Ce grand couillon d'Adam!
(Genèse 2 et 3)

Les premiers chapitres de la Genèse nous offrent deux récits de création. Et jusqu'à l'entrée en scène du serpent, l'auditeur du second récit est en droit de se demander si celui-ci ne fait pas double emploi avec le récit précédent. Seule la différence d'échelle devrait lui mettre la puce à l'oreille: pourquoi passer ainsi du cosmos au potager? Le cosmos, c'est l'image même de l'ordre et de la perfection. Tandis qu'un potager, même tiré au cordeau! On attend que la taupe pointe le bout de son nez au milieu des semis.

Mais c'est surtout la cascade de «c'est pas moi, c'est l'autre» qui suit la descente de Dieu dans le jardin qui confère au récit sa dimension comique. Adam et Êve, c'est Prométhée surpris en flagrant délit de vol de confitures! ou de figues, ou de pommes. Car à l'audition de cette cascade de «c'est pas moi, c'est l'autre!» on en imagine volontier quelque trognon volant de main en main avant d'atterrir dans la gueule du serpent.

C'est donc sur le mode humoristique que cette histoire nous parle de la faute originelle. Mais de quelle faute s'agit-il?

Est-ce d'avoir transgressé l'interdit porté sur les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. L'arbre était bon à manger, séduisant à regarder et précieux pour agir avec clairvoyance. Adam et Êve en ont mangé. Leurs yeux se sont ouverts et ils possèdent la connaissance du bien et du mal. Et nous sommes les héritiers de cette compétence acquise au prix de la transgression. Cette transgression est certainement regrettable, mais est-ce La Faute? Il est tout de même curieux qu'à la fin de l'histoire, Dieu ne prive pas Adam et Êve du bénéfice de leur larcin. Dans ces conditions, on est en droit de se demander pourquoi Dieu leur a interdit l'accès de l'arbre de la connaissance du bien et du mal.

Il est légitime d'assortir les interdits des dix commandements d'un «jamais»: tu ne tueras jamais! Mais on ne peut pas en dire autant de l'interdit de la consommation des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Y-a-t-il un bien aussi légitimement désirable que la connaissance du bien et du mal? Qu'y-a-t-il de plus souhaitable que cette capacité à agir avec clairvoyance qu'il est censé procurer à Adam et Êve? Après tout le serpent n'a pas tort de poser cette question: comment Dieu peut-il interdire l'accès à un fruit aussi précieux? A-t-il vraiment dit cela?

Les confitures, les bonnes bouteilles et les veaux gras, si on en interdit la consommation aux enfants, ce n'est pas pour les protéger des caries dentaires, du délirium tremens ou des crises de foi. C'est parce qu'on les réserve pour la bonne bouche, pour quelque fête à venir, ou pour célébrer quelque heureuse rencontre qui surviendrait à l'improviste. Et la menace dont on assortit l'interdit est à la hauteur de la valeur prospective qu'on attribue à la fête. L'interdit de la consommation des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal ne doit pas être assorti d'un «jamais», mais d'un «plus tard». Les fruits de l'arbre de la connaissance sont une réserve constituée par Dieu pour la suite de l'histoire. Cette réserve, il faut croire que la transgression d'Adam et Êve ne l'a pas épuisée, puisque Dieu en tirera quelques fruits pour les donner à Salomon (1 Roi 3/9). Mais cela, c'est une autre histoire

Alors! où se cache La Faute avec un grand F? tout simplement dans le moment le plus comique du récit, sous la cascade de «c'est pas moi, c'est l'autre!» par laquelle Adam et Êve se ridiculisent devant Dieu et sous nos yeux. Les motifs que nous avons de rire et de nous retrouver de plein pied dans ce mouvement de panique sont en effet d'importance:

«regarde-moi en face» dit-on à un enfant soupçonné de mentir. Adam et Êve sont incapables de regarder Dieu en face. Non seulement leur regard se fait fuyant, mais ils fuient le regard de Dieu et tremblent à l'écoute de sa Parole.

Adam et Êve esquivent l'un après l'autre la responsabilité de leur acte. En répondant «c'est pas moi, c'est l'autre!» à la question «qui a fait cela?» ils ne mentent pas vraiment. Tous ont trempés dans cette lamentable affaire, mais personne n'est vraiment personnellement responsable. Après tout, c'est bien le serpent que Dieu à créé qui est l'instigateur du délit; après tout c'est Êve qui prend l'initiative; après tout ce grand couillon d'Adam s'est contenté de suivre. Êve avait pris l'initiative de l'acte, Adam prend celle de la débandade. Et dans ce sauve-qui-peut général, Dieu ne trouve personne de responsable avec qui causer.

Adam et Êve renvoient successivement la faute sur l'autre et pour finir sur Dieu lui-même. Êve s'en tire ici encore à son avantage: plutôt que d'accuser Adam, elle désigne le serpent. Il n'est pas sûr qu'Adam lui sache gré de cette délicatesse qui préserve pourtant une solidarité qu'il a pris l'initiative de rompre. Toujours est-il qu'à partir de ce moment, et de façon inéluctable, l'autre devient pour nous à la fois une menace et le bouc émissaire de notre irresponsabilité. Et Dieu devient le principal objet de cette défiance, l'Autre par excellence, coupable par définition d'avoir mal foutu la création.

Décidément, voilà notre histoire humaine bien mal embouchée. L'interdit de la consommation des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal joue un rôle fondamental dans cette mise en branle de l'histoire. Il y a cela deux raisons: une mauvaise et une bonne.

La mauvaise raison, c'est qu'à peine l'arbre planté et frappé d'interdit, se saisir de son fruit devenait un possibilité inéluctable. Le temps de l'histoire, c'est le temps que ménage cette attente de la transgression, attisée par l'insinuation du serpent. De la part de Dieu, réserver un arbre pour la bonne bouche, c'était une liberté et un risque à prendre. De la part de l'homme, c'était un risque à assumer. Et c'est là où le bât blesse. D'une part, l'homme ne sait pas attendre, le temps l'ennuie. d'autre part, l'homme n'assume pas les libertés qu'il prend avec la liberté de Dieu; le temps l'effraie.

La bonne raison, c'est que cet interdit n'est pas un «jamais», mais un «plus tard» dont Dieu se réserve la liberté. Notre temps n'est pas seulement le temps de l'attente de la transgression, mais aussi le temps de l'attente des surprises que nous réserve la liberté de Dieu, indépendamment de ce que nous faisons et de ce que nous sommes. Que ce serait-il passé si Adam et Êve n'avaient pas fauté? Peut-être aurait-on pu mettre Paris en bouteille. Le temps de notre histoire est hélas un temps à rebours duquel il est impossible de remonter. Quelque chose a été manqué dès le départ. Il est impossible de revenir là dessus. Mais ce faux départ reste néanmoins un départ. Si l'homme ne peut pas revenir sur ce départ manqué, Dieu ne veut pas revenir sur ce départ risqué. Pourquoi? Pourquoi cette histoire ne finit-elle pas sur quelque déluge? Tout simplement parce qu'il faut bien qu'elle nous mène enfin au moment où nous pourrons dire: «c'est bien vrai, ça!»

Ce qui est bien vrai, c'est que la fécondité humaine n'est jamais sans travail, ni souffrance, ni souci, ni sueur; c'est que nous sommes mortels. La Bible ne nous apprend rien de vraiment nouveau à ce sujet. Mais elle prend parti à propos de ce constat: cette réalité triviale est advenue en lieu et place du repentir de Dieu d'avoir pris le risque de créer l'homme. Entre la création et le Déluge, l'exclusion du jardin ressemble à une demi-mesure. Mais une mesure de sauvegarde. D'un coté, les sentences prononcées par Dieu en sanction de la faute assortissent la bénédiction de Gn I («Soyez féconds et prolifiques») des terrifiants pépins de la réalité; de l'autre, elles préservent les promesses de fécondité portées initialement par Dieu sur notre histoire humaine.

C'est pourquoi ces sentences devraient sonner à nos oreilles non comme des malédictions, mais comme une pédagogie de la dignité et de la responsabilité. Non pas que nous soyons dignes de la fécondité promise par Dieu. L'histoire d'Adam et Êve nous dit plutôt le contraire. Mais les sentences qui la concluent nous disent que Dieu ne renonce pas à sa bénédiction. À ceux qui se demandent si la peine, la sueur et la souffrance de l'humanité ont un sens, les sentences de la Genèse disent qu'il n'y a pas de douleurs sans enfantement, que la joie vient toujours après la peine. Enfin, de même que les hommes sont presque des dieux, ces sentences sonnent presque comme une déclaration des droits: les hommes naissent libres et égaux en indignité, mais ils leur a été fait grâce. Et cette grâce est un droit: le droit de répondre de la grâce reçue par des oeuvres fécondes, le droit de ne dépendre de personne d'autre que de Dieu pour ce qui est de sa subsistance et de celle des siens, le droit d'être quelqu'un qui puisse dire «c'est moi» ou «me voici».

pour les iconophobes

De la nostalgie à l'espérance.

2 Sam 7, 1 à 17

  1. Quelle est la visée immédiate de la prophétie de Nathan?
    • S'agit-il de la gloire de Salomon et de son Temple?
    • Ou bien, 350 ans après, de la destruction du Temple, de la ruine de Jérusalem et de la déportation d'Israël à Babylone?
    • Ou alors,1000 ans après, de la destruction du Temple par les Romains, de la ruine de Jérusalem et de la dispersion d'Israël?
  2. Quand Nathan parle, nous n'en sommes pas encore là:
    • Le peuple Hébreu est à son apogée: un territoire, une capitale, un Etat aux mains d'une monarchie.
    • La promesse semble désormais avoir été accomplie. Il ne reste plus qu'à la fixer, à l'arrêter.
    • Un temple en dur pour permettre aussi à Dieu de s'établir, et tout sera parfait.
  3. Mais le Dieu de Nathan ne se laisse pas arrêter
    • La demeure de Dieu, c'est une tente, l'habitation mobile du nomade.
    • Dieu tient à garder la main.
    • Dieu continue de promettre au futur, comme si on en était encore aux temps d'Abraham et de Moïse.
  4. Toujours au futur? «demain on rase gratis»?
    • Pas tout à fait:
      • Le plus important, c'est l'impulsion donnée dans le passé: "depuis le jour où j'ai fait monter d'Égypte les fils d'Israël".
      • Au moment où Nathan parle, la promesse semble en voie d'être accomplie avec David et Salomon. Cela Dieu le fait sous les yeux de Nathan: joie, paix et prospérité.
      • Cela nous donne de bonnes raisons d'espérer pour demain. Nous pour qui le futur de David et Salomon est depuis longtemps du passé, nous savons que par deux fois le Temple sera reconstruit ou restauré et que par deux fois ils sera profané ou détruit.
      • Alors vient le temps de la nostalgie et du repentir. Mais non pas pour regretter, mais pour se souvenir de l'avenir promis, se réconcilier avec la fidélité de Dieu et guetter, tel le veilleur, les signes de la joie, de la paix et de la prospérité toujours à nouveau promises.
    • La prophétie de Nathan va au-delà de la promesse bien concrète faite par Dieu à David.
      • Elle nous parle d'un autre Christ, d'un autre Messie que Salomon.
      • Un Christ parfait.
      • Mais ce Christ parfait ne peut alors être qu'un Christ qui chemine avec Dieu, qui passe avec lui dans l'histoire, mais ne s'y laisse lui non plus jamais arrêter. Si nous comprenons cela, nous avons de bonne raisons de croire que Jésus crucifié et ressuscité est ce Christ là: le roi d'un règne de Dieu qui laisse des traces dans notre histoire, qui ne s'y arrête jamais et qui chemine toujours au devant de nous.
  5. Qu'en est-il de la fidélité de Dieu?
    • La fidélité de Dieu ne s'écarte jamais, mais il semble qu'elle connaisse des hauts et des bas.
    • À moins que ce ne soit la fidélité de l'homme qui connaisse des hauts et des bas.
    • Dans les périodes basses, on se demande si Dieu ne nous a pas abandonné. Dans les périodes hautes, faute de pouvoir le fixer, on l'oublie. Par la bouche de Nathan, Dieu dit qu'il reste toujours fidèle, dans les bons comme dans les mauvais moments.
  6. Qu'en est-il du royaume de Dieu?
    1. Le royaume de Dieu a été établi:
      • Nous sommes les héritiers de gens qui ont parié que le Royaume de Dieu avait été établi de façon stable: celui qui en occupe le trône, c'est Jésus. Mais cette stabilité, c'est la stabilité de la marche de Dieu dans l'histoire des hommes.
    2. Le Royaume de Dieu promis n'est pas de ce monde:
      • Il est toujours pour demain.
        • En trois mille ans d'histoire nous avons eu le temps de nous rendre compte que ça n'est manifestement jamais tout à fait pour aujourd'hui.
        • Que de hauts et de bas dans l'histoire depuis 2000 ans.
        • Dans l'histoire de notre monde, de l'Église, dans nos histoires personnelles.
        • Combien de fois nos églises, nos civilisations, nous mêmes avons-nous cru que c'était enfin arrivé et qu'il n'y avait plus qu'à fixer Dieu pour que tout soit parfait. Combien de fois les peuples de la terre ont cru que leur prospérité et leur puissance étaient définitivement assurée.
      • Mais il ne s'agit pourtant pas d'un royaume imaginaire:
        • Si la promesse faite par Dieu à David par la bouche de Nathan va bien au-delà de l'apogée passagère du royaume d'Israël, elle la contient aussi, comme un gage que Dieu donnerait de sa fidélité.
        • Le royaume de Dieu était là dans l'apogée de David et de Salomon... là chaque fois que le christianisme a contribué à la joie, à la paix et à la prospérité des peuples.
      • La joie, la paix et la prospérité retrouvées sont toujours des traces du passage de Dieu et des signes de sa fidélité.
        • Peut-être même cessent-elles parce que les hommes tentent toujours de les fixer pour toujours, comme si on pouvait arrêter la marche de Dieu.
        • Peut-être cessent-elles parce que les hommes oublient qu'ils ne doivent leur joie, leur paix et leur prospérité qu'au passage de Dieu parmi eux.
        • Mais elles restent plantées dans l'histoire en gage de la fidélité de Dieu.
    3. Dieu règne dans l'histoire de notre monde
      • Il y chemine, sans jamais se laisser arrêter, ni par le bonheur, ni par le malheur. Il est toujours au devant de nous, fidèle à la promesse faite à Abraham.
      • Son royaume naît toujours à nouveau au sein même des misères de notre monde et y fait toujours à nouveau germer des fruits de joie, de paix et de prospérité.
      • Aussi n'ayons pas peur de la nostalgie: le souvenir de la joie, de la paix et de la prospérité d'autrefois n'est pas vain si nous nous souvenons en même temps que ces biens étaient le produit de la fidélité de Dieu et les signes de sa promesse.

      pour les iconophobes


    Ne fermons pas la porte
    au nez de notre avenir

    Deut 10, 14 à 11,11

     

    "Vous aimerez l'émigré, car au pays d'Egypte vous étiez émigrés"

    Ainsi parle la Loi, sans tergiverser!

    De quoi faire les cornes aux hommes et aux femmes politiques de notre pays qui n'aiment l'étranger qu'à dose homéopathique, dans des avions "charters" ou dans des camps de concentration qu'ils baptiserons comme par le passé du doux euphémisme de centre de regroupement.

    On dira que c'est un peu facile d'invoquer du haut de la chaire un texte vieux d'au moins 25 siècles et de laisser aux techniciens de la politique le soin d'affronter les difficultés présentes. Les capacités d'accueil de notre pays ne sont pas extensibles à l'infini. La sagesse de Monsieur Prud'homme commande donc d'adapter les flux migratoires à ces limites. Voilà un raisonnement bien raisonnable et qui présente cet avantage qu'il nous met en paix avec notre conscience. "Distribuer sans compter du pain et des manteaux à la veuve et à l'orphelin", Dieu le peut sans doute; mais nous? A l'impossible nul n'est tenu.

    L'inconvénient, c'est que pour limiter les flux migratoires, on va créer deux catégories d'étrangers: les réguliers et les irréguliers. Et il est bien évident que les plus pauvres et les plus démunis seront ces "irréguliers" à qui justement on claquera la porte au nez. Drôle de manière d'aimer l'étranger et de rendre justice à la veuve et à l'orphelin. Il n'est pas sur que Dieu se satisfasse de cette sagesse. Pour qu'il nous laisse tranquille, il n'y a qu'à lui claquer la porte au nez à lui-aussi. Il a l'habitude!

    Autre inconvénient: une fois la notion de limite affirmée aussi vigoureusement dans le domaine économique, croit-on qu'il suffise de s'élever pudiquement contre les slogans simplificateurs de l'extrême-droite pour exorciser le complexe de "seuil de tolérance" de sa composante raciste? Nous ne nous "sentons" décidément plus chez nous. Se sentir chez soi? Dieu a décidément le don d'enfoncer le couteau dans la plaie! la Loi dit: "Au pays d'Egypte, vous étiez vous-mêmes des étrangers". Voilà ce qui est insupportable: une fois l'étranger dans nos murs, nous ne nous sentons plus chez nous. Sa présence nous rappelle de façon un peu trop criante que nous ne sommes nous mêmes que des étrangers dans notre propre pays. Pendant plus d'un siècle, nos villes se sont nourries de la foule des paysans exilés de leur terre par la rationalisation croissante de l'agriculture et par l'attrait des salaires réguliers de l'industrie ou de l'administration. Et ça n'est pas fini: on nous répète à l'envie que nous ne pourrons plus désormais nous enraciner ni dans une profession, ni dans des savoirs acquis, ni dans une morale. La mobilité est le maître-mot de notre civilisation. Tout bouge tellement vite aujourd'hui dans nos villes, qu'avec ou sans étrangers en leur sein, nous ne pouvons plus nous y fixer vraiment nulle part. Chaque fois que nous cherchons à nous reconstruire des racines, notre quête se termine dans une mascarade de modes et des looks voués irrémédiablement aux poubelles d'une consommation éphémère. L'odeur, la voix et le visage de l'émigré, qu'il soit français ou non, nous sont d'autant plus intolérables qu'ils mettent à nu cette réalité inconfortable: nous n'échapperons pas au déracinement généralisé.

    Mais quoi! si l'homme a des pieds, c'est pour marcher et non pour prendre racine! Des pages du vieux Livre émerge une figure d'émigré dont la troublante actualité nous devance: celle d'un Abraham qui quitte ses racines en réponse à une promesse et qui marche, mis debout par la foi. Pour notre part, vers quoi marchons-nous? Vers quels possibles? En réponse à quelles promesses d'avenir? Au delà du traitement pragmatique et politique de difficultés conjoncturelles, la vraie question est précisément celle des limites que nous assignons par avance au possible. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que la sagesse qui prévaut aujourd'hui en matière d'accueil de l'émigré a une fâcheuse tendance à réduire les possibles à une peau de chagrin.

    Là encore, Dieu pointe son scalpel au plus sensible de la plaie; la Loi dit: "Tes pères n'étaient que 70 quand ils sont descendus en Egypte, et maintenant le Seigneur ton Dieu t'a rendu aussi nombreux que les étoiles du ciel". "Aussi nombreux que les étoiles du ciel" c'est la promesse qui met Abraham en marche. Si Abraham supporte le déracinement auquel Dieu l'appelle, c'est seulement en raison de la promesse. Et s'il se met en marche, c'est seulement par la foi, c'est à dire en raison de la confiance et de la fidélité à l'avenir que lui ouvre Dieu. Si nous ne supportons plus aujourd'hui le visage de l'étranger que Dieu a placé dans nos murs, si l'image de notre propre déracinement que Dieu place ainsi sous nos yeux nous est devenue intolérable, c'est parce que nous vivons sans foi dans l'avenir qui nous est réservé ici-bas.

    Les "trente glorieuses" furent des années de déracinement consenti par tous parce qu'il était porté par un projet social ouvert sur l'avenir. Le déracinement généralisé y fut quasi-concensuellement accepté comme la conséquence et le moteur des progrès de notre prospérité. L'étranger y fut mieux toléré non seulement parce que le travail ne manquait pas, mais aussi parce que le jeu social n'y apparaissait pas comme un jeu où ce que gagne l'un, l'autre le perd. Le déracinement de l'émigré participait d'une dynamique sociale fondée sur le déracinement collectif. Aussi séculière soit-elle, aussi critiquable soit-elle dans ses composantes idolâtres, sans doute trop naïve, la foi en un avenir ouvert offrait à notre quête d'identité un ancrage dans le futur et non cet enterrement dans les valeurs du passé qui prévaut à présent.

    Nous croyons aujourd'hui vivre dans un monde économiquement et écologiquement clos. On entend dire par exemple que la solution au problème du chômage réside dans le partage du travail. Sous la générosité apparente du message se cache un sentiment de panique: "il n'y aura pas assez de travail pour tout le monde, faite la queue et prenez un tiquet." Si l'avenir qui nous est réservé est celui d'une pénurie de travail, alors il vaut mieux être les moins nombreux possible à participer à la distribution. Si l'étranger se précipite en foules toujours plus nombreuses aux portes de nos cités, il tombe sous le sens que la part de travail disponible pour chacun sera vite réduite à la portion congrue.

    Il y a là-derrière l'idée quasi théologique que notre civilisation est finie, épuisée, et que le travail des hommes ne peut plus désormais y produire de richesses nouvelles. Il y a un rapport étroit entre cette conception d'une humanité limitée dans ses ressources, la recherche de l'identité dans les valeurs de l'enracinement et l'exclusion de l'étranger. Consentir à ce que "la France ne puisse pas accueillir sur son territoire toute la misère du monde", cela signifie d'une part que la misère est la condition normale de l'humanité et d'autre part que l'émigré n'est plus qu'un intrus qui veut échapper à sa misère en l'exportant chez nous. Cela signifie aussi que les promesses d'avenir que l'étranger discerne chez nous, et qui le motivent autant sinon plus que les rayons largement fournis de nos supermarchés, ne sont que des illusions sans lendemain. La France est si petite aujourd'hui! Et faute de la moindre parcelle de foi dans quelqu'avenir que ce soit, la quête identitaire née du déracinement collectif se perd dans la nostalgie des racines perdues, dans les perversions intégristes du sentiment national, ou, pour ceux qui ne peuvent plus se prévaloir d'aucune autochtonie dans le "Blut und Boden" local, dans la violence du désespoir.

    Ce qui est en jeu dans le débat présent sur l'immigration, c'est la foi avec laquelle nous envisageons notre propre avenir. Les fantasmes xénophobes qui hantent aujourd'hui notre société ne sont pour une bonne part que le reflet de notre impuissance à envisager pour notre pays un projet de société ouvert et intégrateur. Nous en avons fini avec les lendemains qui chantent et il ne nous reste plus que ceux qui déchantent. A laisser la question des flux migratoires devenir le thème politique majeur de cette fin de siècle, nous nous enfermons dans une absence fatale de perspectives.

    La charité avec laquelle nous considérons l'émigré n'est que le reflet de celle que nous nous vouons à nous-mêmes. Ce qui est en jeu dans le débat actuel sur l'immigration, c'est la foi avec laquelle nous envisageons notre propre avenir. Nous avons à choisir entre la résignation à un avenir fini et limité où il n'y aura pas assez de travail pour tout le monde, et le pari sur un avenir ouvert où il n'est de richesse que du travail des hommes. Devant Dieu ou non, ce qui est aujourd'hui en jugement dans notre attitude à l'égard de l'émigré, c'est notre capacité à convertir à nouveau notre commun déracinement en promesse d'avenir et en projet de développement.

    Notre avenir est-il si fermé que cela que nous ne puissions y laisser entrer personne? Si oui notre sort pourrait ressembler à celui de Lot se séparant d'Abraham de peur qu'il n'y ait pas assez de pâtures pour tout le monde. Prenons garde à ce qu'en rejetant l'étranger hors de nos murs, nous ne claquions pas la porte au nez de notre propre avenir.

     

      pour les iconophobes


    La vérité est morte!

    Jer 31/31 à 34
    Jn 8/31 à 36

    «La vérité fera de vous des hommes libres»

    Cette maxime que l'évangéliste Jean prête à Jésus, le philosophe Platon l'avait depuis longtemps fait sortir de la bouche de Socrate. Pour Jésus comme pour Platon, nous sommes fils de la Vérité et de ce fait promis à la liberté. Mais la ressemblance s'arrête là.

    Pour Platon, l'étincelle de vérité divine dont nous venons a chuté dans la matière et dans les corps, se privant ainsi de sa liberté et se soumettant à la fatalité. Pour Jésus, comme pour l'Ancien Testament, nous avons trahi la vérité et nous nous sommes irrémédiablement soumis corps et âme à l'esclavage du péché. Pour Platon, un vilain démiurge a voulu faire prendre corps et matière à la vérité pure, libre et nue et nous sommes le résultat impuissant de cet énorme gaspillage et l'humanité n'est pas responsable de son sort. Pour Jésus comme pour l'Ancien Testament, Adam et Êve s'enfoncent dans le mensonge par peur de Dieu et par fuite devant leurs responsabilités. Pour Platon, la sagesse consiste à se souvenir de la vérité qui reste enfouie en nous et à la libérer progressivement de la prison du corps et de la matière. Pour Jésus comme pour l'Ancien Testament, la foi consiste à se souvenir que nous sommes pécheurs et à attendre de Dieu et de lui seul qu'il nous fasse renaître à la vérité et à la liberté.

    La vérité de Platon est une vérité dont on se met en quête pour la posséder. Ce n'est pourtant un secret pour personne que cette Vérité qu'on représente toute nue et sortant d'un puits, cette vérité que nous voulons posséder, elle ne cesse de nous échapper. Ce n'est un secret pour personne non plus que cette Liberté avec un grand L que la connaissance de cette Vérité serait censée nous procurer, elle reste toujours soumise à quantité de contingences matérielles. Celui qui connaîtrait cette Vérité, qui la posséderait serait certainement un homme libre. Plus encore, il deviendrait le maître de toutes choses: passé, présent, avenir, succès, fortune, amour. La quête de Vérité dans laquelle notre humanité s'est lancée depuis la nuit des temps est un fond de commerce inépuisable et universel.

    Pourtant, les intentions de Socrate étaient bonnes. Socrate et son disciple Platon s'opposaient à ceux qu'on appelle les sophistes. Les sophistes prétendaient que leur maîtrise de l'art du discours leur permettait de persuader n'importe qui de n'importe quoi. Contre eux, Socrate et Platon invoquent l'existence d'une Vérité capable de s'imposer à tous et à laquelle on peut accéder par l'exercice de la Raison. Cette perspective est pour le moins rassurante. À l'opposé, nous avons de bonnes raisons de nous inquiéter de l'efficacité avec laquelle nos publicitaires d'aujourd'hui sont capables de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Si les sophistes ont raison, cela signifie que toutes les idées, toutes les morales, toutes les religions, toutes les théories se valent. Est-ce vraiment «à chacun sa vérité», ou bien y a-t-il en dehors de nous une Vérité qui puisse s'imposer comme une lumière universelle?

    Mais cette Vérité qu'on nous représente sous la forme d'une grâce sortant nue de son puits pour éclairer le monde, cette Vérité que chacun rêve de posséder, elle a aussi sa part d'ombre et d'horreur. Si nous refusons de tolérer que les vérités grandes ou petites soient l'objet d'un débat sans fin entre les hommes, nous devons supposer qu'il y a quelque part une Vérité qui nous permettrait de clore le bec de ceux qui ne sont pas d'accord avec nous? Peut-on seulement faire le compte de ces Vérités irréfutables et rationnelles qui devaient conduire les peuples sur les chemins de la Liberté et qui les ont précipités dans tyrannie? La certitude d'être en possession de La Vérité n'est-elle pas aussi la cause des conflits fratricides qui ont ensanglanté l'histoire de notre christianisme? De quelles exclusions, de quels tortures, de quels massacres n'a-t-elle pas été le prétexte?

    Combien de Vérités qui prétendaient à l'absolu et qui devaient nous faire accéder à la Liberté notre humanité n'a-t-elle pas usées et épuisées, le plus souvent dans les larmes et dans le sang? Les croisades, les guerres de religion, la terreur révolutionnaire, les camps d'extermination et le Goulag nous ont rendu au mieux indifférents à la Vérité, au pire méfiants à l'égard de ses abus. La Vérité telle que la concevait Socrate et Platon est morte. Ces intégrismes religieux qui nous inquiètent tant ne sont que les symptômes les plus spectaculaires de son agonie. Nous ne savons plus aujourd'hui à quels saints nous vouer, mais d'une manière générale, nous préférons cela plutôt que de rechuter dans l'esclavage de la vérité.

    La question posée par Pilate à Jésus: «Qu'est-ce que la Vérité?» nous indique que l'abus, l'usure et l'épuisement de la Vérité ne sont pas vraiment des phénomènes modernes. Le mutisme que Jésus oppose pour toute réponse à Pilate avant d'être conduit au supplice est lourd de signification. Vingt siècle suffiront-ils à notre christianisme pour comprendre enfin que la Vérité de Socrate et de Platon est morte sur la croix. En refusant de mobiliser les armées célestes pour imposer sa Vérité, en assumant sur la croix la mort de la Vérité, Jésus nous a-t-il pour autant livré au règne du n'importe quoi et du tout est relatif? La réponse se trouve en partie dans le débat qui l'oppose aux juifs.

    Les juifs ont raison de dire qu'Abraham est le Père de leur liberté, et non pas je ne sais quelle vérité divinisée. Ils pourraient même rajouter, ce dont ils ne se privent pas par ailleurs, qu'ils sont aussi les fils de Moïse. Ils font bien de se souvenir que ce n'est pas la Vérité qui les a fait sortir successivement de Chaldée, d'Égypte et de Babylone, mais le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Joseph et de Moïse. Mais de là à croire que, sous prétexte que Dieu a autrefois libéré leurs ancêtres, ils sont eux-mêmes des hommes libres, il y a un pas que les juifs auxquels s'adresse Jésus franchissent un peu vite; comme si la liberté et la vérité était des biens qu'on se transmet par héritage, comme si elles étaient en leur possession. Quand Jésus leur répond que celui qui commet le péché est esclave du péché, il sous-entend que la liberté, pas plus que la vérité, ne sont des choses que l'on pourrait posséder.

    Dans l'en-tête des dix commandements, Dieu ne dit pas «J'ai fait de toi un homme libre», mais «Je t'ai libéré de la maison de servitude». Cela, les juifs auxquels s'adressent Jésus ne l'ignorent pas, même si, parce qu'ils ne sont pas différents des autres hommes, ils sont enclins à l'oublier. De même, ils savent bien qu'en fait de vérité, la Loi que Dieu a mis au fond de leur coeur n'est pas leur possession, mais qu'ils doivent continuellement la laisser agir en eux. Mais parce qu'ils ne sont pas différents des autres hommes, ils prennent possession de cette Loi pour juger les autres et leur clore le bec, au lieu de se laisser juger par elle dans l'attente que résonne à nouveau à leurs oreilles la parole du Dieu qui les libère. Tout juif sait que le Dieu qui a fait sortir son peuple de la maison de servitude reste celui qui seul peut le faire toujours à nouveau sortir de l'esclavage. C'est le fond même de la foi juive. Tout juif sait que la Loi est l'instrument que Dieu lui offre pour le préserver des servitudes qui le guettent jour après jour. Mais parce qu'ils sont comme tous les autres hommes, les juifs auxquels s'adresse Jésus se croient définitivement possesseurs de la Loi; et cela les rend incapables de reconnaître le péché dans lequel ils sont englués. Comme tous les autres hommes, ils se croient définitivement possesseurs de leur liberté; et cela les rend incapables d'attendre de Dieu aucune libération nouvelle.

    Au travers de ces juifs qui ne s'opposent à Jésus que parce qu'ils sont comme tous les autres hommes, c'est à nous que Jésus s'adresse quand il dit: «Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera.» Ce faisant, il nous élève à un honneur dont nous sommes encore plus indignes que les juifs d'hier et d'aujourd'hui. Il nous accueille dans la descendance d'Abraham et nous assure que celui qui demeure dans sa parole et se met à sa suite ne sera jamais réduit en esclavage. Ce faisant, il ne nous donne pas la Liberté, pas plus qu'il ne nous met en possession de quelque Vérité que ce soit. Car s'il est vrai que la Vérité, le Chemin et la Vie, c'est lui, s'il est vrai que la Parole dans laquelle il faut demeurer, c'est lui, il n'en est pas moins vrai que cette Vérité et cette Parole nous échappent plutôt deux fois qu'une: sur la croix, d'abord et dans la résurrection, ensuite. La Parole et la Vérité que Jésus incarne n'ont rien à voir avec cet art de la persuasion au moyen duquel les sophistes embobinent les foules, ni avec cette Vérité au moyen de laquelle les sages de ce monde prétendent clore le bec de leurs contradicteurs. Si Jésus est le Chemin, la Vérité et la Vie, c'est parce que, dans les chemins d'incertitude qui sont les nôtres, il nous précède; c'est parce que dans ce monde où les dépouilles de la Vérité morte sont mises à l'encan, il est celui qui a assumé sur la croix la mort de la Vérité; c'est enfin parce que, dans ce monde où la mort semble être au bout du compte la seule vérité qui finit toujours par avoir raison de tout, il est celui qui nous a ouvert le chemin de la vie. Ce chemin, cette vérité et cette vie, nous ne pouvons pas les posséder, nous ne pouvons que les suivre en confiance et avec fidélité, sans plus d'assurance qu'Abraham. Au même titre que les juifs, nous sommes les enfants de cet Abraham qui eu foi dans le Seigneur et que le Seigneur considéra comme juste. Pour eux, comme pour nous, cette confiance et cette fidélité sont le gage d'une libération que Dieu nous renouvelle chaque jour.

      pour les iconophobes


    La fécondité du deuil

    Jean XX/1 à 18

    On y tient, à tous ces souvenirs de ceux qui nous ont quitté. Des photos, des bijoux qu'ils ont porté, parfois même une mèche de cheveux. Quelle ne fut pas ma surprise, après sa mort, de trouver dans les affaires de mon oncle une tresse complète des cheveux de ma mère, décédée quand j'avais cinq ans. Avec l'image de cette tresse qu'il tenait sans doute de ma grand-mère et que j'avais entrevue deux ou trois fois au cours de mon enfance remontait du fond de ma mémoire une impression de vide et d'absence. Il y avait dans cet objet quelquechose de dérisoire et de pathétique, comme un effort pour retenir l'insaisisable. Depuis, la relique a disparu et je ne sais pas où on l'a mise. Peut-être est-ce mieux ainsi...

    Ce qui arrive à Marie de Magdala et aux deux disciples est terrible: le cadavre du "cher disparu" a disparu. Par trois fois, Marie de Magdala répète qu'elle ne sait pas où on a mis le Seigneur. Marie va jusqu'à dire: "Si c'est toi qui l'a enlevé, dis moi où tu l'as mis et j'irai le prendre". Le cadavre du cher disparu est un objet de piété qu'on déplace et qu'on prend. C'est tout ce qui nous reste de lui: on y tient et on le tient le plus longtemps possible.

    Une fois Jésus mort sur la croix, tout a-t-il été dit? Non! reste le cadavre du "cher disparu"; on le ligote dans des bandelettes, on l'enferme dans un tombeau aussi solidement clos qu'un coffre fort ou qu'une prison. C'est tout ce qui nous reste d'une aventure si bien commencée et si tragiquement terminée. On y tient comme à ces trésors qu'on enterre pour les mettre à l'abri.

    Deux hommes se précipitent vers le tombeau.
    L'un tombe en arrêt devant la tombe, comme pris de vertige par le vide de l'ouverture béante.
    L'autre fonce tête baissée dans l'obscurité: vous ne vous étonnerez pas qu'il s'agisse de Pierre le téméraire! Seulement voilà: le regard de Pierre n'est attiré que par les derniers restes, par ce qui n'a pas encore disparu du cher disparu, les bandelettes et le suaire qui nous sont alors décrits avec force détails. Voilà au moins des reliques qui ne seront pas perdues pour tout le monde!
    Sans doute tiré de son vertige par la témérité de Pierre, le premier pénètre enfin dans le tombeau; il voit et il croit. Mais que voit-il d'autre que ce qu'a vu Pierre? Que voit-il d'autre, sinon des bandelettes et un suaire aussi vides que le tombeau lui-même, sinon des bandelettes, un suaire et un tombeau orphelins de ce corps qu'ils prétendaient retenir. Que voit-il d'autre que les preuves de la disparition radicale du cher disparu.

    Deux hommes sont confrontés à la double disparition de Jésus. Ni l'un ni l'autre ne comprennent ni ce qui arrive, ni ce qui leur arrive. Mais l'un voit et croit, alors que l'autre considère, observe, fait peut-être même l'inventaire de ce qu'il voit, et ne croit pas. Au fond, Pierre ne se résoud pas à la disparition de Jésus, il l'a toujours refusée; et en s'attachant aux derniers restes du cher disparu, il la refuse encore: "Non, Seigneur, cela ne t'arrivera pas!". Et du coup, il ne lui arrive rien du tout. Alors que pour celui qui voit et croit, même s'il ne comprend pas, c'est déjà Pâques. Pour Pierre, Jésus n'est toujours pas passé de la mort à la vie: il reste figé dans le souvenir, les regrets, les rancoeurs et les remords, ligoté dans ses bandelettes, enfermé dans la prison du tombeau.

    Il y a deux manière de faire son deuil:
    L'une consiste à s'enfermer et à enfermer du même coup le cher disparu dans l'obscurité du tombeau, à le ligoter dans les bandelettes étroitement serrées d'une mémoire figée dans le souvenir. Peut-être cette manière d'accomoder les restes est-elle la seule qui nous reste, la seule qui soit finalement en notre pouvoir? Nous avons ainsi un terrible pouvoir de mort sour nous-mêmes et sur nos chers disparus. La tendresse de notre affection n'est pas en cause: c'est par un tendre et affectueux "rabbouni" que Marie de Magadala tente de retenir l'image soudain réapparue de son cher disparu. Mais Jésus échappe à cette tentative de captation par un péremptoire "ne me retiens pas!". Le deuil de Pierre et de Marie, malgré toute l'affection dont il est chargé, n'est qu'une manière de retenir Jésus dans la mort et de s'y enfoncer avec lui.
    Mais l'autre manière de faire son deuil est-elle en notre pouvoir? Manifestement, le disciple arrivé le premier devant le tombeau est aussitôt saisi par le choc de l'absence. Comme s'il était pris de vertige devant le vide du tombeau. Et c'est pourtant lui qui voit et croit. S'il voit et s'il croit, c'est parce qu'il s'est laissé surprendre. Aussi bien cela pouvait être pour lui la chute dans l'abîme. C'est ici qu'est le miracle de Pâques, le miracle du passage de la mort à la vie. Sans rien y comprendre, le disciple arrivé le premier devant le tombeau vide passe de la mort à la vie. En lui, à son insue, Jésus se libère des entraves de la mort. Les bandelettes orphelines d'un cadavre à ligoter, le tombeau vide d'un corps à contraindre sont désormais signes de la libération de Jésus.

    C'est entre autre cela, la Résurrection: Jésus échappe à toute main-mise, aussi affectueuse et tendre soit-elle, sur sa personne. Et du même coup, il nous fait échapper à la main-mise de la mort sur notre personne. Sa disparition, aussi intolérable soit-elle, signifie désormais ceci: "Je monte vers mon Père qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu". L'issue miraculeuse du deuil, c'est que notre Dieu ne soit plus la mort, maternelle et possessive comme le ventre d'un tombeau, mais le Père, qui nous fait passer de la mort à la vie. C'est pourquoi il importe de nous laisser surprendre, nous aussi, par le miracle de Pâques.

      pour les iconophobes


    Tenez bon, Il arrive!

    Luc 3, 15 à 22

    Est-ce autre chose que la terreur devant les effets de la colère de Dieu qui pousse les foules à demander le baptême? Où est-elle, la bonne nouvelle que Jean-Baptiste annonce au peuple? Y a-t-il vraiment lieu de se réjouir de l'imminence du jugement dernier telle qu'elle est prophétisée ici?

    Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça va faire mal! Il ne s'agit que de faucher, de battre et de brûler! Et gare à qui se trouvera du coté de la paille! Ça va chauffer pour son matricule! Aussi sombre soit-il, cet évangile répond pourtant aux misères, aux souffrances et aux angoisses de ceux auxquels il s'adresse. Il les soulage en affirmant que ça ne peut pas durer, que ça ne durera pas, que tout va bien finir par sauter un jour ou l'autre: "tenez-bon, affirme Jean-Baptiste, Il arrive!". Rien ne manque à ce discours, ni la dénonciation des élites corrompues, ni l'annonce de la venue de l'homme providentiel qui va sauver le peuple.

    Tel est l'évangile, d'une actualité tellement banale, de Jean-Baptiste. Sa prédication échoue et le fait échouer lui-même en prison. Les élites corrompues apprécient rarement la dénonciation publique de leurs turpitudes... Quant au peuple, le voilà rendu à ses misères, à ses souffrances et à ses angoisses, toujours prêt à tomber dans les bras des prêcheurs d'apocalypse, des guides et des petits pères des peuples de tous poils et de toutes obédiences.

    Bien curieux passage de relais entre Jean-Baptiste et Jésus que celui auquel nous fait assister l'Évangile de Luc. Après les lumières pleines d'espérance du Noël des bergers, de Syméon et d'Anne, nous voilà plongés dans une ambiance bien lourde et bien sombre. Les menaces du jugement dernier et les chaînes qui retiennent le Baptiste dans la fosse pèsent sur l'entrée en scène de Jésus devenu adulte. Jean-Baptiste arrêté et bientôt assassiné, y a-t-il d'autre issue à attendre pour cette vie et pour ce monde que la submersion et l'embrasement? Quand Jean-Baptiste nous dit que l'eau de son baptême n'est rien à coté du baptême de feu et d'Esprit que nous réserve celui dont il prophétise la venue, tout nous porte à croire que nous allons passer un mauvais quart d'heure qui pourrait bien durer toute une éternité.

    À moins qu'il ne s'agisse pour Luc de nous montrer par l'image ce que Jean Baptiste dit en parole: "Il vient, celui qui est plus fort que moi." Peut-être s'agit-il avec le feu de l'Esprit Saint d'un feu de lumière et de joie, d'un feu de la Saint-Jean... C'est sans doute pourquoi Jésus assume d'abord le baptême d'eau du Baptiste pour recevoir seulement ensuite celui de l'Esprit; sans doute pourquoi aussi, contrairement à la prophétie du Baptiste, ce baptême d'Esprit ne se manifeste pas sous la forme d'un déluge de feu, mais d'une colombe de paix et de réconciliation. Avec Jean-Baptiste, la Parole semblait avoir échoué dans un cul de basse fosse. Avec Jésus, la voici qui déchire le ciel en même temps qu'elle sort de l'eau.

    Tout se passe comme si, dans ce passage à travers la fosse du Baptiste et l'eau du Baptême de Jésus, le déluge de colère promis par le Baptiste avait déjà été endossé par Dieu en Jésus. Comme si le jugement avait déjà été porté, déjà pris en charge par Jésus. Comme si Jésus avait déjà affronté la colère et le jugement, comme s'il était déjà passé au travers et se retrouvait déjà, à l'aube de son aventure, adopté par Dieu, fils de sa justice et de sa grâce: "Toi, tu es mon fils, mon aimé."

    Ainsi proclamée, cette adoption vaut presque engendrement. Tel qu'il nous est montré et raconté ici, le passage du témoin entre Jean-Baptiste et Jésus nous parle d'une naissance, et d'une naissance heureuse. Mais l'ambiance d'apocalypse et de prison sur le fond de laquelle cette naissance prend figure nous désigne aussi avec précision le lieu où est engendré Jésus, le premier né d'entre les morts, à savoir la croix.

    Dès le début de l'histoire de Jésus, la croix se dessine paradoxalement comme l'issue heureuse aux misères, aux souffrances et aux angoisses de notre humanité, comme le point critique où tout bascule, où finissent les temps anciens et où s'inaugurent les temps nouveaux, comme la figure d'un Dieu qui assume en Jésus la déchéance de notre condition humaine et qui anticipe sur sa rédemption. Dans ce passage de témoin entre Jean-Baptiste, témoin de la colère et du jugement et Jésus, Fils de la grâce, tout est dit de l'Évangile.

    Tout est dit aussi de ce qui nous reste à faire pour échapper à la colère de Dieu : suivre Jésus au travers l'eau et l'esprit de son baptême. Ce n'est déjà pas une petite affaire pour ceux d'entre nous qui ont reçu le baptême de nous souvenir que, quelques soient les impasses où elles s'enferment, Dieu oriente toujours à nouveau nos existences vers la vie et vers la grâce. Mais il y a plus: au milieu des misères,des souffrances et des angoisses de notre fin de siècle, l'esprit de notre baptême nous rend plus fort que les témoins de la colère et du jugement, plus forts que les prophètes de catastrophe et de haine. À la suite de Jésus, il nous atteste que nous sommes enfants de la justice et de la grâce de Dieu.

    Qu'au milieu des obscurités et des impasses du temps présent, l'eau et l'esprit de notre baptême nous aident à discerner les signes inauguraux du Règne de Dieu, qu'ils nous donnent toujours le courage d'attendre et d'espérer des vols de colombe là où nous redoutons, ou parfois même souhaitons, des déluges de feu, qu'il nous donne d'imaginer pour nos proches et nos prochains des actes qui soient des paraboles de l'heureuse venue de sa justice et de sa grâce.

    Amen

      pour les iconophobes


    Écriture accomplie et parole tenue

    Luc 4, 14 à 30

    "Aujourd'hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez."

    Cette parole de Jésus provoque le trouble parce qu'elle est ambiguë. "Cette parole est accomplie"; cela signifie assurément que l'onction du Seigneur a été conférée à quelqu'un. Cela signifie que Dieu nous a donné un Messie, un Christ.

    Mais de qui s'agit-il?

    Oubliez un instant que vous êtes chrétiens. Oubliez que votre foi, c'est que Jésus est le Christ, c'est-à-dire le Messie, où encore le roi tant attendu à qui Dieu a conféré l'onction. Mettez-vous un instant dans la peau des juifs de Nazareth pour qui d'une part, le Messie est encore à venir et pour qui, d'autre part, Jésus n'est jamais qu'un enfant du pays parmi d'autres. L'idée que Jésus parle de lui dans le commentaire plus que bref par lequel il conclut sa lecture de la prophétie d'Ésaïe, cette idée ne vous viendra pas tout de suite à l'esprit.

    Vous vous demanderez d'abord si vous avez bien entendu le fils de Joseph annoncer l'avènement du Messie. C'est déjà assez troublant comme ça!
    Mais ce qui est plus troublant encore, c'est que ce Jésus laisse planer un doute quant à la personne du Messie dont il semble proclamer l'avènement. Quand il lit "L'esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a conféré l'onction...", se contente-t-il de lire ce qui est écrit, ou bien reprend-il totalement ces paroles à son compte? Et quand il dit "Pour vous qui l'entendez aujourd'hui, cette parole est accomplie.", que signifie ce pour nous? Et pourquoi aujourd'hui? En quoi le fait d'entendre cette parole a-t-il un rapport avec son accomplissement?

    Jésus laisse entendre qu'il est le Messie.
    C'est une interprétation possible.
    Mais elle est peu probable.
    Pourtant, il n'est pas possible de l'écarter.
    Est-ce qu'un Messie est advenu aujourd'hui?
    Est-ce que c'est Jésus?
    Ai-je bien entendu?
    L'auditeur doit trancher.
    Et selon qu'il répondra oui ou non, la parole s'accomplira ou non pour lui.

    Quand il se met en quête des raisons qu'il y aurait à pencher d'un coté ou de l'autre, l'auditeur trouve toutes sortes de raison de se scandaliser, de se moquer, de mépriser: "N'est-ce pas là le fils de Joseph?". Mais de raisons raisonnables de dire oui, il n'en trouve aucune. Rien qui puisse convaincre. Jésus ne change pas les pierres en pain, il n'est pas maître de tous les royaumes de la terre et aucun ange ne lui sert de garde du corps. Pour tout arme et tout bagage, il n'a rien qu'une parole; une parole de grâce:

    LA BONNE NOUVELLE AUX PAUVRES
    AUX CAPTIFS LA LIBÉRATION
    AUX AVEUGLES LA VUE
    AUX OPPRIMÉS LA LIBERTÉ
    en un mot:
    L'ACCUEIL DU SEIGNEUR.
    Rien que des mots. Pour arracher la conviction des foules, c'est peu! C'est trop peu, même si celui qui les prononce vous laisse entendre à demi-mot qu'il est celui en qui ils deviennent parole:
    LA PAROLE TENUE PAR LE SEIGNEUR,
    L'ACCOMPLISSEMENT DE LA PROMESSE DU SEIGNEUR.

    Dans la synagogue d'un petit bled de Galilée, de modestes paysans juifs instruisent avant l'heure le procès de Jésus. Ils ne sont pas aussi doués en théologie que l'élite cultivée de Jérusalem, mais leur fureur prononce le même jugement: blasphème! et le même verdict: la mort.

    Aujourd'hui, on se contenterait d'envoyer ce Jésus à l'asile pour schizophérnie ou paranoïa, preuve s'il en est que nos moeurs se sont adoucies... Toujours est-il que, dès le début de son chemin, Jésus se charge ainsi de sa croix. Cette croix est cette parole qu'il endosse, dont il charge ses épaules, dont il se couvre comme de l'huile de l'onction sacrée. Dès cet instant, c'est le Seigneur lui-même qui tient parole. Il la tiendra jusqu'au bout du chemin. "Cette parole est accomplie": la parole que Jésus prononce aujourd'hui sera une parole tenue, et bien tenue: accomplie.

    Et nous, en face de la croix, quelles raisons supplémentaires trouverons-nous de croire en sa parole? Quelles raisons supplémentaires trouverons-nous de nous décider s'il est OUI ou NON l'accomplissement de la parole de grâce et d'accueil du Seigneur:

    LA BONNE NOUVELLE AUX PAUVRES
    AUX CAPTIFS LA LIBÉRATION
    AUX AVEUGLES LA VUE
    AUX OPPRIMÉS LA LIBERTÉ
    en un mot:
    L'ACCUEIL DU SEIGNEUR.
    La vie de Jésus tient toute entière dans ses paroles. Les entendre, c'est voir le Christ ressuscité: il est la bonne nouvelle pour les pauvres, il est la libération pour les captifs, il est la vue pour les aveugles, il est la liberté pour les opprimés, il est l'accueil de Dieu pour nous.

    Une question nous hante. Cette question c'est: "Comment?"
    Il est une manière de répondre à cette question qui ne nous laisse au bout du chemin que la poussière des mots. Comment vas-tu t'y prendre, Jésus, pour rendre la vue aux aveugles, élargir les captifs et libérer les opprimés? Comment y arriveras-tu sans changer les pierres en pain, sans imposer ta domination sur les chefs des nations, sans opposer les légions célestes aux armées terrestres? Quand nous posons cette question, Jésus nous échappe, comme il a échappé au diable qui le questionnait au désert, comme il a échappé aux foules qui voulaient le précipiter du haut de la falaise.

    Et il continue son chemin. Non en se laissant porter par les anges, mais en plongeant dans la chair même de nos peurs, de nos colères et de nos rancoeurs et en passant outre comme Moïse autrefois la mer rouge.

    Pour que ce chemin soit aussi le notre, pour que cette échappée de Jésus soit aussi notre libération, pour qu'elle soit pour nous aussi retour à la lumière et à la vie, il nous faut d'abord nous décider. Nous décider pour ou contre lui, sans raison apparente, simplement sur parole. Alors le reste suivra. Le reste, le comment, tout cela est signe de l'accomplissement promis. Rien que signe: ces signes ne convaincront jamais personne. Il faudra que le pauvre tranche, que le captif se décide, que l'aveugle discerne et que l'opprimé se prononce. Mais nombreux seront alors les signes de l'accomplissement de la Parole. Et ces signes parlerons à qui voudra bien les entendre.

    Que ce soit dans la lecture que nous venons d'entendre ou dans les signes et les paraboles de résurrection que Dieu sème dans notre monde d'obscurité et de mort, il nous est donné aujourd'hui d'accueillir la parole d'accueil du Seigneur, comme cela a été donné à Naaman le Syrien et à la veuve de Sarepta.

    LA BONNE NOUVELLE AUX PAUVRES
    AUX CAPTIFS LA LIBÉRATION
    AUX AVEUGLES LA VUE
    AUX OPPRIMÉS LA LIBERTÉ
    en un mot:
    L'ACCUEIL DU SEIGNEUR.
    Tout cela nous est donné dans la foi, et pas ailleurs. Tout cela est une affaire de confiance et de fidélité. Avec la foi, Dieu nous donne joie, force et courage de vivre et de témoigner de cette vie autour de nous.

    Amen

      pour les iconophobes


    Car il est bon, Lui...

    Luc 6, 27 à 38

    "Car il est bon, lui, pour les ingrats et pour les méchants".

    Il y a des paroles de Jésus qu'il vaudrait mieux ne jamais avoir entendu, tant elles sont scandaleuses. D'une manière générale, quand nous les lisons, notre regard glisse délicatement par dessus, comme si nous ne les avions pas vues. Ou bien, si notre oeil s'est malencontreusement laissé arrêté par l'une d'elles, nous nous débrouillons pour esquiver moralement le scandale de leur violence:
    Le meilleur moyen d'aimer ses ennemis, n'est-il pas de n'en avoir point?
    Le meilleur moyen de faire du bien à ceux qui nous haïssent et de bénir ceux qui nous maudissent n'est-il pas de se rendre aimable à tous, de manière à ne laisser aucune prise à la haine?
    Débrouillons-nous pour ne susciter aucune envie de la part de nos semblables, et jamais personne ne sera tenté de nous calomnier!
    Marchons à l'ombre et rasons les murs de suffisamment près, et jamais nous n'aurons à tendre ni la première ni la deuxième joue!
    Ça n'est déjà pas si facile d'aimer ceux qui nous aiment. Nous préférerions souvent que certaines de nos relations ne nous manifestent pas de manière aussi fâcheuse une amitié qui nous dérange ou nous compromet. Quant à prêter de l'argent à des amis, tous ceux qui se sont livré, avec bonheur ou non, à ce dangereux exercice savent combien c'est une épreuve redoutable pour les amitiés mêmes les plus fidèles.

    Est-ce à dire que nous sommes plus pécheurs que les pécheurs? Il faut croire... Pour peu qu'il en médite le sens profond et qu'il mette la considération de sa propre existence en regard des exigences inouïes qu'elles formulent, c'est la conclusion à laquelle sera conduit l'auditeur attentif de ces paroles de Jésus. Mais des paroles que nous avons entendues, les moins audibles sont certainement les deux que voici.
    Le scandale de la première est évident:
    si Dieu est bon pour les ingrats et pour les méchants, allez vous étonner après cela que tout aille à vau-l'eau sur notre pauvre planète! Ce dont nous avons besoin, c'est d'un Dieu qui terrorise les méchants et les dissuade de nous nuire. N'est-ce pas la crainte du Dieu, ou du gendarme, qui est le commencement de la sagesse?
    Le scandale de la seconde s'insinue plus subtilement:
    "Comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux." Voilà une parole qui semble frappée au coin du bon sens. Tout irait pour le mieux si elle n'était pas précédée d'exemples propres à susciter l'inquiétude: "À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique. À quiconque te demande, donne et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas."
    Ces exemples interdisent toute esquive. Certes, s'il s'agissait seulement, comme m'y invitent les dix commandements, de ne pas regarder dans l'assiette de mon voisin et de ne pas y mettre la main, je pourrais en retour espérer que mon voisin fasse de même à mon égard et me laisse jouir tranquillement du bien que Dieu m'a accordé sur cette terre. S'il s'agissait seulement de ne pas m'ériger en juge de mon prochain, je pourrais en retour espérer échapper à son jugement. S'il s'agissait seulement d'être complaisant à l'égard des autres, je pourrais en retour m'estimer quitte à leur égard.

    Mais ça n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Si Jésus me demande de tendre la seconde joue quand j'ai été frappé sur la première, c'est parce qu'il sait que quand la fureur me prend de corriger quelqu'un, je suis en général parti pour lui retourner une paire de gifles plutôt qu'une seule. Le «passage à tabac» et le «bizutage» sont des sports interdits par la Loi, mais ils montrent assez jusqu'où peut aller notre sauvagerie à l'égard de ceux de nos semblables que nous tenons à notre merci. Si Jésus me demande de donner ma tunique à qui m'a arraché mon manteau, c'est parce qu'il sait que ma cupidité et ma convoitise n'ont pas plus de limites que celles de mon prochain. Et si mon souhait le plus cher et le plus obscur, c'est que les autres hommes se rendent à ma merci et me laissent me saisir de leur bien, alors, il ne me reste à moi aussi qu'à me laisser tondre la laine sur le dos, saigner tout vif et manger la viande sur pied.
    La double mesure au moyen de laquelle nous sommes jugés, la voilà: celle dont nous nous servons et qui servira aussi pour nous. D'un coté, les paroles de Jésus nous rabaissent au rang de ces méchants dont nous souhaiterions que Dieu les terrorise, de l'autre elles exigent de nous que nous portions sur nos frêles épaules le joug de la scandaleuse bienveillance de Dieu à l'égard des méchants et des ingrats. Si l'homme est un loup pour l'homme, il est en même temps une proie pour lui-même. Nous voilà contraints de reconnaître la déchéance radicale de notre condition humaine; déchéance faite à la fois de méchanceté profonde et d'innocente fragilité.
    Voilà aussi le sens de la Loi, sa raison d'être, son accomplissement. Quand, dans les Dix Commandements, Dieu nous interdit concrètement et au cas par cas d'avoir d'une part des visées sur le bien de notre prochain et d'autre part d'employer les moyens les plus expéditifs pour nous en saisir, Il suspend le jugement auquel notre méchanceté nous condamne. Cette suspension nous protège provisoirement des effets catastrophiques de notre méchanceté. Transgresser ces commandements, c'est s'abandonner soi-même aux forces chaotiques de la cupidité et de la convoitise. Transgresser ces commandements, c'est accepter le retour à la barbarie. Transgresser les commandements, c'est se mettre soi-même sous le coup de la condamnation et de la colère de Dieu. La Loi nous révèle le mal dans lequel nous sommes englués et dont nous sommes pénétrés jusqu'à la moelle. Associée à la crainte de Dieu, la Loi nous protège du pire. Mais jusqu'à quand résistera-t-elle à la poussée de notre notre méchanceté? La crainte de Dieu suffira-t-elle à la faire respecter?

    Il y a au moins une chose que ni la Loi, ni la crainte du gendarme, ni celle de Dieu n'accomplissent: c'est changer notre coeur en profondeur; c'est nous offrir une nouvelle chance de ne plus craindre ni l'approche de Dieu, ni celle du prochain; c'est nous replacer dans une relation de confiance durable avec Dieu et avec les autres. Tant que cela n'est pas accompli, nous restons sous le coup du jugement et sous la menace de la colère de Dieu. Tant que cela n'est pas accompli, nous sommes toujours susceptibles de nous laisser nous-mêmes engloutir par le chaos de notre méchanceté.

    Nous offrir une nouvelle chance de ne plus craindre ni l'approche de Dieu, ni celle du prochain; nous replacer dans une relation de confiance durable avec Dieu et avec les autres; un homme a accompli cela parfaitement; il en a acquis la gloire d'être appelé Fils du Très-Haut. Cet homme nouveau, c'est Jésus: sur la croix, il assume totalement notre déchéance humaine; il manifeste ainsi la bienveillance inespérée de Dieu à l'égard de notre humanité vouée à la perte; Jésus, l'agneau qui nous abreuve de son propre sang et nous nourrit de sa propre chair. Jésus, figure accomplie de ce Dieu bon pour les ingrats et pour les méchants; fils prodigue d'un Père généreux qui donne et qui se donne au delà de toute mesure.

    Tel est le scandale inouï de l'Évangile qui nous sauve.

    Si tant est que nous soyons capables de l'entendre et d'en accepter l'augure, que pouvons-nous faire de cet Évangile dans un monde qui reste à l'évidence soumis à la méchanceté et au chaos.
    Après nous avoir fait passer en jugement, après nous avoir donné soif de la grâce, après nous avoir amené à comprendre qui était Jésus-Christ pour nous, les scandaleux impératifs de Jésus ont-ils épuisé tous leurs effets? En partie grâce à eux, nous voilà convaincus que Dieu a pris l'initiative de se réconcilier avec nous, en dépit de notre ingratitude et notre méchanceté, gratuitement et sans condition. La mesure peut-elle être plus tassée, plus secouée et plus débordante que cela? Ne nous suffit-il pas désormais d'avancer dans la vie en paix avec Dieu? Ne nous suffit-il pas d'emboîter les pas de Jésus sur le chemin de la confiance et de la générosité? Que leur demander de plus, à ces impératifs inouïs, sinon de nous inviter toujours à nouveau à croire, pour nous-même et pour les autres, en l'inouï miracle de la générosité sans mesure de Dieu. Ici, plus de Loi, ni d'obligation, mais simplement le pan d'un manteau qui déborde. Ici, pas de devoir ni de commandements, mais l'ouverture d'une impossible possibilité: celle de laisser déborder de nos vies les miettes de la générosité du Père.

    Amen.

      pour les iconophobes