un astre, dit-elle.
Les fourmis s'enfuient
En la voyant morte.
 
Notre escargot soupire
Et s'éloigne étourdi.
L'éternité l'emplit
De confusion.
-Ce sentier
N'a pas de fin, dit-il.
Peut-être qu'au bout
On arrive aux étoiles.
Mais je suis trop lent
Pour y parvenir.
Bah! N'y pensons plus!
 
Tout se fondait dans le brouillard
Et le pâle soleil
Des angélus lointains
Appelaient les fidèles.
Et notre escargot, sage
Bourgeois du sentier,
Étourdi et troublé
Contemple le paysage.
 

Federico Garci Lorca

 

 

Décembre 1918, Grenade

 

Oser soumettre nos désirs à l'épreuve de l'action

Nous avons appris à nous méfier de notre désir.

Nous avons appris qu'il était le facteur de risque N°1 de nos existences.

À son égard, bien souvent, nous en rajoutons sur ce que les dix commandements nous pres-crivent en guise de régulation. Nous nous interdisons de désirer, nous nous coupons le mains, nous nous crevons les yeux, ou pire... (Matth 5, 17 à 47) Et la Loi nous barre alors les chemins de l'espérance. Elle nous tue aussi sûrement que ne l'aurait fait notre désir laissé sans lois.

Les dix commandements nous prescrivent ce qu'il ne faut pas faire: convoiter le Bien de Dieu, s'en emparer, convoiter le Bien de son prochain, utiliser les moyens les plus expéditifs de s'en emparer. Mais pour ce qui est de notre propre Bien, elle ne nous prescrit rien. Que ce soit à titre personnel ou communautaire, la Loi ouvre pour autrui et pour nous-mêmes un espace de liberté, mais elle le laisse libre, à notre iniative. Et ce vide nous inquiète.

Les projets de Dieu ne sont pas nos projets. Mais pourquoi Dieu s'empresserait-il de remplir cet espace de ses propres projets? Adam et Êve ont tenté de mettre la main sur le Bien que Dieu s'était réservé dans le jardin. De son coté, Dieu n'a jamais prétendu investir l'espace de notre liber-té. Le Dieu qui nous a créés à son image est le Dieu Tout Autre: être créés à Son image, c'est être autres que lui. Ce qui intéresse Dieu, c'est ce que nous allons faire librement de notre liberté, ce sont nos projets et comment ils vont jouer avec les siens, les visées que nous inspirent notre pro-pre désir et comment elles vont jouer avec ses propres visées, comment nous allons jouer de la part de jeu que la création maintient ouverte et dont rédemption refraye l'ouverture.

Que nous fassions taire notre désir ou que nous le laissions sans loi, le risque est le même: la mort. La vraie manière de « barrer » notre désir, c'est de l'engager activement dans l'épreuve de l'action; c'est de risquer des projets. Pour cela, Dieu nous donne la Loi. Pas seulement les dix com-mandements: des règles de la grammaire aux lois de la physique, la Loi est la forme selon laquelle il nous est donné de comprendre les contraintes et ouvertures de la relation que notre humanité en-tretient avec l'univers. La liberté que Dieu nous offre, c'est celle de créer en investissant l'espace de jeu ouvert par la Loi. Alors créons en restant toujours convaincus qu'il assure la maintenance de l'espace de jeu où nos projets pourront s'épanouir et faire grandir la vie: la notre, celle de nos égli-ses, celles des villages et des cités où elles sont plantées et, osons le dire, celle de notre humanité et de notre univers.

Séquence 3 : traduire un projet en plan d'action

La mort du p'tit cheval
Le p'tit ch'val dans le mauvais temps
Qu'il avait donc du courage
C'était un petit cheval blanc
Tous derrière (bis)
C'était un petit cheval blanc
Tous derrière et lui devant.
 
Il n'y avait jamais de beau temps
Dans ce pauvre paysage
Il n'y avait jamais de printemps
Ni derrière, ni derrière,
Il n'y avait jamais de printemps
Ni derrière, ni devant.
 

Mais il était toujours content

Menant les gars du village
A travers la pluie noire des champs
Tous derrière (bis)
A travers la pluie noire des champs
Tous derrière et lui devant.
Sa voiture allait poursuivant
Sa belle p'tite queue sauvage
C'est alors qu'il était content
Tous derrière (bis)
C'est alors qu'il était content
Tous derrière et lui devant.
 
Mais un jour dans le mauvais temps
Un jour qu'il était si sage
Il est mort par un éclair blanc
Tous derrière (bis)
Il est mort par un eclair blanc
Tous derrière et lui devant.
 
Il est mort sans voir le printemps
Qu'il avait donc du courage!
Il est mort sans voir le printemps
Ni derrière (bis)
Il est mort sans voir le printemps
Niderrière, ni devant.

 

 

Paul Fort

 

Des temps, des lieux et un gardien du sabbat

Au beau milieu de l'Apocalypse qu'il prophétise avant d'entrer dans sa passion, Jésus insère une parabole du figuier: « dès que ses rameaux deviennent tendres et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que l'été est proche ». Au beau milieu du déroulement ininterrompu d'événements au sein desquels Jésus tente de nous faire discerner le fil de la promesse et la perspective de l'avènement du Règne nouveau, la prophétie marque un temps d'arrêt, un moment de sabbat auquel elle nous invite nous aussi.

Si nous voulons aller jusqu'au bout de nos propres projets, si nous ne voulons pas courrir le risque de laisser leur trame se perdre dans le chaos des agitations ecclésiales, familliales, profes-sionnelles, donnons leur du temps.

Du temps autour, avant et après: on enfile pas les projets comme des perles. Un projet d'envergure par génération c'est peut-être déjà beaucoup. Honorer son père et sa mère afin que nos jours se prolongent sur la terre, c'est aussi prendre le temps de nous souvenir de ceux de leurs projets qui restent encore pour nous porteurs de promesses. C'est laisser à la génération suivante de l'espace pour ses propres projets.

Du temps pendant: les délais sont la respiration d'un projet.

Et surtout, n'oublions pas dans nos projets la dimension sabbatique. Le septième jour, Dieu se repose pour contempler son oeuvre et s'en réjouir. Ça lui donne du courage pour continuer, et il va en avoir besoin! Prenons le temps de regarder pousser nos projets, ménageons des étapes de repos où l'on peut s'arrêter pour contempler ce qui a déjà été réalisé et s'en réjouir.

Et le pasteur dans tout ça? Quelle est sa place? Libre à nous d'occuper celle du « chef de projet ». Le projet aura au moins un chef! mais ceux qui s'y sont engagés « tous derrière » n'auront peut-être plus de pasteur pour les encourager, les écouter et les conseiller.

Et si le pasteur était le garant de la dimension sabbatique du projet, celui avec qui on peut s'arrêter à tout moment pour faire le point sur les difficultés matérielles, mais surtout humaines ren-contrées en cours de route. Et si il était là pour que quiconque a pris le risque de s'engager dans un projet sache qu'il n'est pas seulement celui ou celle dont on attend qu'il ou elle fasse ceci ou cela et que l'on jugera en fonction de son efficacité, mais qu'il reste quelqu'un d'autre.

Séquence 4 : un projet avec qui?

Le mouvement vers l'autonomie humaine a at-teint un certain achèvement de nos jours. L'homme a appris à venir à bout de toutes les questions impor-tantes sans faire appel à « l'hypothèse Dieu ».... il apparaît que tout va sans « Dieu » aussi bien qu'au-paravant. ...

Le monde, qui a pris conscience de soi et de ses lois vitales, est sûr de lui d'une manière qui nous inquiète. Les insuccès et les catastrophes ne parvien-nent pas à le faire douter du caractère inéluctable de son évolution... L'apologétique chrétienne, s'oppo-sant à cette assurance, a pris les formes les plus diverses. On essaie de prouver à ce monde devenu majeur, qu'il ne peut pas vivre sans le tuteur « Dieu ». Si on a capitulé dans toutes les questions laïques, il reste ce qu'on appelle les « questions der-nières », auxquelles Dieu seul peut répondre et pour lesquelles on a besoin de lui, de l'Eglise et du pas-teur... Mais qu'arrivera-t-il si, un jour, elles n'existent plus comme telles, c'est-à-dire si eiles trouvent, elles aussi, une réponse « sans Dieu »?

Je crois que l'attaque de l'apologétique chré-tienne contre ce monde devenu majeur est premièrement absurde, deuxièmement de basse qua-lité, et troisièmement non chrétienne. Absurde, parce qu'elle apparaît comme un essai de ramener un homme devenu adulte au temps de sa puberté, c'est-à-dire de le rendre dépendant d'une quantité de don-nées dont il s'est affranchi, de le placer devant des problèmes qui ont, en fait, cessé de le préoccuper. De basse qualité parce qu'on essaie de profiter de la faiblesse d'un homme dans un but étranger à ses préoccupations et auquel il ne souscrit pas librement. Non chrétienne parce qu'on confond le Christ avec un certain degré de la religiosité de l'homme, c'est-à-dire avec une loi humaine.

...

Or nous ne pouvons être honnêtes sans recon-naître qu'il nous faut vivre dans le monde etsi deus non daretur. Et voilà justement ce que nous recon-naissons devant Dieu, qui lui-même nous oblige à l'admettre. En devenant majeurs, nous sommes ame-nés à reconnaître de facon plus vraie notre situation devant Dieu. Dieu nous fait savoir qu'il nous faut vivre en tant qu'hommes qui parviennent à vivre sans Dieu.

Dietrich Bonhoeffer

Pour sortir de l'infantilisme

Un Dieu père, un Dieu berger, un Christ Roi, un Christ Seigneur, même le Fils occupe dans notre théologie ordinaire la place du Père. Quant à l'Église, même chez nous-autres protestants, elle occupe indéniablement la place de la mère. Dans la famille de l'Église, lit-on en en-tête de nos ru-briques nécrologiques. Nous attendions la libre citoyenneté du Royaume de Dieu et c'est la grande fratrie de l'Église qui est venue.

Pourquoi s'étonner alors que beaucoup de membres de nos églises, qui exercent avec com-pétence des responsabilités dans la vie civile ou professionnelle s'empressent de revêtir des attitudes infantiles dès qu'ils franchissent la porte de nos temple. Pourquoi s'étonner de ce qu'en l'absence de Dieu, nous autres pasteurs soyons souvent à notre corps défendant sommé de faire le père: un père dont on exige l'autorité, un père contre lequel se révolter, ou les deux à la fois.

L'attente d'une relation de type Père-Fils est sans doute une des attentes à laquelle l'Église peut et doit répondre. Pour ceux qui en ont besoin, l'Église est un lieu où il est légitime de retomber en enfance et où des lieux et des temps peuvent être ménagés pour cela. Son but reste toujours de nous prendre là où nous en sommes pour nous conduire sur les voies de la maturité. L'Église est aussi un lieu où certains peuvent occuper la position paternelle. Elle s'est même donné les moyens de contrôler la manière dont ce ministère pouvait être exercé sainement et au profit de la maturation de chacun.

Mais si nous voulons que nos projets ressemblent à autre chose que des lettres au Père Noël, il est tout de même souhaitable que ceux qui y collaborent accèdent autant que faire ce peut à la position « adulte . Soumettre des désirs, des aspirations, des attentes affectives et des croyan-ces à l'épreuve d'une action commune est un moyen d'y accéder.

À cet égard, la place du « pasteur » dans le projet n'est pas forcément celle de « chef de projet ». Il est y peut-être plus à sa place comme accompagnateur, disons le mot: comme « aumônier », que comme coordinateur.

Séquence 5 : projet d'équipe et équipe en projet

Platon et Aristote partagent avec le mono-théisme orthodoxe un sens du mystère, un sens du merveilleux qui les saisit devant les pouvoirs anthro-pomorphiques mais non humains: pour les pragmatistes cet émerveillement, indésirable, ne sau-rait être confondu avec la conscience, souhaitable, qu'il y a des choses que les êtres humains ne peuvent contrôler, pas plus qu'il ne faut le confondre avec l'étonnement (au sens premier du terme), tout aussi souhaitable, que nous ressentons devant les grandes ¤uvres de l'imagination humaine, ces redescriptions de l'univers qui font tout paraître sous un jour nou-veau et merveilleux.

Il y a une grande différence entre cet indésira-ble sens de l'humilité et le sens, souhaitable, de la finitude: le premier présuppose l'existence préalable de quelque chose de meilleur, de plus grand que l'homme; le second présuppose seulement qu'il existe une multitude de choses différentes de l'homme. Un sens du merveilleux semblable à celui des Grecs nous force à croire qu'il existe quelque chose qui serait en quelque sorte humain et pourtant supérieur en quelque façon à l'homme. Le sens des limites à quoi se tient le pragmatisme nous demande seulement de ne pas perdre de vue qu'il existe des projets pour lesquels nous ne disposons pas encore d'instruments adéquats

Autre différence entre les deux approches: les descriptions, faites par les Grecs, de notre situation présupposent que l'humanité elle-même a une nature intrinsèque&emdash;qu'il y a quelque chose d'invariable appelé « l'homme » et qui est différent du reste de l'univers. Le pragmatisme écarte cette idée et soutient vigoureusement que la notion d'humanité est ouverte; que le mot « homme » ne désigne pas une essence, mais un projet, flou mais prometteur. Les pragma-tistes transfèrent ainsi l'étonnement et l'émerveillement des Grecs: ils ne les éprouvent plus en face du non-humain mais devant l'avenir de l'homme; ils transforment ces sentiments: pour eux, l'homme du futur sera sans doute semblable à l'homme d'aujourd'hui mais pourtant supérieur, selon des modalités que nous ne pouvons encore imaginer. Ces sentiments se conjuguent avec l'étonnement que nous ressentons devant les grandes ¤uvres de l'ima-gination; ils deviennent étonnement devant la capacité qu'a l'homme de devenir ce qu'il se conten-tait jadis d'imaginer, devant sa capacité à s'auto-creer.

Richard Rorty
L'espoir au lieu du savoir

 

 

L'autorisation de nous créer nous-mêmes

S'auto-créer, c'est sans doute ce que désiraient Adam et Êve. Il n'est pas certain que Dieu ait jamais eu quelque chose contre ce désir. La faute consiste à s'être saisi des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal sans autorisation et sans attendre: sans différer. Elle consiste plus encore dans la fuite d'Adam et Êve de devant le regard de Dieu et dans leur refus d'assumer de-vant lui la responsabilité de l'acte que leur avait inspiré leur désir.

Engager son désir, les aspirations qu'il nous inspire, les croyances qui les soutiennent dans l'épeuve d'une action commune, c'est non seulement s'exposer au risque d'une découverte de soi-même, des autres et du monde tel qu'il est, c'est aussi se créer soi-même, contribuer à l'auto-création de la communauté à laquelle on appartient et participer au changement de l'ordre des cho-ses. Nous avons besoin pour ce faire des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Comme à Salomon, si nous les lui demandons, Dieu nous les offre sans que nous ayons besoin de les lui voler.

Le paradoxe, c'est que nous ne pouvons nous lancer dans des projets personnels ou collectifs d'auto-création réellement nouveaux que si la nouveauté a sa place dans la relation que nous entretenons avec l'univers, c'est-à-dire si cette relation est une relation ouverte dont l'ouverture ne dépend pas de nous. Cette capacité de nous auto-créer, c'est Dieu qui nous la donne. Et il est tou-jours curieux de ce que nous allons en faire. Si nous osons lui présenter nos projets, alors une négociation et une aliance avec lui sont possibles et Dieu les inscrit dans l'histoire de la promesse qu'il a engagé avec notre humanité.

Séquence 6 : avec quoi? contre quoi?

Hasard, fatalité, providence: la place de Dieu dans un monde incertain

La seule manière cohérente de représenter un pluralisme et un monde dont les parties puissent agir l'une sur l'autre en raison de leur conduite bonne ou mauvaise, est l'indéterminisme. Quel intérêt, quelle saveur, quel aiguillon nous inciterait à parcourir le droit chemin si nous sommes incapables de sen-tir que la mauvaise route était également possible et naturelle, je dirai même menaçante et immi-nente? ... Les possibilités seules justifient en nous ce sentiment d'une perte irréparable que provo-que l'insuccès ou l'échec.

...Le monde est passablement énigmatique pour toute con-science... L'indéterminisme, la théorie du libre arbitre conforme au bon sens populaire et fondée sur le jugement de regret, représente le monde comme vulnérable, comme susceptible d'être endommagé par celles de ses parties qui agiraient mal. Et cette action mauvaise elle-même y apparait comme une possi-bilité, comme un accident qui n'est pas inévitable, mais auquel on ne saurait non plus parer infaillible-ment. Une telle théorie, faite d'opacité et d'instabilité, nous ap-porte un univers pluraliste, agité, dans lequel aucun point de vue isolé ne permet d'embrasser la scène entière...

le mot « hasard » est préci-sément le mot qui convient au sujet. Le substituer à celui de « liberté », c'est abandonner carrément et ré-solument toute prétention de contrô1e sur les choses que l'on prétend libres... C'est une expres-sion d'impuissance, et c'est par suite le seul terme sincère que nous puissions employer lorsqu'en ac-cordant la liberté à certaines choses, nous voulons l'accorder honnête-ment et acceper les risques de la partie...

Admettre un tel hasard que rien ne garantit on une telle liberté, n'est-ce pas exclure complètement la notion d'une Providence qui gou-vernerait le monde ? n'est-ce pas laisser le destin de l'univers à la merci des possibilités chanceuses et le rendre incertain dans cette me-sure ? N'est-ce pas en résumé nier notre aspiration vers une paix finale qui succéderait à toutes les luttes, vers un ciel bleu qui dominerait tous les nuages ?

Ma réponse sera brève. La croyance au libre arbitre n'est en rien incompatible avec la croyance à la Providence, à condition que vous ne réduisiez pas le rôle de la Provi-dence à ne fulminer que des décrets fatals. Si vous lui permettez de pourvoir l'univers de possibilités aussi bien que d'actualités, et de partager sa propre pensée entre ces deux catégories, comme nous le faisons pour la nôtre, le hasard peut exister sans être l'objet du moindre contrôle, même de sa part, et le cours de l'univers peut être réelle-ment ambigu; et cependant la fin de toutes choses peut demeurer exac-tement conforme à la Volonté éternelle.

...

Le plan du créateur resterait ainsi en blanc quant à un grand nombre de ses délails actuels, mais toutes les possibilités en seraient enregistrées. La réalisation de cer-taines d'entre elles serait absolument abandonnée au hasard; ce qui veut dire qu'elle ne serait déterminée qu'à la minute précise de cette réalisation. D'autres possi-bilités seraient déterminées de manière contingente, c'est-a-dire que la décision à prendre à leur égard serait subordonnée aux ré-sultats produits par le simple hasard. Mais le reste du plan, y compris l'issue finale, serait rigou-reusement fixé une fois pour toutes. De sorte que le créateur n'aurait pas besoin de connaître tous les détails des phénomènes actuels tant qu'ils ne sont pas réali-sés; et à n'importe quel moment, sa vision de l'univers serait semblable à la notre, c'est-à-dire composée en partie de faits et en partie de possi-bilités. Il est une chose cependant dont il pourrait être assuré, c'est que son univers est sauf, et qu'en dépit de bien des zigzags il pourra tou-jours le ramener dans la bonne voie.

Dans cette conception d'autre part, une question demeure: celle de savoir si le créateur entend ré-soudre par lui-même les possibilités au moment opportun, ou si au contraire il entend déléguer ses pouvoirs et laisser à une créa-ture finie telle que l'homme le soin de prendre les décisions nécessai-res. Le grand point est que les possibilités existent. Peu importe que nous les réalisions nous-mêmes ou qu'elles soient réalisées par le créateur à travers nous à ces moments d'épreuve où la balance du destin semble trembler et où le bien arrache la victoire au mal ou se retire sans force de la bataille; l'es-sentiel est d'admettre que le résultat ne saurait étre décidé ailleurs qu'ici et maintenant, C'est là ce qui donne sa réalité palpitante à notre vie mo-rale.

...

La nature exacte de cet être infini nous demeure cachée de tou-tes manières; notre hypothèse ne sert donc qu'à donner libre cours à notre tempérament courageux. Mais ce résultat, elle y atteint éga-lement chez tous les hommes. « J'ai placé devant toi la Vie et le Bien, d'une part, la Mort et le Mal, de l'autre: c'est pourquoi tu choisiras le Bien, pour que vous viviez, toi et ta race. » Lorsque cet appel nous est adressé, notre caractère et notre personne entrent seuls en jeu. Le mot de l'énigme, pour les savants comme pour les ignorants, réside en dernier ressort dans le consen-tement muet ou dans la résistance intérieure de leur âme. Il n'est nulle part ailleurs, ni dans les cieux, ni au delà des mers; le verbe est tout près de toi, sur tes lèvres et dans ton c¤ur, afin que tu puisses l'accom-plir.

William JAMES
La volonté de croire

Le monde changera sans nous, ou avec nous

Le Christianisme naissant a su faire entendre sa voix dans un monde où d'autres parlaient aussi. Probablement sans l'avoir cherché, ni même y avoir été préparé, il s'est retrouvé en position dominante dans un empire en voie de décompo-sition. Il a souvent usé de cette position pour ralentir le développement de notre civilisation. Il a aussi contribué à transformer le monde et à ac-compagner pour le pire et pour le meilleur les multiples « tournants des temps » qui ont animé son histoire. Du fait d'une sécularisation à laquelle il a pourtant largement contribué, le Christianisme contemporain s'est refermé dans une attitude de repli et de défensive. Cette tactique de survie a limité son impact culturel à la sphère des compor-tements privés. Pourquoi faudrait-il sortir du douillet cocon de piété privée que nos prédécesseurs nous ont ménagé pour soumettre nos croyances aux incertitudes d'un monde en perpétuel chan-gement? Tout simplement parce que ce cocon est en train de se ratatiner. A s'installer dans cette atti-tude de repli tactique, nos églises se sont engagées dans une « maladie à la mort » dont l'issue fatale peut encore attendre quelques siè-cles, mais qui les stérilise dès aujourd'hui.

Comme aux origines du Christianisme, nous ne sommes plus aujourd'hui qu'une voix parmi d'autres. Même en ce qui concerne l'annonce de l'Évangile, nous apprenons à ne plus être les seuls. Peut-être plus que d'autres, nous sommes les héritiers d'un long et fécond travail d'élaboration, d'adaptation et de transmission morale, religieuse et théologique. Nous sommes les témoins et les héritiers d'une Parole de béné-diction première et d'une Parole de grâce qui n'ont jamais cessé de se frayer un chemin dans l'histoire tumultueuse de notre humanité et de notre univers. Depuis que sur la croix, Dieu a engagé toute sa personne dans cette aventure et l'a fait échapper à la clôture du tombeau, nous vivons de la convic-tion que rien de pourra désormais l'arrêter. Dans ce monde où tout changement nous effraie et nous menace, la parole d'alliance de Dieu continue de retentir à nos oreilles: « J'ai placé devant toi la Vie et le Bien, d'une part, la Mort et le Mal, de l'autre: c'est pourquoi tu choisiras le Bien, pour que vous viviez, toi et les tiens après toi. » Le mot de l'énigme réside en dernier ressort dans notre con-sentement ou dans notre résistance. Le Verbe est tout prés de nous, sur nos lèvres et dans nos c¤ur, afin que nous puissions participer à l'aventure de son incarnation.

Il y a encore dans ce monde des entraves que Dieu nous donne de délier et des liens qu'il nous offre de nouer (Matth 16, 19-20). L'univers incertain qui est le notre n'est soumis à aucune fata-lité. Nous en sommes d'autant moins les maîtres que Dieu lui-même a placé la maîtrise qu'il enten-dait y exercer sous le signe de la croix. Notre foi dans la ressurection fait de nous les héritiers d'un pari: nous sommes les partenaires d'un jeu ouvert. Nous avons notre rôle à jouer et des projets à risquer, pas seulement pour sauvegarder notre passé, mais aussi pour participer à l'invention de l'avenir de tous. Nous avons une visée du Bien à partager, avec nos communautés, avec nos so-ciétés, avec notre humanité. Si la perfection du Bien que nous visons reste réservée au Royaume, nos projets peuvent en être des para-boles concrètes: paraboles de bénédiction, de fécondité, de mieux-être, de prospérité et de progrès, dans la tradition de l'Ancien Testament; paraboles de salut, de rédemption et de relève-ment, dans la tradition du Nouveau Testament.

Séquence 7 : avec quels outils?

les outils de la « barbarie douce »

Depuis bientôt vingt ans, I'heure est à la « modernisation ». Si l'on en croit ses promoteurs, une frénésie de changement semble s'être emparée de la société tout entière, qui ressemble à un vaste chan-tier pressé par les échéances....

... Pour ceux qui travaillent et exercent quelques responsabilités, le quotidien semble de plus en plus se compresser. Les cadres ont, comme ils le disent eux-mêmes, « le nez dans le guidon » Ils ne comptent plus les heures et ne comprennent pas forcément pourquoi ceux qui travaillent sous leurs ordres ne s'impliquent pas pareillement. Même les activités qui apparaissaient antérieurement comme les plus désintéressées - la science, la philosophie, la littérature et les arts... - semblent prises dans une logique de « projet opéra-tionnel » ou de « visibilité » continuelle. Tout devient affaire d'« audit », de « gestion », de « projet », de « stratégie »...

Les spécialistes de la communication sont pas-sés maître dans l'art de présenter les évolutions de telle façon qu'elles déconcertent... Sont maintes fois répé-tées des affirmations qui se présentent comme des évidences. Le caractère ambivalent des évolutions et de leur orientation possible se trouve gommé par la re-cherche d'un pur et simple acquiescement.

Se développe un langage qui dit tout et son contraire: d'un côté, il se veut rassurant en rappelant formellement les grands principes de la République, de l'«éthique» et des «valeurs», de l'autre, il déstruc-ture les significations et le sens commun. On pratique à grande échelle la dénégation, consistant à déclarer que « jamais, au grand jamais» on n'entend décons-truire quoi que ce soit, alors qu'on ne cesse de s'y employer...

Le discours tourne en rond et brouille les pistes. La réalité devient vite incompréhensible. C'est ainsi qu'on finit par éroder toute velléité de contestation en enrobant les réalités dans un discours « chewing-gum » qui dissout l'épreuve du réel. Nous sommes passés ... au règne de la communication, véhiculant des formules insignifiantes ... qui agissent par des effets de déstabilisation. Quand les mots perdent leur signification, quand tout peut être dit et son contraire dans une sorte de tourbillon de la communication, le terrain est propice à toutes les manipulations.

C'est dans ce cadre que se développe une barba-rie douce qui ne ressemble guère aux formes d'oppression que nous avons pu connaître dans le passé et qui sévissent encore dans le monde... Celle qui sévit dans notre société apparaît aux antipodes.... La douceur n'est pas attachée à elle comme un faux-semblant; l'« autonomie », la « transparence » et la « convivialité» sont ses thèmes de prédilection. Elle s'adresse à chacun en n'ayant de cesse de rechercher sa participation, et ceux qui la pratiquent affichent souvent une bonne volonté et un sourire désarmants...

La difficulté pour en rendre compte ne tient pas seulement à sa nouveauté, mais aussi à la façon dont elle s'affirme et se répand dans nombre de domaines d'activité. Elle se développe avec les meilleures inten-tions du monde, part du constat d'évolutions réelles qu'il serait vain de contester et met en pratique de multiples outils qui entendent aider les individus à faire face au changement. Le monde change et ceux qui ont la responsabilité des affaires publiques se doivent de prendre pleinement en compte cette réalité. Le développement des sciences et des techniques s'ac-célère, I'économie s'est mondialisée, la préoccupation de l'emploi est devenue centrale, les m¤urs et la so-ciété ont évolué, beaucoup de modèles anciens se sont écroulés... et nous sommes bien confrontés à des dé-fis sans précédent... À ce degré de généralité, il n'y a rien à redire.

Les difficultés commencent quand on donne à ces évolutions une portée telle que le monde dans lequel nous vivons n'est plus reconnaissable, et qu'il ne semble guère exister d'autre solution que la remise en cause radicale de façons de vivre et de penser qui s'étaient transmises tant bien que mal à travers les générations.

Les changements sont sans cesse présentés comme radicalement nouveaux, et impliquent des mo-difications de comportement qui le sont tout autant... Tout devient mouvant et instable, emporté dans un mouvement de changement perpétuel, sans repères fixes ou durables où s'accrocher... Se développe une vision chaotique du monde et de ses évolutions. ...

La barbarie douce en appelle à une sorte de ré-volution culturelle permanente, impliquant un bouleversement incessant de nos façons de vivre, d'agir et de penser. Elle ne laisse rien ni personne en repos. Dans leur vie personnelle et professionnelle, les individus se trouvent constamment incités à faire preuve d'« autonomie » et de « responsabilité », il se doivent d'être « motivés », «réactifs » et «participatifs ». Leurs compétences et leurs perfor-mances sont évaluées dès l'école maternelle, leur « motivation » et leur «savoir-être » - qui relevaient antérieurement de leur vie privée ou de leurs libres activités sociales - se trouvent eux aussi soumis à évaluation et «mobilisation ». Au sein de nombreuses entreprises et administrations, comme à l'école, chacun est invité à être 1'« acteur de son propre changement », portant sur ses épaules le poids d'une responsabilité étrange et difficile à assumer...

Combattre cette barbarie douce implique de porter sur la place publique les discours confus et les pratiques de manipulation auxquelles elle donne lieu, en démasquant les légitimités et les faux-semblants dont elle se couvre, en démontant les outils qu'elle applique aux individus. Mais il importe également de comprendre comment une société en est arrivée à lais-ser se développer ces discours et ces pratiques, comment les institutions elles-mêmes ont été amenées à les reprendre et à les légitimer.

Jean-Pierre LE GOFF
La Barbarie Douce (La Découverte)

 

Avec ça, il réalise aussi un dieu!

C'est moi le premier, c'est moi le dernier: en dehors de moi, pas de dieu. Qui est comme moi ? ... Y a-t-il un dieu en dehors de moi? ... Ceux qui façonnent des idoles ne sont tous que nullité, les figurines qu'ils recherchent ne sont d'aucun profit, leurs témoins, eux ne voient rien, et, pour leur honte, ils n'ont connais-sance de rien. Qui a jamais façonné un dieu, coulé une idole pour une absence de profit? Voici que tous ses adeptes se trouvent honteux, les artisans ne sont que des hommes ! Qu'ils se rassemblent tous, qu'ils se présentent: ils frémiront et seront dans la honte tous ensemble.

L'artisan sur fer appointe un burin, le passe dans les braises, le façonne au marteau, le travaille d'un bras énergique. Mais reste-t-il affamé ? plus d'énergie? Ne boit-il pas d'eau ? Le voilà qui faiblit!

L'artisan sur bois tend le cordeau, trace l'¤uvre à la craie, l'exécute au ciseau, oui, la trace au compas, lui donne la tournure d'un homme, la splendeur d'un être humain, pour qu'elle habite un temple et pour qu'on débite des cèdres en son honneur.

On prend du rouvre et du chêne, pour soi on les veut robustes; parmi les arbres de la forêt, on plante un pin, mais c'est la pluie qui le fait grandir. C'est pour l'homme bois à brûler: il en prend et se chauffe, il l'enflamme et cuit du pain.

Avec ça, il réalise aussi un dieu et il se prosterne; il en fait une idole et il s'incline devant elle. Il en fait flamber la moitié dans le feu et met par-dessus la viande qu'il va manger: il fait rôtir son rôti et se rassa-sie; il se chauffe aussi et dit: « Ah, ah, je me chauffe, je vois le rougeoiement ! » Avec le reste, il fait un dieu, son idole, il s'incline et se prosterne devant elle; il lui adresse sa prière, en disant: « Délivre-moi, car mon dieu, c'est toi ! » Ils ne comprennent pas, ils ne discer- nent pas, car leurs yeux sont encrassés, au point de ne ne plus voir, leurs c¤urs le sont aussi, au point de ne plus saisir ! ...

Jacob, rappelle-toi ceci, Israël: tu es mon serviteur, je t'ai façonné comme serviteur pour moi; toi, Israël tu ne me décevras pas: j'ai effacé comme un nuage tes révoltes, comnne une nuée, tes fautes; reviens à moi, car je t'ai racheté. Cieux, poussez des acclamations, car le SEIGNEUR agit... ! Ainsi parle le SEIGNEUR qui te rachète, qui t'a formé dès le sein maternel: C'est moi, le SEIGNEUR, qui fais tout; j'ai tendu les cieux, moi tout seul, j'ai étalé la terre, qui m'assistait? Je neu-tralise les signes des augures; les devins, je les fais divaguer; je renverse les sages en arrière et leur science, je la fais délirer.

Je donne pleine valeur à la parole de mon serviteur, je fais réussir le dessein de mes messagers: je dis pour Jérusalem: « Qu'elle soit habitée », pour les villes de Juda « Qu'elles soient rebâties »; ce qui est dévas-té, je le remettrai en valeur... Je dis de Cyrus: « C'est mon berger »; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem: « Qu'elle soit rebâtie » et pour le Temple: « Sois à nouveau fondé ! »

Esaïe 44, 6 à 28

 

Les outils d'un règne nouveau?

Derrière la verve de cet extarordinaire pamphlet anti-idolâtre que nous livre Esaïe, il y a de l'admiration pour la compétence et l'habileté de l'artisan et même de l'artiste qui met le meilleur de lui-même dans la confection de l'idole. L'homme qui agit et qui crée est à l'image de Dieu, et le Dieu créa-teur nous est souvent présenté comme un artisan et un artiste. L'idolâtrie, c'est inverser le processus créateur. C'est figer en divinité un état de nos croyances, de nos savoirs et de nos savoir-faire au lieu de les inscrire dans le dynamisme créateur de Dieu. En figeant dans l'idole le meilleur de ce que nous sommes, nous le stérilisons.

La charge anti-idolâtre d'Esaïe a un but immédiat: ramener ses auditeurs au bons sens le plus élémentaire pour les rendre capables de discerner le tournant des temps qui s'annonce et qu'il annonce avec une exceptionnelle audace: « Je dis de Cyrus, c'est mon Berger! » Autant dire mon Messie! Pour Esaïe, il ne s'agit pas divination, mais de pure et simple « géopolitique ». La civilisation Babylonienne cède la pas à la Perse et il importe pour le peuple juïf de saisir cette occasion pour s'engager dans une nouvelle sortie d'Egypte. pour certains exégètes, c'est même à cette occasion que se cristallise la saga de l'Exode. Un projet se dessine: la restauration de Jérusalem et la reconstruction du Temple.

Les outils de l'idéologie du projet sont manifestement les outils du tournant des temps dont nous sommes les témoins et dont nous pouvons être les acteurs. Les artisans qui les mettent en oeuvre et les artistes qui leurs font produire des oeuvres nouvelles méritent notre admiration. Nous avons certai-nement beaucoup à apprendre d'eux, si nous n'avons déjà commencé à la faire. Peut-être existe-t-il même dans nos villes et nos villages quelques Cyrus qui pourraient avoir intérêt à notre collaboration. Alors prenons garde que les idoles dans lesquelles nous avons figé les ouvertures d'avenir que Dieu nous a fait dans le passé ne nous empêchent pas de discerner les ouvertures que Dieu nous fait au-jourd'hui.