
Christ est mort. Christ est
ressuscité. Christ reviendra.
Voilà ce que Pierre à annoncé publiquement
à Pentecôte. Le Royaume de Dieu a été
inauguré sur la croix, la résurrection du Christ est
le premier acte d'un scénario apocalyptique qui doit
rapidement se conclure par la manifestation pleine et
entière du nouveau règne de Dieu: bonheur, justice
et paix sans plus aucune ombre au tableau. Tel est le joyeux
message qui a provoqué en ces jours là de
très nombreuses conversions. Les nouveaux baptisés
ont vendu leurs biens, ils en ont fait l'aumône aux pauvres,
convaincus de s'être débarassés ainsi de
soucis désormais inutiles et d'avoir hérité
d'un trésor inaltérable dans les cieux. Qu'importent
les biens de ce monde, puisque que le grand festin est pour demain
et que c'est à cet avenir immédiat, sans voleurs ni
mites, qu'ils ont confié leurs coeurs.
Fort de cette certitude, ils se sont mis en position de veille. Mais l'attente se prolonge: le maître tarde à venir. D'une veille à la suivante on commence à s'interroger: alors, ce Royaume, c'est pour quand?!
Il y a de quoi perdre patience. Le maître tarde à venir et la fidélité promise à son égard commence à vaciller. Il fallait être fou pour annoncer que le Royaume de Dieu s'était définitivement approché en Jésus Christ crucifié. Il fallait être tout aussi fou pour le croire et s'engager dans cette histoire abracadabrante de résurrection. On commence aujourd'hui à douter de la confiance accordée hier dans l'enthousiasme aux paroles de Pierre. Et si, après tout, ça n'était que propos d'ivrogne, prononcés sous l'empire d'un abus de vin doux? Et si, sur la croix, la mort avait eu finalement le dernier mot? Peut-être les disciples ont-ils ont-ils pris leurs rêves pour la réalité. Peut-être aussi les nouveaux convertis n'ont-ils pas fait tout ce qu'il fallait faire. Peut-être leur contrition n'a-t-elle pas été assez totale. Peut-être y a-t-il dans la communauté des brebis galeuses dont la présence retarde la venue du maître. Peut-être l'épée du jugement reste-t-elle encore suspendue au dessus de leurs têtes à tous.
Du fond de la mémoire des disciples remontent alors quelques paroles oubliées de Jésus, des paroles simples. Mais à quoi d'autre se raccrocher: « Soit sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » Toute la question est de savoir si cette promesse a déjà été accomplie ou si elle reste à accomplir et pour qui.
Cette question ne reçoit pas d'autre réponse qu'une injonction à veiller, à se tenir prêt, à rester en tenue de travail et à garder ses lampes allumées; pas d'autre réponse qu'une invitation à rester en position d'accueil. Le plus déroutant, c'est encore ceci: celui qu'on attend n'est pas l'invité, mais celui qui invite et qui fera le service. Voilà de quoi rendre la position de ceux qui savent encore plus inconfortable.
D'où la question de Pierre: « Pour qui est-elle, cette parabole? Pour nous, ou pour tout le monde? » Pour nous qui avons reçu par l'Esprit la certitude de l'approche de son Règne, ou pour tous ceux que l'Évangile de la Croix et de la Résurrection n'a pas encore touchés et pour qui cette promesse n'est encore qu'aspiration inquiète à un avenir meilleur?
Quand Jésus dit que le Père a trouvé bon de leur donner le Royaume, comment faut-il l'entendre? À qui a-t-il déjà été donné et pour qui a-t-il déjà pris forme? Pour qui reste-t-il simplement un projet d'avenir aussi prometteur que vague? En instituant les disciples comme des intendants, Jésus répond sans ambiguïté à cette question.
C'est à nous, qui attendons depuis plus longtemps encore que les disciples, que cette réponse s'adresse. À nous-aussi, le Royaume a déjà été donné, pour nous, il a pris forme et nom en la personne de Jésus. Heureux sommes-nous, car dès la première veille et depuis loongtemps déjà, Jésus a reçu des disciples l'accueil attendu. Pour eux, il s'est déjà mis en tenue de travail, ils les a déjà fait mettre à table et il est déjà passé parmi eux pour les servir. De cela témoigne la table toujours prête pour le Repas du Seigneur dressée dans nos églises et dans nos temples. Que les affres de l'attente de l'hypothétique venue d'un Christ en gloire ne nous troublent pas. Même si le Fils de l'Homme n'a pas dit son dernier mot, les paroles qu'il a dites nous suffisent pour nous en tenir fidèlement à la confiance que nous avons reçue de lui. Désormais, c'est tous les jours Pâques: son Esprit ne cessera jamais de souffler et de passer parmi nous. Soyons toujours prêts à l'accueillir et à nous laisser inviter à sa table pour qu'il nous serve. Ne laissons pas vaciller notre confiance et notre fidélité: notre foi est la porte par laquelle s'engouffre le souffle de son Esprit, le portail par où s'engrangent les moissons du Royaume. Tout le monde attend la venue des jours meilleurs sans savoir s'il y sera admis ou s'il en sera retranché. Mais à nous, la proximité du Royaume nous est sans cesse renouvelé dans la fidélité de notre attente et dans la confiance de notre accueil. Nos greniers sont pleins, là est notre trésor et nous voici désormais les intendants de ce Royaume donné et reçu.
Nous qui savons que le maître est venu, nous qui savons qu'il passe sans cesse parmi nous, nous qu'il invite jour après jour à sa table, ne nous laissons pas attrister par les craintes de ceux qui ne savent pas et qui, dans l'attente des jours meilleurs, n'ont d'autre recours que l'énergie du désespoir. Soyons bienveillants à l'égard de la maladresse avec laquelle, après chaque déception, ils ne cessent de reconstruire espoirs et rêves d'avenir. Et si ces espoirs s'écroulent et que les coups de bâton pleuvent sur ceux qui les portent, gardons-nous d'en rajouter sur le mépris et le ressentiment dont ils sont l'objet.
Gardons-nous de stigmatiser leurs échec comme s'il ne s'agissait que de la sanction méritée et inévitable de leur idolâtrie. Souvenons-nous qu'aux yeux du monde qui ne sait pas que Jésus est avec nous et que nous sommes déjà les citoyens de son règne, notre opiniâtreté dans l'espérance passe pour plus ridicule et plus coupable encore que la leur. Ne sommes-nous pas nous-mêmes enclins à tenir pour sacré ce que nous estimons être le meilleur de nous-mêmes? Cette propension ne doit-elle pas être toujours à nouveau soumise à l'épreuve décapante de la croix? C'est de renoncer aux idoles qui ouvre les portes du Royaume, et non de se résigner au malheur, à l'injustice et à la guerre. En dénigrant les aspirations au bonheur, à la justice et à la paix qui animent nos contemporains, c'est le terreau de notre propre foi que nous rendons stérile. C'est notre propre fidélité et notre propre confiance que nous mettons en danger de cynisme et d'abandon.
C'est auprès de tout ce monde qui continue d'espérer en dépit de toute espérance que Jésus nous institue comme ses intendants. C'est pour lui qu'il nous a établis sur la totalité de ses biens. Sachons discerner dans le mur de notre humaine et commune déchéance les brêches de bonheur, de justice et de paix que Dieu, tel un voleur, ne cesse de percer. Par là aussi souffle l'Esprit de Dieu. Par là aussi s'engrangent les moissons du Royaume. Ce sont les citoyens de ce monde-là qu'il nous charge d'inviter à sa table pour qu'il les serve, c'est leur faim du Royaume qu'il nous charge de rassasier du pain qu'il nous offre, c'est leur soif de bonheur, de justice et de paix qu'il nous charge de désaltérer de la coupe qu'il a fait passer parmi nous. Que, malgré toutes les déceptions qui viennent quotidiennement en saper la fermeté, notre commune opiniâtreté dans l'attente soit toujours prête à se laisser surprendre par les signes concrets de la venue du Seigneur et à se laisser réjouir par l'imprévu de la proximité réelle de son règne.

