Une grâce bien méritée

Luc 16, 1 à 13

 
Quelle morale tirer d'une parabole aussi légère? Voilà un homme acculé à la démission et mis en examen dans une affaire de prévarication. Il ne se démonte pas pour autant. Sa situation apparemment désespérée ne l'empêche pas d'envisager l'avenir avec pragmatisme. Il commence par se livrer à une évaluation lucide de ses capacités personnelles: il n'a jamais été et ne sera jamais capable que de dilapider les biens qu'on lui confie. Qu'à cela ne tienne, c'est à cette compétence qu'il va faire appel pour se tirer d'affaire! Fausses factures, prêts injustifiés, remboursements fictifs, etc. l'avenir de notre homme est assuré. Désormais, la sentence et le châtiment qui pèsent sur lui importent peu: il est de toute façon tiré d'affaire. Et pourtant, la sentence tombe: à notre plus grande stupéfaction, l'escroqué félicite l'escroc pour son savoir-faire!

Contrairement à la plupart des paraboles qui utilisent l'argument du règlement de compte pour nous dire ce qu'il en est de l'avènement du royaume de Dieu, celle-ci ne se termine ni dans les pleurs, ni dans les grincements de dents, ni dans les flammes du feu éternel. Nous devrions plutôt nous en réjouir. Et pourtant, nous n'en sommes que plus scandalisés. D'habitude, la sévérité abusive de la sentence finale et la cruauté excessive du châtiment nous remplissent de terreur. Ici, l'excentricité de la grâce accordée nous remplit de stupéfaction. Excès de rigueur d'un coté, excès de grâce de l'autre viennent contrarier notre attente d'une justice équitable. Nous exigeons de ceux qui nous gouvernent plus de mesure et de rationalité dans la punition des fautes et la récompence des mérites. Le temps n'est plus où le peuple se soumettait sans broncher au bon plaisir du prince.

C'est qu'il mène un train princier, le maître de la parabole: si l'on en croit l'énumération de ses créances, ses affaires sont plus que florissantes. On l'imagine aisément à la tête d'une fortune colossale qui lui donne les moyens de tenir à sa merci une foule innombrable de débiteurs. Derrière les charges qui pèsent sur son gérant, c'est la puissance redoutable de ce maître qui semble mise en cause. Voilà pourquoi, dans sa sentence finale, le maître fait littéralement l'éloge du « gérant de l'injustice »; comme si au delà de cette affaire d'escroquerie, l'enjeu résidait dans la justice ou l'injustice de cette immense fortune. L'éloge final prononcée par le maître n'a d'intérêt que si elle est lancée à la face de ceux-là mêmes qui avaient dénoncé notre gérant au début de l'histoire. C'est eux qu'elle vise; c'est à eux qu'elle entend signifier ce que le maître juge être une bonne et saine gestion de ses affaires. Comme si son bon plaisir était que son gérant jette l'argent par les fenêtres. Comme s'il était lui-même était visé par l'accusation de dilapidation qui pèse sur son gérant. Et si la justice de ce maître était une justice qui dilapide sans compter le bien et la grâce. Alors, il serait légitime de reconnaître à l'escroc auquel il a confié ses affaires un savoir faire tout à fait adapté à cette justice là.

L'histoire ne nous dit pas à quelle débauche le gérant indélicat utilisait les biens dérobés à son maître avant d'être mis en examen. Encore fallait-il que cette prodigalité soit suffisament tapageuse pour provoquer le scandale et susciter la volonté d'y mettre fin par une dénonciation. Peut-être gardait-il tout pour son usage personnel. Peut-être faisait-il la noce avec une clientelle interlope de gens sans feu ni lieu. Qui pouvait-elle scandaliser, cette débauche, sinon ceux qui sont obligés de compter pour vivre ou pour survivre? Qui pouvait bien vouloir y mettre fin par la délation, sinon la foule des débiteurs du maître?

Toujours est-il que, sous le coup d'une procédure qui le met en cause, notre escroc, après avoir pris conscience de sa totale dépendance à l'égard de la fortune colossale de son maître, se résoud à en faire profiter ceux-là mêmes qui l'avaient dénoncé. Et ceux qui hier se scandalisaient de ses débordements se bousculent aujourd'hui à sa porte et seront demain prêts à lui ouvrir la leur. D'un seul coup, un coup d'audace et de génie, il les fait passer du camp de ceux qui pâtissent de la fortune de son maître au camp de ceux qui en jouissent. Sans doute à son insue, car rien ne nous indique qu'il y ait une quelconque collusion entre eux deux, le gérant fait de la fortune de son maître l'usage auquel ce dernier la destinait.

Si nous ne savons pas quelle attitude adopter à l'égard de cette parabole, c'est qu'elle nous place dans une position équivoque. Si nous en lisons le récit dans la rubrique judiciaire de notre journal, nous en serons scandalisés. Mais si on nous la présente sous la forme d'une comédie, elle provoquera sans doute en nous une salutaire jubilation. Il en est ainsi parce que cette histoire met en scène un conflit dont nous sommes les témoins et les protagonistes. Il s'agit du conflit qui oppose le monde de la Loi - un monde où l'on compte, où l'on ne cesse de régler des comptes, un monde où, dans tous les domaines, les dettes et les créances doivent toujours s'équilibrer, un monde de division où Dieu punit et récompense, menace et juge - et le monde de l'Évangile - un monde de grâce, de gratuité, de prodigalité, un monde de croissance et de multiplication où Dieu aime à profusion, où Il se donne sans compter.

Certes pas à la même hauteur, le maître et le gérant de la parabole sont tous deux gens des deux monde. Soyons plus précis: si de toujours, bien que personne ne le sache ou ne veuille le savoir, le maître était, est et reste maître des deux mondes, ce n'est que sous le coup du jugement et par une conversion imprévue que le gérant met résolument un pied dans le monde de la grâce. Son seul mérite est d'anticiper volontairement une grâce dont il profitait déjà à son insue - il croyait voler ce qu'il dilapidait à profusion. Cette grâce qui reste pour lui plus qu'incertaine, il prend le parti d'en faire profiter ceux qui l'accusaient. Il devient ainsi témoin de l'Évangile: en remettant aux débiteurs tout ou partie de leur dette, non seulement il se constitue un réseau d'ami, mais il contribue sans le savoir à modifier dans le bon sens, celui de la grâce, la réputation d'un maître jusque là redouté et sans doute haï. Les amis qu'il se fait, il en fait en même temps des amis de son maître. Ce qu'il fait reste cependant encore de l'ordre de la dette: les remises sont partielles, il est encore question de reçus en vue d'un règlement de compte général qui reste toujours à venir. Il fait pour les autres en petit et en vue de l'avenir ce que le maître fera pour lui en grand et tout de suite.

Au sein même du monde de la dette, cette habileté dans les petites choses fait néanmoins concrètement signe de la démesure d'une grâce à la fois déjà là et encore à venir. Le gérant indélicat était de ce monde et sa conversion l'a rendu témoin de la Lumière. Il se croyait indigne de confiance pour l'argent trompeur et l'habileté avec laquelle il en a usé l'a rendu digne de confiance pour le Bien Véritable. Il croyait avoir dérobé des biens qui lui étaient étrangers et le maître lui a donné ce qu'il ne savait pas être depuis toujours à lui. Il se comportait en esclave rebelle à l'égard de l'Argent et il a eu le génie de soumettre cet argent à la destination que le maître lui réservait.

C'est bien d'un conflit qu'il s'agit: on ne peut servir Dieu et L'Argent. La partie est cependant inégale : si l'amour de l'argent implique la haine de Dieu, l'amitié de Dieu n'implique pas la haine de l'Argent, mais seulement son mépris. Mais comment distinguer entre « les biens » et « le Bien Véritable »? Comment mépriser sans haïr? Du Bien Véritable, on est apellé à jouir et à se réjouir; notre jubilation à l'écoute de la parabole passe outre nos préjugés moraux pour nous faire signe de cette joie-là. Des biens, on en use et on les fait servir au Bien; notre scandale à l'écoute de la parabole nous fait signe de ce que nous ne sommes pas du tout au clair en ce qui concerne l'usage des biens, la nature du Bien Véritable et les moyens d'y accéder pour y soumettre nos biens. Pour celui qui a résolu de mettre un pied dans le monde de la grâce, les biens ne sont là que pour faire signe en petit et tout de suite du Bien Véritable que Dieu nous veut depuis toujours et pour toujours. Des signes à recevoir: "heureux celui dont la dette est remise", des signes à transmettre: "donnez à ceux qui ne peuvent pas vous rendre", toujours au risque de provoquer le scandale et de déséquilibrer la balance des produits et des charges de ce monde-ci.

Comme le gérant et comme les débiteurs de la parabole, nous sommes citoyens des deux mondes et cette position est rarement confortable puisque qu'on ne peut servir à la fois l'un et l'autre. Quand toutes les portes semblent se fermer devant nous, quand la conscience de notre indignité nous plonge dans le désespoir, quand le service des biens nous enferme dans le cercle infernal de la rétribution des mérites et des fautes, sachons nous souvenir pour nous-mêmes et pour autrui que Dieu maintient toujours ouverte pour nous la porte du monde de la grâce.

 

pour les iconophobes
 
 
 

Jusqu'au bout ou au-delà?

Luc 14/25-38

 
Pauvre Jésus!

Ne pas pouvoir faire un pas sans traîner derrière lui une kyrielle de gens!

La rançon de la gloire?

Peut-être...

Peut-être aussi Jésus a-t-il embauché les douze disciples pour lui servir de gardes du corps!

Tel les vedettes du show biz, il ne cesse de fuir les foules qui se bousculent à sa suite. Quand aux disciples, aux douze en tout cas, ils ne comprennent jamais rien, n'arrêtent pas d'ennuyer Jésus à propos de sa sécurité personnelle et renvoient les gens qui s'approchent trop près de lui.

On ne peut qu'être frappé par l'ambiguité de la situation et des propos de Jésus. Quand il se retourne et s'adresse aux foules qui se pressent à sa suite, c'est manifestement parce qu'elles l'importunent. Ceci explique peut-être le caractère tout à fait excessif des propos de Jésus.

Quand on entend les invitations de Jésus à tout abandonner pour le suivre, on ne peut s'empêcher de penser à la montée en puissance des mouvements intégristes qui frappe aujourd'hui toutes les religions. Les propos que Jésus adresse aux foules, on les placerait volontiers dans la bouche des gourous des sectes les plus dangereuses. Récapitulons: à quoi Jésus exige-t-il que nous renoncions pour le suivre et accéder ainsi à la dignité de disciple authentique? à notre famille, à tout ce qui nous appartient, et même à notre propre vie. Sinon, nous n'avons qu'à rester chez nous! Nous n'apprendrons jamais rien de lui.

Qui suivra un tel excité?

Certainement pas les gens raisonnables! Un moment, ils ont pu suivre, par curiosité. Mais là, c'en est trop! Il vaut mieux passer son chemin. Plus c'est gros, plus ça marche! disent les gens raisonnables quand ils parlent des méthodes des sectes et des mouvements intégristes, mais pas sur nous. Et il n'ont pas tort de se protéger ainsi. Nombreux sont ceux qui, aujourd'hui encore, sont disposés à payer au prix fort la tranquilité de leur âme. Nombreux sont ceux qui, à suivre tel gourou ou à s'engager dans telle secte, y ont laissé leur chemise, sinon leur peau!

 

Mais Jésus n'en reste pas là. Il raconte deux espèces de paraboles, comme pour illustrer ce qu'il vient de dire. Et, en fait d'illustration, ces paraboles semblent contredire l'excès des propos de Jésus, tant elles sont frappées au coin du bon sens. Tout à l'heure, pour suivre Jésus, il s'agissait d'être prêt à y laisser sa chemise, ou même sa peau; maintenant, il s'agit de ne pas s'engager à la légère dans une entreprise hasardeuse, et de ne pas y laisser des plumes. Il s'agit de savoir si l'on aura de quoi terminer ce qu'on a commencé à bâtir, si l'on se trouve dans un rapport de force qui nous assurera de la victoire finale. Qui veut voyager loin, ménage sa monture! ajouterait Monsieur Prud'homme. Bref, avant de s'engager dans une entreprise, il s'agit de savoir si l'on aura de quoi aller jusqu'au bout.

Aller jusqu'au bout: voilà peut-être le point commun entre les invectives jusqu'au boutistes de Jésus et ses paraboles pleines de prudence. Dans les deux cas, il s'agit de savoir si on est prêt à aller jusqu'au bout, si on en a les moyens et si le jeu en vaut la chandelle.

Pour Jésus, aller jusqu'au bout, qu'est-ce que ça veut dire? Quel est le bout de ce chemin jusqu'où il faut le suivre si l'on veut être son disciple? Jésus est assez clair sur ce point: il faut porter sa croix. Si l'on veut comprendre Jésus, si l'on veut apprendre vraiment quelquechose de lui, il faut être prêt à le suivre jusqu'à la croix.

Qui est prêt à aller jusque là? Qui en a les moyens?

S'il s'agissait d'évaluer la dépense avant de suivre Jésus, alors nous ne serions pas les premiers à constater que le prix demandé est infiniment hors de notre portée. Qui est prêt à suivre Jésus jusqu'à la croix? Qui en a les moyens? Personne! De tous les disciples, y compris les douze, y compris Pierre, aucun ne suivra Jésus jusqu'à ce bout du chemin là! Au bout du chemin, Jésus portera sa croix seul!

Lui seul a renoncé à tout. Lui seul a investit dans cette affaire jusqu'à sa propre vie. Et pour quel résultat? Au pied de la croix, des gens raisonnables se moqueront de Jésus en hochant la tête. De qui se moqueront-ils, sinon d'un bâtisseur qui a posé des fondations sans pouvoir terminer; sinon d'un roi qui a affronté les puissances de ce monde et qui s'est laissé vaincre par elles.

Porter sa croix, suivre Jésus jusqu'à la croix, c'est d'abord accepter de le suivre jusqu'à cette fin sans gloire. Car il s'agit bien ici d'un point final: en fait d'évangile, Jésus ne nous promet ici rien d'autre que des larmes et du sang. Mais attention, en fait de croix à porter, il ne s'agit pas d'imiter Jésus-Christ, ni d'ajouter nos propres larmes et notre propre sang à la Croix du Christ. L'inacceptable qu'il nous faut pourtant accepter, ce sont les larmes de ce bâtisseur imprévoyant et le sang de ce roi imprudent dont tout le monde se moque; la croix qu'il nous faut porter, l'inacceptable qu'il nous faut accepter, c'est que quelqu'un d'autre, Jésus, ait offert sa propre vie pour nous, sans lésiner ni rien attendre en retour, même pas la gloire! Si l'on ne comprend pas ça, on n'apprend rien de Jésus: pour être son disciple, il faut en passer obligatoirement par Sa Croix. Aucune explication ne nous permettra jamais de sortir de cette impasse. C'est ici le point final de toute explication. Et pourtant, la seule manière de comprendre Jésus et d'apprendre quelque chose de lui, la seule manière d'être son disciple, c'est de s'engager au fond de ce cul de sac où échoue toute sagesse humaine.

C'est seulement une fois ce point final franchi que tout s'éclaire et que tout peut commencer dans une lumière nouvelle. Au fond, s'agit-il vraiment pour Jésus de terminer ce qu'il a commencé à bâtir et de sortir victorieux d'une épreuve de force? Et si au contraire, la croix était un commencement et non une fin, la première pierre, la pierre de fondation, la pierre d'angle d'une construction nouvelle et non le couronnement d'un vieil édifice. Voilà ce que, en suivant Jésus jusqu'à la Croix, nous pouvons apprendre de lui. Et si au contraire, la croix était l'offre de paix d'un roi qui a fait une croix sur la toute puissance de ses légions et non la demande de paix contrainte d'un petit souverain; si la croix était une fragile preuve d'amour et non une incontestable épreuve de force. Voilà la construction nouvelle à laquelle nous sommes invités à participer en nous plaçant à la suite de Jésus.

Il faut porter sa croix! Qui donc osera encore aujourd'hui donner ce conseil prétendument évangélique à un ami en détresse? Qui osera affirmer à un proche que ses souffrances le font participer aux souffrances du Christ! Et pourtant, Jésus a raison: pour être son disciple, il faut porter sa croix. Pour qui se trouve dans l'impasse, il ne s'agit pas d'une invitation à la résignation et au renoncement, mais d'un appel à l'éveil et au redressement: quand nous sommes dans l'impasse, quand notre propre existence bute sur ces croix en face desquelles échoue toute sagesse humaine, alors Jésus nous invite à les affronter dans la ferme espérance qu'à sa suite, elle peuvent devenir pour nous aussi épreuve d'amour et prémisses d'une création nouvelle.

 

pour les iconophobes

 

Dieu apprend son métier

Exode 32, 7 à 14

 
Ils ont tout de même quelques excuses, ces pauvres Hébreux perdus dans leur désert. À l'issue d'un combat des dieux dont le Seigneur est sorti vainqueur en frappant l'Égypte de dix plaies plus terribles les unes que les autres, ils ont fini par suivre ce Moïse venu d'on ne sait où. Acculés au rivage par les armées de Pharaon qui le poursuivaient, ils n'ont dû leur salut qu'à un miracle auquel il n'ont pas compris grand chose, sinon que le Seigneur, le dieu de ce Moïse, était un dieu puissant et qu'il valait mieux être de son côté que contre lui. Par la bouche de Moïse, ce dieu sans nom s'est adressé à eux. Il leur a imposé par contrat une loi au terme de laquelle il leur est, entre autres choses, interdit de se faire et d'adorer quelque image de la divinité que ce soit. Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, cela, ils arrivent encore à le comprendre, ça permet de vivre en paix avec ses voisins. Mais ne pas pouvoir se représenter leur divinité tutélaire, voilà qui les plonge dans la plus totale perplexité.
 
Manifestement, la seule balise sur laquelle ils auront désormais le droit de prendre leurs repères, c'est la parole de ce Seigneur sans nom. Encore cette parole ne leur est-elle pas adressée directement, mais par l'entremise de ce Moïse et de son cousin Aaron. Si les écrits restent, les paroles s'envolent. Voilà sans doute pourquoi le Seigneur trouvera bon d'inscrire lui-même sur la pierre les dix principaux commandements de la Loi; une loi sensée sceller définitivement l'alliance passée entre le Seigneur et le peuple qu'il s'est choisi.

En attendant, le porte-parole s'est absenté et tarde à revenir; les voilà seuls dans ce désert où la conviction arrachée par les exploits du Seigneur se perd peu à peu dans les sables d'une mémoire abandonnée aux vents de l'angoisse. Le pauvre Aaron fait tout ce qu'il peut pour rassurer son monde. Mais il faut avouer qu'en quittant le camp des Hébreux, son cousin Moïse l'a laissé aux seules ressources de son imagination. Que faire pour raviver la mémoire défaillante de ces Hébreux à la nuque raide mais à la tête comme une passoire? Comment leur rappeler la puissance du dieu qui les a fait sortir d'Égypte à bras fort et à main levée?

 
Aaron fait avec ce qu'il a: l'or des Hébreux et sa sagesse de prêtre. L'or que les Hébreux avaient soutiré aux Égyptiens au moment de leur départ, n'est-il pas salutaire de les inviter à s'en séparer? Ce serait à coup sûr éviter pour l'avenir bien des occasions de querelles, de vols et de crimes. Pourquoi ne pas l'utiliser pour cimenter la cohésion d'un peuple désemparé et au bord de l'implosion. Et quel meilleur piédestal donner à la présence d'une divinité puissante comme le Seigneur que l'échine d'un taureau dont la vigueur serait rappel des hauts faits passés et la jeunesse promesse des exploits à venir. L'identité du peuple lui-même ne se trouverait-elle pas confortée par la contemplation d'une telle merveille? Un but aussi élevé ne mérite-t-il pas qu'on y mette le meilleur se soi-même? Le génie d'un peuple et de ses dieux ne s'y trouve-t-il pas inscrit dans le métal pour l'éternité? Une fois l'oeuvre d'art achevée, Aaron se frotte les mains avec le sentiment du devoir accompli et il attend sereinement le retour de Moïse.

Si le camp des Hébreux a retrouvé la paix grâce à la sagesse et à l'habileté d'Aaron, il n'en va pas de même du côté du couple que forment Moïse et le Seigneur. « Ton peuple s'est corrompu... » On croirait entendre une mère qui s'adresse à un père pour lui dire que leur enfant a fait des bêtises. Le Seigneur va même jusqu'à attribuer à Moïse la paternité et la maternité de ce peuple: « ce peuple que tu as fait monter du pays d'Égypte. » Non, le Seigneur ne viendra pas s'assoir sur le piédestal qu'on lui a ménagé. Il prend ombrage de l'oeuvre d'art sculptée avec amour par Aaron. Il va même jusqu'à accuser les Hébreux de prendre le piédestal de la divinité pour la divinité elle-même. Un piédestal suggestif, ça n'est pas la divinité, toutes les religions s'accordent sur ce point. C'est leur faire injure que de prétendre le contraire. À tout prendre, l'oeuvre d'art permet de se consoler de l'absence du dieu et rassure quant à l'éventualité de son prochain passage.

Le Seigneur veut un peuple pur à la foi ferme et inébranlable, un peuple capable de se passer de prothèses pour soutenir sa foi. En fait de peuple saint, comment pourrait-il se satisfaire d'une bande de va-nu-pieds toujours prêts à se contenter d'à peu près et à se précipiter sur le premier succédanné de présence divine venu, aussi admirable soit-il. Non, le Seigneur ne veut pas d'un peuple incapable de se satisfaire de sa seule parole. Il est profondément déçu et ne cache pas la violence de son dépit. Ce n'est ni la première ni la dernière fois que la Bible surprend le Seigneur dans un tel accès de fureur, mais il est tout de même paradoxal qu'une divinité qui en manifeste l'impulsivité avec une telle répétitivité refuse de se laisser représenter sous la forme d'un taureau.

Moïse a gardé longtemps les bêtes de son oncle Jéthro et il s'y entend en matière de taureaux. Il ne se laisse donc pas démonter et entame la négociation. La colère du Seigneur lui aura au moins permis de savoir ce qu'Il a sur le coeur: ce n'est pas d'un taureau dont le Seigneur veut comme représentation, mais d'un peuple tout entier. Un peuple souple comme l'acier, fidèle comme l'or et dur comme le diamant. « Miroir, miroir magique, suis-je toujours la plus belle? » Le Seigneur voulait un peuple à son image et l'image se révèle peu flatteuse! Tel est le fond de sa colère. Le Seigneur voulait faire du peuple Hébreux le miroir de sa toute-puissance. Devant les défaillances du miroir, il est prêt à le briser pour en polir un autre. Là encore, ça n'est ni la première ni la dernière fois que la Bible surprend le Seigneur dans de telles dispositions d'esprit. Le Seigneur n'aurait-il interdit à son peuple de pratiquer l'idolâtrie que pour mieux jouir seul des plaisirs qu'elle procure? Tout ce passe comme si le peuple qu'il s'est choisi s'employait par ses imperfections et ses faiblesses à Le guérir de cette idolâtrie narcissique qu'il se voue à lui-même.

Puisque le Seigneur s'est lui-même laissé prendre au piège de l'image qu'il prétendait épargner à son peuple, c'est ce piège-même que Moïse va utiliser pour Le ramener dans de meilleures dispositions. Il va faire subir à la logique de l'image une inversion radicale en invocant la réputation du Seigneur vis à vis des autres peuples. « Tu as créé ce peuple à ton image, soit! cette image n'est pas à la hauteur de l'opinion que tu te fais de toi-même, soit! Mais quelle opinion les autres peuples vont-ils avoir de toi, à commencer par ceux de l'Égypte, si tu détruis les Hébreux maintenant, après avoir donné naissance à ce peuple par des hauts-faits qui ont défrayé la chronique. Ce n'est pas l'image que ce peuple te renvoie de toi-même qui est importante, mais l'image que les relations que tu entretiens avec lui donnent de toi à l'extérieur. » La logique de l'image n'est plus ici celle du miroir, mais celle de la projection. Il ne s'agit plus de face à face, mais d'une relation orientée du don de soi au témoignage vers autrui.

 
Dans la religion, tout se passe dans un face à face circulaire et clos entre le haut et le bas; pour les face à face de la religion, les veaux d'or suffisent à assurer la satisfaction de la divinité autant que la cohésion et l'identité d'un peuple; la divinité contemple sa propre image dans l'idole que lui tendent les fidèles et les fidèles contemplent leur propre image dans l'idole qu'il se font de la divinité. Dans sa négociation avec le Seigneur, Moïse brise ce cercle vicieux. Il fait comprendre au Seigneur que sa relation avec son peuple, aussi agitée soit-elle, n'est pas une relation de face à face, mais qu'elle fait signe de ce qu'il est et veut être pour l'humanité toute entière: créateur et sauveur. En créant ce peuple à partir de rien, un rien vers lequel les Hébreux ont toujours tendance à retourner dès qu'on les abandonne à eux-mêmes, le Seigneur s'est engagé sur la voie irreversible d'un don de lui-même total et sans retour.
 
Pour être inégale, l'Alliance entre une divinité puissante et un peuple vacillant n'en est pas moins contraingnante pour les deux parties. Maintenant qu'Il s'y est engagé, il ne reste plus au Seigneur qu'à soutenir continuellement la faiblesse de son peuple par un amour sans faille; si du moins Il souhaite rester digne à ses propres yeux de l'opinion qu'il souhaite donner de lui-même. Sinon, il subira le sort des autres divinités: une idole qu'on jette quand on en a oublié le nom et épuisé les vertus. Les dieux sont comme les civilisations auxquels ils sont attachés: ils meurent avec elles. Et les oeuvres d'art qui les représentent ne sont plus bonnes qu'à susciter la nostalgie des temps révolus et des gloires passées.

Sans doute ne s'élève-t-on pas sur les ruines des civilisations disparues au rang d'unique divinité créatrice et rédemptrice de l'humanité et de l'univers sans consentir quelques sacrifices d'amour propre. Si l'histoire d'Israël est celle de la lente éducation du peuple Hébreux, elle est aussi celle de la maturation progressive de Dieu. Nul ne peut dire si l'histoire de cette maturation culmine avec le don total de Lui-même par le Seigneur en Jésus sur la Croix. Nul ne peut dire si l'éducation à laquelle le Seigneur soumet le peuple Hébreu s'y épuise ou si elle continue aujourd'hui encore de s'accomplir dans l'histoire universelle. Nous autres chrétiens pouvons seulement confesser qu'au regard de la logique de don et de témoignage qui s'inaugure dans la négociation entre le Seigneur et Moïse, le drame de la croix et de la résurrection présente au moins le privilège de l'exemplarité: de la mort à Golgotha à l'épisode du tombeau vide, toute image susceptible de s'offrir au face à face religieux échappe à notre emprise, Dieu se fait totalement amour et don et d'au devant de nous, nous appelle au témoignage de ce don et de cet amour vers autrui. Pour nous, c'est sur le fond de cette foi qu'il nous est donné d'organiser notre relation avec Dieu et avec les autres membres de notre commune humanité.

 

pour les iconophobes

 

Demain, on rase gratis!

Luc 16/19 à 31

 
 
Il n'est pas mauvais pour les riches de savoir que leur richesse ne leur épargnera pas la cruelle nécessité d'avoir un jour à mourir. Cette éventualité inéluctable est-elle pour autant propre à nous inciter au partage et à la solidarité? Il semble plutôt que, dans la parabole de Jésus, la description de la chute du riche dans l'au-delà soit destinée à consoler les pauvres d'une vie misérable dans l'en-deçà. Aujourd'hui, vous êtes victimes de l'arrogance, de la cupidité et de l'indifférence des riches, mais demain... on rase gratis.

Aussi concise soit-elle, la description de l'aisance du riche est bien faite pour susciter notre envie et notre ressentiment: linge fin, habits élégants, « grande bouffe »... on ne se prive de rien! Qui d'entre nous, sur la route, alors qu'il se faisait dépasser par une grosse Mercedes ou une BMW haut de gamme, après avoir eu à subir une volée d'appels de phares agressifs dans son rétroviseur, qui d'entre nous ne s'est pas surpris à penser: «qu'il en crève!» Qu'il en crève, de son fric! qu'il en crève, de son luxe tapageur! qu'il en étouffe, de ses repas arrosés de vins fins et d'alcools coûteux! ... Et justement, dans l'histoire que raconte Jésus, il en crève, le riche. Et non seulement il en crève, mais, comme on dit: sa fortune insolente et son luxe tapageur, «il ne les emporte pas au paradis!».

Vous qui souffrez dans ce monde-ci, patientez! Dieu vous réserve la béatitude dans le monde à venir! Plus grande votre souffrance ici-bas, plus grande votre joie dans l'au-delà. Attendez la fin, quand tout le monde mourra, alors ce sera pour les riches l'enfer et pour les pauvres le paradis! Et au paradis, quelle sera la distraction la plus appréciée des bienheureux? Ce sera justement le spectacle des damnés en train de rôtir dans les flammes de l'enfer. Tel est bien le spectacle que Jésus nous donne à contempler dans sa parabole.

Voilà de quoi encourager un peu plus les pauvres et les vaincus de ce monde-ci à la patience. Tel est le principe actif de ce que d'aucuns appellent l'opium du peuple. Une drogue efficace qui endort tout esprit de révolte et aide à supporter jusqu'à l'insupportable. Jésus ne cherche pourtant pas à nous endormir et c'est pourquoi il insiste moins sur les délices du paradis que sur le rôle que la Loi de Moïse et la prédication des Prophètes continuent de jouer dans l'enfer de ce monde-ci.

Alors qu'il laisse le riche dans l'anonymat de sa richesse, il appelle le pauvre « Lazare », ce qui signifie « Dieu aide ». Dans ce monde-ci, est-ce que Dieu a jamais aidé les pauvres autrement qu'en envoyant des chiens pour lécher leurs ulcères! Dans le regard de ces chiens se donne à contempler l'image d'un amour, d'une fidélité et d'une confiance indéfectible; d'un amour, d'une fidélité et d'une confiance à l'image de celle de Dieu. N'est-ce pas de cet amour, de cette fidélité et de cette confiance dont témoignent contre vents et marées nombre d'associations humanitaires. Les responsables de ces associations sont souvent les premiers à reconnaître leur impuissance et le caractère dérisoire de leur action devant les tragédies auxquelles ils sont confrontés. Et pourtant, ils continuent à éponger les plaies des pauvres avec une patience et une persévérance sans faille. Dans ce monde, où trop souvent une richesse insolente côtoie sans honte une pauvreté révoltante, quand Moïse semble échouer à imposer sa loi et que les prophètes n'en peuvent plus de crier leur révolte, ils sont les témoins de la patience de Dieu.

Quel est l'instrument de la patience de Dieu? C'est Moïse, c'est à dire la Loi de Moïse: « Tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain ». Et quel est l'instrument de l'avertissement? Ce sont les prophètes: « Malheur! Ils joignent champ à champ, maison à maison! » proclame Esaïe. Plus de place pour les petits, plus aucun bien, aussi modeste soit-il, dont ils puissent jouir en paix! Tout le bien que Dieu avait ménagé pour l'humanité sur cette terre a succombé à la cupidité et à l'arrogance des puissants, des battants, des performants et des compétitifs. Il ne reste plus à la foule sans cess croissante des vaincus qu'à souffrir patiemment et à convoiter les miettes qui tombent de la table du riche; jusqu'à ce que la patience de Dieu s'épuise et qu'advienne le grand renversement des temps, jusqu'à ce que les riches aillent rôtir avec leur richesse dans les étangs de feu et de souffre. Que les riches se rassurent, ça n'est de toute façon pas demain la veille.

Est-il nécessaire que quelqu'un ressuscite des morts pour arracher notre conviction en la matière? L'histoire, à commencer par l'histoire biblique, n'est-elle pas pleine de ces tournants des temps où des civilisations qui avaient négligé toute exigence de solidarité et de partage entre riches et pauvres périrent sans retour possible. Dieu ne fit-il pas jaillir son peuple d'une semblable catastrophe qu'il fit subir au pays d'Égypte. Pour nous convaincre des nécessités du partage et de la solidarité, il n'est pas nécessaire que quelqu'un ressuscite des morts; il suffit de ne pas laisser s'éteindre la mémoire, il suffit d'honorer son père et sa mère et de les écouter raconter à leur tour ce que leur ont raconté leurs parents. Il suffit de se souvenir de Moïse, de sa loi et de ses aventures, de se souvenir des prophètes et de leurs avertissements. C'est là le meilleur moyen de prolonger nos jours sur la terre. C'est aussi là le moyen par lequel Dieu a choisi d'aider les pauvres; c'est là la seule ressource de Lazare: la Loi, instrument de la patience de Dieu et les prophètes, porte-parole de ses avertissements.

Même si quelqu'un ressuscite des morts...

Et si Lazare ressuscitait des morts, comme le demande notre pauvre riche soucieux d'épargner les peines de l'enfer à ses frères, quel serait son message? Ce serait un message de terreur. Bel instrument de convertion que la menace du jugement dernier et des peines de l'enfer. Mais qui osera dire qu'il s'agit d'un évangile, d'un joyeux message! Certainement pas Dieu. En tout cas pas Jésus, quand il nous raconte cette histoire du riche et de Lazare. Au contraire! « Même si quelqu'un ressuscite des morts, ça ne convaincra personne de plus », fait-il dire à Abraham. « La Loi et les prophètes suffisent » Ce sont les instruments de la patience de Dieu, les porte-parole de ses avertissements et les exécuteurs de son jugement.

La résurrection, Dieu la réserve à un autre but que la transmission d'un message de terreur. La résurrection, Dieu lui réserve un autre usage que celui d'argument massue pour convaincre les incrédules. La foi dans la résurrection est bien plutôt le résultat de la conversion. La résurrection est le signe que Dieu est allé au-delà de sa patience, au-delà des menaces et au-delà du jugement dernier. Cet « au-delà » n'a rien à voir avec l'outre-tombe que la parabole racontée par Jésus met en scène. La résurrection ne nous fait pas revenir du séjour des morts ou du sein d'Abraham vers ce monde-ci, mais elle nous fait passer de ce monde-ci au monde nouveau, de ce monde soumit à l'autorité de la Loi de Moïse et aux avertissements des prophètes au Royaume de Dieu inauguré en Christ crucifié et ressuscité. La foi dans la résurrection signifie qu'en Jésus-Christ mort et ressuscité, Dieu nous a fait passer de ce monde-ci, soumis à la loi de la mort au monde nouveau promis à l'Évangile de la Vie.

Le partage et la solidarité ne sont pas l'Évangile, mais le produit de notre attente éveillée de cet au-delà promis par l'Évangile, au-delà de la patience dont Dieu fait preuve à l'égard de ce monde, au delà des menaces et du jugement qu'Il fait peser sur lui. C'est déjà énorme, mais ça n'est pas l'Évangile! Il s'agit, y compris quand on invoque la Loi de Moïse et les prophètes pour pratiquer le partage et la solidarité, du patrimoine moral universel de notre commune humanité. La Loi et le prophètes, la solidarité et le partage, nous sont donnés dans ce monde-ci en témoignage de la patience de Dieu. C'est seulement ainsi qu'ils témoignent du mieux attendu, comme les coup de langue du chien témoignent auprès de Lazare de l'amour, de la fidélité et de la confiance de Dieu.

 

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