Notre seule cause d'espérer

Ecclésiaste 1, 2 à 2, 23
Colossiens 3, 1 à 11
Luc 12, 13 à 21

 
"Qui t'as établi chef et juge sur nous?" C'est ce que, pour le renvoyer à ses moutons, rétorquent à Moïse les deux hébreux qu'il tentait de réconcilier (Ex 2, 14). Moïse sera obligé de fuir l'Égypte avant d'y revenir et de s'imposer pour longtemps comme le législateur et le juge d'Israël.
Mille ans après, Jésus, que beaucoup prennent pour un nouveau Moïse, retourne cette même question à deux autres frères ennemis: "Qui m'a établi pour être votre juge et faire vos partages?" rétorque-t-il aux deux frères qui, du milieu de la foule, lui demandent son arbitrage. C'est comme si Jésus leur demandait "Qui dites vous que je suis?" et appellait de leur part un acte de reconnaissance de son autorité.
Est-ce vraiment nécessaire? Il y a dans la loi de Moïse tout ce qu'il faut pour régler équitablement leur affaire. La fin de non recevoir de Jésus à leur demande est d'abord une manière détournée de le leur rappeler: pour régler leurs partages, ils ont Moïse et les prophètes. Mais en donnant à sa fin de non recevoir une forme interrogative, Jésus laisse aussi entendre que les deux frères se comportent comme si la loi de Moïse avait fait son temps. Depuis l'époque où Moïse tentait de réconcilier les frères ennemis pour en faire un peuple, alors qu'ils étaient encore dans la servitude de l'Égypte, ils n'ont pas avancé d'un pouce.
Quand comprendront-ils que leurs querelles de clocher et de bornage remettent en question l'héritage même de l'alliance passée entre Dieu et son peuple? C'est dans cet héritage-là que se fondent tous leurs héritages, de génération en génération. Quand seront-ils capables de se souvenir que Dieu les a établis dans un pays pour lequel ils n'ont pas peiné, dans des villes quils n'ont pas bâties, sur des vignes et des oliviers qu'ils n'ont pas plantés. Trop préoccupés de la sauvegarde de leurs biens, ils ont perdu le fil de leur histoire, le fil de la promesse; ils ont laissé la source de leur bien se perdre dans les sables.
C'est dans cette perspective historique qu'il faut aussi replacer le précepte selon lequel il faut se garder de toute avidité et l'avertissement selon lequel ce n'est pas parce qu'un homme est riche qu'il a sa vie garantie par ses biens. Les auditeurs de Jésus savent bien qu'ils sont les enfants d'un peuple qui, après avoir été conduit au fait de la gloire par David et Salomon, a subi la décadence, la destruction et la déportation. Les prophètes ne leur ont-ils pas répété pendant tout ce temps que leur seule sécurité résidait non pas dans l'étendue de leurs richesses, dans la magnificence de leur monarches ou dans la force de leurs armes, mais dans la confiance dans le Seigneur et dans la fidélité à l'Alliance. Qu'ont-ils fait des fruits de cette alliance?
Nous sommes bien loin d'une simple dispute de famille. La parabole cruelle dont Jésus assortit son propos s'adresse à la foule, et au-delà de la foule, à tout un peuple. La question de Jésus donne à sa chute le tranchant d'un couperet de guillotine: "Cette nuit-même, on te redemande ta vie, ce que tu as préparé, qui donc l'aura?"
L'Ecclésiaste pose la même question et nous en donne la réponse: "c'est à un homme qui n'a pas travaillé qu'il donnera sa part." Nous voilà à nouveau renvoyés à des questions d'héritage. Et il ne s'agit ici ni de morale, ni de philosophie, mais d'abord d'une interrogation abrupte à propos de l'héritage de l'Alliance. La sentence de l'Ecclésiaste s'ancre dans l'expérience historique d'une monarchie qui n'a pas su tenir ce qu'elle avait reçu et d'un peuple conduit à la déportation, à la dispersion et à l'exil.
Fidèle à cette tradition prophétique, la parabole révèle les menaces qui pèsent sur l'Alliance passée autrefois entre Dieu et son peuple. Elle annonce le passage imminent de l'Ancienne Alliance à la Nouvelle Alliance: un héritage va changer de mains. Cette haute culture religieuse et morale que les prêtres, les scribes et les pharisiens avaient scrupuleusement et patiemment accumulée pour eux-mêmes, ce temple reconstruit à grands frais, centre de la vie politique, sociale et religieuse du judaïsme antique, mais devant lequel certains faisaient la fine bouche, cette terre où Dieu les avaient rétablis dans leur droits, tout cela va leur être redemandé. Tel est le jugement que Jésus porte sur son peuple, sur la foule de ceux à qui il demande qu'ils le reconnaissent comme juge. Ce jugement n'est pas sans appel: la question finale de la parabole lui donne le sens d'un avertissement prophétique.
Paul en a tiré les conséquences. Quelques années plus tard, ce pharisien écrit à l'Église des Galates: c'est vous, qui n'avez pas travaillé, qui bénéficions du transfert d'héritage annoncé; c'est nous qui sommes aujourd'hui les partenaires de la Nouvelle Alliance. Mais, près de vingt siècles après ce transfert, nous sommes nous-aussi sous la menace du jugement que Jésus porte sur son peuple. En vingt siècles, nos églises ont su faire leur profit de toutes les civilisations à la chute desquelles elles ont survécu. Que de trésors accumulés! La richesse matérielle, intellectuelle, morale et spirituelle de nos églises n'a rien a envier au légendaire trésor du Temple de Jérusalem. Tout cela va nous être redemandé! Et qui donc l'aura?
Pour que la violence de la question de Jésus fasse son effet, il faudrait en rester là, laisser travailler en nous le tranchant de ce scalpel, le temps au moins de prendre la mesure de ce qui est en jeu: l'héritage de la promesse.
Comme les deux frères hébreux qui renvoyèrent Moïse à ses moutons pour continuer de régler le désespoir de leur dispute à coups de poing et de couteau, comme les deux frères qui s'adressent à Jésus pour qu'il arbitre une querelle familiale que le simple respect de la loi de Moïse aurait suffit à régler, nous sommes aujourd'hui en panne d'avenir, en panne de promesse. Nous n'arrivons pas à envisager l'avenir parce que nous avons perdu le fil de notre histoire, le fil de la promesse. Est-il pour autant besoin d'un nouveau Messie ou d'un nouveau Moïse pour relancer la machine, pour nous faire franchir l'abîme qui sépare les déceptions du monde ancien des illusions d'un monde nouveau?
La réponse est dans la question posée par Jésus: "Qui m'a établi pour être votre juge?"
Les juïfs avaient Moïse. Il l'ont toujours. Avec lui, ils ont franchi les épreuves de l'histoire, de l'exil babylonien à la Schoa nazi en passant par la destruction romaine de Jérusalem. Avec lui et avec les prophètes, des tournants des temps du passé aux tournants des temps du futur, ils sont armés pour affronter les siècles à venir. Ils ont la garantie de leur vie dans leur confiance dans la promesse et dans leur fidélité à l'Ancienne Alliance.
Et nous, nous avons Jésus. En lui nous avons part à la promesse faite à Abraham. Avec lui, nous pouvons affronter en confiance les crises d'une civilisation en fin de siècle qui n'en fini pas de chercher la voie de son avenir.
Juïfs ou chrétiens, de très loin dans le passé, nous avons reçu une promesse dont l'accomplisement reste à venir. Même quand nous en avions laissé la mémoire se perdre dans les sables de notre inconstance, cette promesse, de siècle en siècle, Dieu l'a tenue. D'Abraham jusqu'à aujourd'hui, elle a tenu le coup. Elle n'est pas destinée à nous seuls mais elle vient de longtemps en-deçà de nous et elle vise loin au-delà de nous.
Dans les temps de prospérité, quand nous croyons que c'est arrivé, à nous de ne pas oublier qu'elle est la source de notre bien et de nos biens. Dans les temps de tribulations, à nous de ne pas oublier qu'elle est la seule source de notre résistance au mal et aux maux qui nous accablent. Elle est notre seule cause d'espérer. En elle et en elle seule, nous avons la garantie de notre vie.
pour les iconophobes
 
 
 

Ce royaume, c'est pour quand?!

Luc 12, 32 à 48

 
Tout est prêt.
Des amis que vous n'aviez pas vu depuis des années s'étaient annoncés chez vous et voilà bientôt deux heures que vous les attendez pour diner. Le sourire que vous gardiez en réserve pour les accueillir commence à se crisper. L'énervement de l'attente chasse progressivement la joie des retrouvailles. Ce qui aurait dû être une fête prend de plus en plus des allures de corvée. Tout y conspire: les glaçons ont fondu sur la table du salon, le rôti sera froid et trop cuit et vous en avez assez de guetter à la fenêtre. Surtout que votre conjoint ne vous pose pas de question, sinon il va en prendre pour son grade! Quant aux enfants, ça fait déjà longtemps qu'ils ont prononcé le mot de trop qu'il ne fallait pas dire et vous les avez envoyés se coucher à coups de pied dans le derrière. Vous leur aviez interdit d'y toucher et maintenant, c'est vous qui ne pouvez plus vous retenir de grignoter les biscuits à apéritif. Sans compter une sourde culpabilité qui commence à s'emparer de vous: vous êtes en train de rouméguer contre vos invités, alors que, si ça se trouve, il leur est arrivé quelque chose de grave. Est-ce que vous leur aviez bien indiqué le chemin pour venir jusque chez vous? N'y aurait-il pas eu un malentendu sur la date? De votre part? De la leur? La fidélité de votre amitié commence à vaciller, presque autant que votre confiance en vous-mêmes.

Christ est mort. Christ est ressuscité. Christ reviendra.
Voilà ce que Pierre à annoncé publiquement à Pentecôte. Le Royaume de Dieu a été inauguré sur la croix, la résurrection du Christ est le premier acte d'un scénario apocalyptique qui doit rapidement se conclure par la manifestation pleine et entière du nouveau règne de Dieu: bonheur, justice et paix sans plus aucune ombre au tableau. Tel est le joyeux message qui a provoqué en ces jours là de très nombreuses conversions. Les nouveaux baptisés ont vendu leurs biens, ils en ont fait l'aumône aux pauvres, convaincus de s'être débarassés ainsi de soucis désormais inutiles et d'avoir hérité d'un trésor inaltérable dans les cieux. Qu'importent les biens de ce monde, puisque que le grand festin est pour demain et que c'est à cet avenir immédiat, sans voleurs ni mites, qu'ils ont confié leurs coeurs.

Fort de cette certitude, ils se sont mis en position de veille. Mais l'attente se prolonge: le maître tarde à venir. D'une veille à la suivante on commence à s'interroger: alors, ce Royaume, c'est pour quand?!

Il y a de quoi perdre patience. Le maître tarde à venir et la fidélité promise à son égard commence à vaciller. Il fallait être fou pour annoncer que le Royaume de Dieu s'était définitivement approché en Jésus Christ crucifié. Il fallait être tout aussi fou pour le croire et s'engager dans cette histoire abracadabrante de résurrection. On commence aujourd'hui à douter de la confiance accordée hier dans l'enthousiasme aux paroles de Pierre. Et si, après tout, ça n'était que propos d'ivrogne, prononcés sous l'empire d'un abus de vin doux? Et si, sur la croix, la mort avait eu finalement le dernier mot? Peut-être les disciples ont-ils ont-ils pris leurs rêves pour la réalité. Peut-être aussi les nouveaux convertis n'ont-ils pas fait tout ce qu'il fallait faire. Peut-être leur contrition n'a-t-elle pas été assez totale. Peut-être y a-t-il dans la communauté des brebis galeuses dont la présence retarde la venue du maître. Peut-être l'épée du jugement reste-t-elle encore suspendue au dessus de leurs têtes à tous.

Du fond de la mémoire des disciples remontent alors quelques paroles oubliées de Jésus, des paroles simples. Mais à quoi d'autre se raccrocher: « Soit sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » Toute la question est de savoir si cette promesse a déjà été accomplie ou si elle reste à accomplir et pour qui.

Cette question ne reçoit pas d'autre réponse qu'une injonction à veiller, à se tenir prêt, à rester en tenue de travail et à garder ses lampes allumées; pas d'autre réponse qu'une invitation à rester en position d'accueil. Le plus déroutant, c'est encore ceci: celui qu'on attend n'est pas l'invité, mais celui qui invite et qui fera le service. Voilà de quoi rendre la position de ceux qui savent encore plus inconfortable.

D'où la question de Pierre: « Pour qui est-elle, cette parabole? Pour nous, ou pour tout le monde? » Pour nous qui avons reçu par l'Esprit la certitude de l'approche de son Règne, ou pour tous ceux que l'Évangile de la Croix et de la Résurrection n'a pas encore touchés et pour qui cette promesse n'est encore qu'aspiration inquiète à un avenir meilleur?

Quand Jésus dit que le Père a trouvé bon de leur donner le Royaume, comment faut-il l'entendre? À qui a-t-il déjà été donné et pour qui a-t-il déjà pris forme? Pour qui reste-t-il simplement un projet d'avenir aussi prometteur que vague? En instituant les disciples comme des intendants, Jésus répond sans ambiguïté à cette question.

C'est à nous, qui attendons depuis plus longtemps encore que les disciples, que cette réponse s'adresse. À nous-aussi, le Royaume a déjà été donné, pour nous, il a pris forme et nom en la personne de Jésus. Heureux sommes-nous, car dès la première veille et depuis loongtemps déjà, Jésus a reçu des disciples l'accueil attendu. Pour eux, il s'est déjà mis en tenue de travail, ils les a déjà fait mettre à table et il est déjà passé parmi eux pour les servir. De cela témoigne la table toujours prête pour le Repas du Seigneur dressée dans nos églises et dans nos temples. Que les affres de l'attente de l'hypothétique venue d'un Christ en gloire ne nous troublent pas. Même si le Fils de l'Homme n'a pas dit son dernier mot, les paroles qu'il a dites nous suffisent pour nous en tenir fidèlement à la confiance que nous avons reçue de lui. Désormais, c'est tous les jours Pâques: son Esprit ne cessera jamais de souffler et de passer parmi nous. Soyons toujours prêts à l'accueillir et à nous laisser inviter à sa table pour qu'il nous serve. Ne laissons pas vaciller notre confiance et notre fidélité: notre foi est la porte par laquelle s'engouffre le souffle de son Esprit, le portail par où s'engrangent les moissons du Royaume. Tout le monde attend la venue des jours meilleurs sans savoir s'il y sera admis ou s'il en sera retranché. Mais à nous, la proximité du Royaume nous est sans cesse renouvelé dans la fidélité de notre attente et dans la confiance de notre accueil. Nos greniers sont pleins, là est notre trésor et nous voici désormais les intendants de ce Royaume donné et reçu.

Nous qui savons que le maître est venu, nous qui savons qu'il passe sans cesse parmi nous, nous qu'il invite jour après jour à sa table, ne nous laissons pas attrister par les craintes de ceux qui ne savent pas et qui, dans l'attente des jours meilleurs, n'ont d'autre recours que l'énergie du désespoir. Soyons bienveillants à l'égard de la maladresse avec laquelle, après chaque déception, ils ne cessent de reconstruire espoirs et rêves d'avenir. Et si ces espoirs s'écroulent et que les coups de bâton pleuvent sur ceux qui les portent, gardons-nous d'en rajouter sur le mépris et le ressentiment dont ils sont l'objet.

Gardons-nous de stigmatiser leurs échec comme s'il ne s'agissait que de la sanction méritée et inévitable de leur idolâtrie. Souvenons-nous qu'aux yeux du monde qui ne sait pas que Jésus est avec nous et que nous sommes déjà les citoyens de son règne, notre opiniâtreté dans l'espérance passe pour plus ridicule et plus coupable encore que la leur. Ne sommes-nous pas nous-mêmes enclins à tenir pour sacré ce que nous estimons être le meilleur de nous-mêmes? Cette propension ne doit-elle pas être toujours à nouveau soumise à l'épreuve décapante de la croix? C'est de renoncer aux idoles qui ouvre les portes du Royaume, et non de se résigner au malheur, à l'injustice et à la guerre. En dénigrant les aspirations au bonheur, à la justice et à la paix qui animent nos contemporains, c'est le terreau de notre propre foi que nous rendons stérile. C'est notre propre fidélité et notre propre confiance que nous mettons en danger de cynisme et d'abandon.

C'est auprès de tout ce monde qui continue d'espérer en dépit de toute espérance que Jésus nous institue comme ses intendants. C'est pour lui qu'il nous a établis sur la totalité de ses biens. Sachons discerner dans le mur de notre humaine et commune déchéance les brêches de bonheur, de justice et de paix que Dieu, tel un voleur, ne cesse de percer. Par là aussi souffle l'Esprit de Dieu. Par là aussi s'engrangent les moissons du Royaume. Ce sont les citoyens de ce monde-là qu'il nous charge d'inviter à sa table pour qu'il les serve, c'est leur faim du Royaume qu'il nous charge de rassasier du pain qu'il nous offre, c'est leur soif de bonheur, de justice et de paix qu'il nous charge de désaltérer de la coupe qu'il a fait passer parmi nous. Que, malgré toutes les déceptions qui viennent quotidiennement en saper la fermeté, notre commune opiniâtreté dans l'attente soit toujours prête à se laisser surprendre par les signes concrets de la venue du Seigneur et à se laisser réjouir par l'imprévu de la proximité réelle de son règne.

pour les iconophobes

 

Tout, tout de suite!

Luc 12, 49 à 53

 
 
Jésus a assez parlé de l'avènement du Royaume comme d'une noce pour que nous comprenions que père, mère et belle-mère d'un coté, fils, fille et belle-fille de l'autre sont les protagonistes d'une noce traditionnelle.
Si la famille est riche et honorable, le mariage sera de raison. Il s'agira avant tout pour le père du marié de ne pas laisser se disperser un patrimoine qu'il a lui-même reçu en héritage. Si le mariage est bien arrangé, ce sera même l'occasion d'accroître le domaine familial des biens que la mariée apporte en dot. Tout cela aura été patiemment mais âprement négocié entre les deux familles. Il va de soi que le père du marié restera le maître. Le fils attendra la mort du père avant d'accéder, sur ses vieux jours, à la position de patriarche.
Du coté de la famille de la mariée, la mère aura prévenu sa fille contre toute surprise, bonne ou mauvaise. Après des années de silence, elle lui aura révélé le mystère de sa propre nuit de noce comme s'il s'agissait d'un modèle immémorial. Que les rires, les chants et les danses qui résonnent au dehors de la chambre nuptiale ne l'égarent pas: sa nuit de noce ne sera pas une partie de plaisir, mais le premier acte, sans doute douloureux et décevant, d'une vie toute entière consacrée au devoir conjugal. Elle lui aura confié comme une relique le linge immaculé qu'il faudra placer sur la couche nuptiale et dont, le lendemain matin, les traces sanglantes devront témoigner du don de sa virginité à la virilité de son jeune époux. Elles auront prié pour que, bien vite, cette union soit féconde et que des héritiers mâles viennent réjouir les vieux jours du père du marié.
Quant à la mère du marié, elle se sera préparée à prendre en main la nouvelle arrivante. Elle est la gardienne intransigeante des us et coutumes de la tribu et elle saura bien mettre l'étrangère au pas. Depuis la nuit des temps, c'est son rôle: la femme parfaite dont le livre des Proverbes chante les louanges, c'est elle. De la manière de s'habiller à celle de surveiller la préparation des repas, elle seule sait, jusque dans les plus petits détails, ce qu'il faut faire pour répondre aux attentes de son fils et de son mari.
De siècles en siècles, ces pratiques patriarcales ont su garantir la paix des familles et il n'y a pas de raisons que ça change. Quant aux jeunes époux, il va de soi qu'il n'ont qu'à laisser le poids du passé étouffer dans l'oeuf la vigueur et les espérances de leur jeunesse. Leur seul avenir, c'est que, par leur union, demain soit comme hier. Pour le désir, il n'a qu'à trouver ailleurs ses exutoires. Et pour l'amour, on pourra toujours crier au miracle si le mariage est heureux. Que peuvent-ils souhaiter de mieux que cet avenir qui copie le passé? Comme on dit souvent, le mieux est l'ennemi du bien. C'est contre ce mieux si dangereux et si imprévisible qu'il s'agit de protéger le bien des familles.
 
De tout temps, la coupure qui sépare l'ancien du nouveau a menacé les familles de division. Pères, mères et belles-mères d'un coté, fils, filles et belles-filles de l'autre. Dans la cohabitation conflictuelle du passé et de l'avenir, le vieux monde a toujours eu sur le nouveau le privilège du premier occupant. Les anciens ont toujours su transmettre à leur descendance l'expérience de leurs désenchantements pour la protéger des pièges de l'espérance et des menaces du désir. La sagesse du bien a toujours eu l'avantage sur la folie du mieux.
Le monde ancien est comme ces pères qui chargent leurs fils de tout le poids d'un héritage dont ils prétendent être les garants. Il est comme ces mères qui préviennent leurs filles contre toute oute aventure. Il est comme ces belles-mères qui font succomber les belles-filles sous le fardeau des usages. Tristes noces dont la pompe empesée fait penser à des enterrements de première classe: à peine ont-elles été célébrées que les espérances dont le nouveau couple était porteur se trouvent ensevelies sous la cendre.
Nous sommes tous ces jeunes mariés que le passé fini toujours par faire succomber sous le poids de ses fatalités. Dans ces conditions, il faut être fou pour réveiller l'espérance qui dort; fou pour oser souffler sur les braises de désir qui couvent encore sous la cendre de nos humiliations et de nos défaites; fou pour annoncer pour tout de suite la venue des jours meilleurs.
 
C'est de cette folie-là que Jésus avoue être possédé. Il a la cruauté de retourner le couteau de la division dans la plaie mal cicatrisée de nos vies. Il refuse de nous laisser en paix avec nos échecs et nos désillusions. Jésus réveille l'espérance qui dort. Voilà pourquoi il a tant de prédilection pour ceux qui n'ont rien dont ils puissent se contenter, ceux à qui l'existence n'a jamais apporté la moindre consolation, même la plus médiocre, ceux pour qui le monde ancien n'est rien d'autre qu'une prison, qu'un tombeau ou qu'un enfer. Ils sont comme un jugement sur la déchéance du monde ancien, un jugement sans appel. Un rien suffirait à enflammer l'amadou de leur détresse.
Tous, nous avons des raisons de le haïr, ce Jésus. Tous nous avons des raisons de redouter le feu qu'il est venu apporter sur notre terre. Tous nous avons des raisons de reculer devant le baptême auquel il se propose de soumettre nos existences. La division entre l'ancien et le moderne, de tous temps, elle a traversé notre humanité comme un blessure sans cicatrisation possible. L'annonce de l'avènement des temps nouveaux ne fait que la révéler en l'exacerbant. L'attente de bonheur en quoi réside l'honneur de notre humanité, la bénédiction prononcée sur nous au commencement des temps, nous avons tous de bonnes raisons de l'avoir étouffée. Elle nous a trop fait souffrir, elle a projeté nos têtes contre tant de murs, elle nous a conduit à tant de défaites, elle nous a induit à tant de tentations et d'erreurs. L'humiliation à laquelle il a fallu consentir pour renoncer à l'espérance nous a déjà coûté assez cher. Bienheureux sommes-nous, si nous avons pu glaner dans l'aventure quelques avantages. Ces avantages si péniblement acquis pour prix de notre résignation, ces concessions à la lourdeur du passé, il faudrait maintenant que nous les remettions en jeu! Et ceux d'entre nous à qui l'existence n'a même jamais offert le moindre lot de consolation, le destin les a trop fait souffrir pour qu'ils osent encore en affronter les coups. Le désespoir est leur tombeau. Jamais ils n'en sortiront.
Il nous importune, ce Jésus qui veut tout, tout de suite: le grand soir et les matins qui chantent. Et tant pis si ça sème la panique! Qu'il l'affronte lui-même le baptême du feu. En annonçant la proximité du Règne à venir, il se comporte en boute-feu. Il finira bien par encourir le châtiment réservé de tout temps aux incendiaires: la peine capitale.
 
La peine capitale: Jésus accepte ce destin comme une vocation. Il sait bien que la résistance du monde ancien à la nouveauté de l'Évangile est telle que seule une catastrophe pourra assurer le passage de l'un à l'autre. Et plus sa personne concentre sur elle la passion d'une foule qui s'est laissée provisoirement entraîner au jeu cruel de l'espérance, plus il devient évident à ses yeux que cette catastrophe, ce sera à lui de l'assumer. La division entre l'ancien et le nouveau, c'est lui qu'elle crucifiera. Le baptême qui fait passer de l'ancien au nouveau, de la mort à la vie, c'est lui qui devra en ouvrir la voie. La peine capitale est, pour une fois, la seule peut-être, à la hauteur de l'enjeu. C'est pour les guérir que Jésus prend le risque de raviver nos anciennes blessures. Il n'incarne pas seulement l'espérance des temps nouveaux en opposition à la réalité des temps anciens. Dans le présent de nos existences divisées, il est réellement celui qui passe et qui fait passer de l'ancien au nouveau.
Il est celui en qui s'accomplissent les promesses d'avenir enfouies dans la mémoire des temps anciens depuis Adam, Êve Abraham et Moïse. Jésus incarne ce que les temps anciens recélaient de meilleur. Il incarne le meilleur promis dès l'origine, cette bénédiction pleine de promesses que nos maladresses ont rendue impuissante, ce feu de joie originel dont tout un passé de chute a enfoui les braises sous la cendre. En Jésus, la division entre l'ancien et le nouveau est réconciliée, elle devient chemin, passage, traversée: pâque. Elle retrouve le sens de la promesse: du passé vers l'avenir. L'alchimie de cette pâque s'opère dans le drame de la passion et de la croix. Jésus y porte sur lui tout le poids de nos renoncements, de nos rancoeurs et de nos ressentiments. Ce sont eux qui le conduisent de l'agonie du Jardin des Oliviers à l'horreur du Golgotha. C'est en leur nom qu'il est crucifié. Ce sont nos renoncements, nos rancoeurs et nos ressentiments qui trépassent avec Jésus sur la croix. Toute cette nostalgie morbide qui nous rend l'espérance impossible n'est que l'envers de l'espérance qui reste ancrée en nous. Cette espérance dépitée, Jésus la retourne comme un gant. C'est au nom de notre désir trahi, au nom de la vérité abandonnée de nos vies, au nom de la bénédiction originelle portée par Dieu sur notre humanité, que, jusque sur la croix, Jésus maintient avec confiance et fidélité le cap de la promesse. Et, avec lui, l'espérance passe; dans sa foulée, la vérité profonde de nos vies se fraye un chemin.
Ce Jésus, nous pouvons continuer de le crucifier de tout ce qui nous crucifie. C'est l'eau boueuse du baptême qu'il a accepté de recevoir. Mais ce baptême est désormais accompli et nous n'empêcherons pas qu'au matin de Pâques, il déserte le tombeau de nos échecs et de nos désillusions pour se porter en avant de nous et nous appeler à le rejoindre. Il n'est pas prêt de s'éteindre, le feu que Jésus est venu apporter sur la terre.
pour les iconophobes