Et si je t'aime...
prends garde à toi!

Romains 13, 8 à 10
 
L'éventualité d'un prochain voyage à Rome ne fait plus de doute pour Paul, qu'il s'y soit décidé de son propre chef, ou que l'arrestation à l'occasion de laquelle il a fait valoir son droit d'appel à l'Empereur ne l'ai contraint de s'y rendre. En vue de ce voyage, Paul envoie une longue lettre de présentation à l'église de Rome. Il expose dans les détails sa théologie et se permet comme à son habitude d'y adjoindre quelques recommandations pratiques.

Il vient d'inviter les chrétiens de Rome au respect des autorités politiques. Non par servilité à l'égard du prince, mais par respect pour le mandat qui lui a été confié par Dieu. Qu'ils se réclament ou non de l'Eternel, les pouvoir publics sont investis d'une mission: faire obstacle à la prolifération du mal. Tant que les princes qui nous gouvernent respectent ce mandat, ils sont dignes d'être respectés "en conscience". La certitude d'être déjà les sujets du règne à venir ne doit pas empêcher les chrétiens de se comporter en citoyens ordinaires à l'égard des autorités du règne révolu. Paul, qui est un pharisien de la diaspora, sait que tous les peuples civilisés ont des lois dont les termes sont en général semblables à ceux des dix commandements, en tout cas en ce qui concerne les relations humaines au sein de la cité. Si elles n'interdisent pas toujours de convoiter le bien de son prochain, les lois interdisent au moins d'utiliser les moyens les plus expéditifs de s'en emparer: le vol, le meurtre, l'adultère, la fraude, etc... En un mot, en interdisant de lui faire du tort, elles réservent pour chaque citoyen un espace au sein duquel il est libre de jouir comme il l'entend de son propre bien.

Cela est important par rapport à la mission dont Paul prétend être investi. N'annonce-t-il pas que désormais, en la personne du Christ crucifié et ressuscité Jésus, Dieu s'offre à nouveau à chacun d'entre nous comme la source de tout bien. Tant que les autorités politiques protègent par la loi et par le glaive l'espace au sein duquel chacun est libre de jouir de son bien, rien d'extérieur à sa propre volonté ne peut venir faire obstacle à sa conversion au bien que Dieu lui offre en Jésus-Christ. Rien ne s'oppose à l'entrée de l'Évangile dans la sphère privée ménagée par une application saine de la loi. .

De plus, les chrétiens ne sont pas des individus isolés. Dans l'attente du retour du Christ, ils vivent regroupés en communautés. En pharisien habitué depuis longtemps à la cohabitation avec la puissance romaine, Paul sait que la tranquilité de ces communautés dépend de leur respect des lois en vigueur là où elles sont implantées. Tant que le Christ ne sera pas redescendu dans la gloire pour revendiquer sa Seigneurie sur le monde, les règles de conduite qui valent pour les communautés juives de la diaspora valent aussi pour les communautés chrétiennes.

Ces communautés ne vivent pas en vase clos. Elles entretiennent un minimum de relations sociales avec les cités qui les accueillent. À défaut d'importuner leurs voisins par un prosélytisme tapageur, elles peuvent au moins rendre désirable le bien dont elles vivent. Paul préconise pour cela des moyens simples et sans mystère. Alors que d'autres cultes nouveaux ou anciens se rendent désirables par l'entretien du secret et de la clandestinité, Paul préconise au contraire le respect d'une totale transparence: se comporter honnêtement, comme en plein jour. Alors que ces religions ménagent dans leurs mystères toutes sortes de possibilités d'échapper aux règles de la morale commune, Paul recommande d'éviter ripailles et beuveries, débauches et coucheries. Alors que ces sociétés fondées sur le secret font miroiter à leur prosélytes une éventuelle ascension au sein de leurs hiérarchies, Paul recommande d'éviter querelles et jalousies.

Mais il y a plus: l'Évangile dont vivent les communautés chrétiennes ne peut se satisfaire d'une loi qui interdit simplement d'avoir des visées sur le bien de son prochain. Quand le bien de mon prochain est menacé par toutes sortes de maux, le strict respect de sa vie privée va à l'encontre de ce que la Loi prétend accomplir. De quel règne nouveau et digne d'espérance témoignerait une communauté où on laisse les pauvres sans subsistance, les malades sans soin, les affligés sans consolation, la veuve et l'orphelin sans secours, les haines sans réconciliation et les offenses sans pardon. Qu'au moins la communauté chrétienne se rende désirable par la solidarité qui règne en son sein.

Mais pourquoi Paul éprouve-t-il le besoin d'assortir le commandement "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" de ce commentaire apparemment superflu selon lequel "L'amour ne fait de tort à personne"? L'amour est-il seulement le plein accomplissement de la Loi, comme Paul s'empresse de l'affirmer? L'est-il parce qu'il ne fait jamais de tort à personne, pour ainsi dire par nature? Ou bien est-il le plein accomplissement de la Loi seulement et exclusivement quand il ne fait de tort à personne?

Ne faire de tort à personne, c'est, au sens strict, le résumé de la Loi; de toute loi en général, qu'elle soit juive, chrétienne ou autre: comme le proclame la déclaration française des droits de l'homme et du citoyen, la liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Mais l'amour demande plus: il m'engage à franchir le cercle fragile mais sacré que la Loi dessine autour du bien d'autrui. Pourquoi faire? Paul ne répond pas ici à cette question. Mais ce qu'il dit par ailleurs de la Loi dans sa lettre à l'église de Rome devrait inciter à la circonspection: "Je n'aurais pas connu la convoitise si la loi n'avait dit : tu ne convoiteras pas. Saisissant l'occasion, le péché a produit en moi toutes sortes de convoitises par le moyen du commandement. Car sans loi, le péché est chose morte... Je ne comprends rien à ce que je fais: ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais... Car je sais qu'en ma chair, le bien n'habite pas: vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir."

Il me suffit de me mettre dans la peau de celui que la loi place en position d'objet de l'amour du prochain pour mesurer la menace que l'accomplissement de la Loi fait courir à ma liberté. Quoi de plus menaçant que les intentions de mon prochain, c'est-à-dire de celui qui se fait proche de moi? Et tout particulièrement quand, animé de bonnes intentions, il prétend savoir mieux que moi ce qu'il en est de mon bien. Il me suffit aussi d'un peu d'honnêté à l'égard de moi-même pour reconnaître que bien souvent, le bien dont je prends prétexte pour m'approcher d'autrui est précédé d'un jugement parfois sévère sur sa propre incapacité à s'occuper correctement de ses propres affaires. Il n'y a pas de meilleur prétexte que sa faiblesse d'autrui et l'amour qu'on lui doit pour priver autrui de sa liberté. Alors, je me fais le prochain d'autrui pour en faire l'objet du bien que je veux pour lui, que j'envisage à sa place et qui n'est que très rarement celui qu'il désire pour lui-même. Ne nous étonnons pas que, dans ces conditions, l'amour vire à l'aigre et tourne à la haine: celui qui prétendait savoir mieux que moi ce qu'il en est de mon bien devient un dangereux tyran; celui qui n'a pas su accueillir le bien que je voulais pour lui passe à mes yeux pour un monstre d'ingratitude. Et ce que nous avons engagé l'un et l'autre dans la relation qui nous rapprochait nous interdit d'en revenir à une attitude de respect ou d'indifférence. Peut-être vaudrait-il mieux que nous nous aimions moins... et que nous nous en tenions à la distance qui sied à des relations sociales paisibles.

Il y a pourtant cette phrase terrible: "n'ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres." Comme si la loi nous mettait en dette d'amour vis à vis d'autrui. Comme si elle nous accusait en dernière instance de ne jamais aimer assez. Comme si l'amour était le Bien que la loi vise tout en étant incapable de le produire. Peut-être est-ce pour cela que Paul s'empresse de dire que le salut est aujourd'hui plus proche de nous qu'au moment où nous avons cru. Ce dont il s'agit avec l'amour, c'est bien d'une dette dont les moyens de s'acquitter nous font inéluctablement défaut. Nous ne supportons pas d'être mis en dette par l'amour que nous porte notre prochain. Et il n'y a sans doute rien de pire que de nous saisir du bien de notre prochain pour nous acquitter de cette dette à ses dépends. Tant que la dette d'amour qui nous rend débiteurs à l'égard de Dieu n'aura pas été effacée, tout l'amour que nous pourrons manifester en nous approchant d'autrui n'aura pas d'autre effet que d'augmenter le poids de sa propre dette à notre égard et à l'égard de Dieu.

Pour concourir à l'accomplissement de la Loi, les chemins de ce que nous appelons l'amour doivent aussi en passer par le baptême de la croix et de la résurrection. Ce n'est pas par nature que l'amour ne fait de tort à personne, mais par grâce. Par nature, nous nous comportons à l'égard de la grâce exactement de la même manière qu'à l'égard de l'amour que nous porte notre prochain: nous n'aimons pas être mis en dette. Et quand la dette est absolue, nous haïssons absolument. Par nature, dans notre chair dirait Paul, nous ne croyons pas à la gratuité de l'amour ni de notre prochain, ni de Dieu. Celui qui s'approche de nous au point d'empiéter sur l'espace sacré de notre liberté représente d'abord et toujours pour nous une menace. La croix, c'est la manière dont Dieu s'approche de nous en Jésus-Christ pour nous manifester l'amour qu'il nous porte. Si nous n'acceptons pas notre totale dépendance à l'égard de l'amour de Dieu, la croix ne nous dira rien. Par cet engagement total dans la chair de notre humanité, Dieu nous montre que notre totale dépendance à son égard ne constitue pas une menace, mais au contraire l'ouverture de notre liberté. Si nous refusons que Dieu s'approche de nous et si ce refus nous conduit à souhaiter sa mort, alors Dieu s'efface. Mais si nous acceptons, alors il franchit la porte de son tombeau et fraye devant nous les chemins de la vie nouvelle.

Rien de cette vie nouvelle n'est décidé d'avance: ce qui plaît à Dieu depuis toujours, ce n'est pas que nous prenions sa place, mais qu'à la place qu'il nous a assigné, nous soyons les agents du renouvellement de sa création. C'est pourquoi le commandement d'amour ne nous dit pas comment il faut aimer. Autant nous sommes incapables de savoir quel bien nous pouvons faire à autrui en nous approchant de lui tant qu'il ne nous en a pas confié la demande, autant Dieu se refuse à décider ce qu'il en est de notre propre bien tant que nous ne lui en avons pas adressé la prière. La croix et la résurrection ne nous mettent pas en dette, ni à l'égard de Dieu, ni à l'égard de notre prochain. Elles n'exigent aucune oeuvre de reconnaissance de notre part. Sur la croix, Dieu ne nous impose pas son amour, il nous le confie. Il ne dépend que de nous que nous laissions cette confiance ouvrir devant nous les voies de la liberté. Quoi que nous fassions pour autrui: que nous pensions à lui, que nous prions pour lui, que nous riions ou pleurions avec lui, que nous lui adressions la parole ou que nous agissions avec lui ou pour lui, rien de tout cela ne mettra plus en cause l'amour que Dieu nous porte. L'accueil favorable ou défavorable qui sera fait par autrui de ce que nous lui offrons ne mettra pas en cause la vie que Dieu nous offre. Libre à nous de discerner dans l'amour que nous manifestera celui ou celle qui s'approche de nous un effet de la grâce de Dieu. Et autrui restera tout aussi libre à l'égard de l'amour que nous lui témoignerons. Mais surtout, libéré de l'obligation de nous acquitter coûte que coûte, fusse aux dépends d'autrui, d'une dette d'amour insolvable, nous n'en serons que plus attentifs à ce qu'il attend de nous dans les situations où Dieu nous aura rendu proche de lui. Alors nous pourrons réellement nous faire son prochain, c'est à dire nous approcher de lui avec le même tact que celui que Dieu ne cesse de manifester à notre égard.

    pour les iconophobes

    Un humiliant pardon

    Matthieu 18, 21 à 36
     
    Monsieur Perrichon avait témérairement entrepris l'exploration de la mer de glace. Il ne dut la vie qu'au courage et à la présence d'esprit du jeune homme qui courtisait sa fille. Dans son innocence juvénile, le jeune-homme pensait que, par gratitude, Monsieur Perrichon lui accorderait de tout coeur la main de sa fille... Ce fut le contraire qui arriva.

    Et vous savez bien pourquoi: le premier moment d'émotion passé, très vite, Monsieur Perrichon finit par ne voir dans son sauveur que le témoin gênant d'un aventure ridicule et humiliante. La présence dans son entourage d'un garçon envers qui il serait débiteur à vie lui était devenue insupportable. Un honnête chef de famille ne peut pas être le débiteur de son gendre. Ceux à qui il est arrivé de prêter des sommes d'argent importantes à de vieux amis savent combien cela est une rude épreuve pour leur amitié. Le poids de la dette vient troubler une relation jusque là établie sur un pied d'égalité. Une amitié qui résiste à une dette, que celle-ci soit ou non acquittée, cela relève du miracle. Quand il s'agit d'offense et de pardon, cela n'en est que plus vrai, comme nous allons le voir.

    Quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerais-je? jusqu'à sept fois?" questionne Pierre.

    Jésus parle-t-il sérieusement quand il répond soixante dix sept fois sept fois? Pardonner soixante dix fois sept fois, c'est soixante dix sept fois sept fois faire remonter à la surface le souvenir humiliant de la faute, c'est soixante dix sept fois sept fois se placer soi-même dans la situation confortable du créancier qui domine son débiteur. Quelle amitié résisterait à cela.

    Ce malaise, beaucoup d'entre nous l'on ressenti au cours de cette étape difficle de leur vie que fut leur adolescence. Comment concilier la dette insolvable que l'on sait avoir à l'égard des parents et l'ingratitude apparente qu'il y a de désirer voler de ses propres ailes. Même si les parents ne sont pas du genre «après tout ce qu'on a fait pour toi....», le poids de cette dette imaginaire qui pèse sur les épaules de l'adolescent empoisonne bien souvent toute relation. Les parents n'ont pas grand chose à faire, sinon à manifester le plus clairement possible la gratuité de leur amour, tout en sachant que, tant qu'un déclic miraculeux ne se sera pas produit du coté de leur enfant, ces manifestations d'amour ne feront qu'amplifier le poids de la dette et envenimer les choses.

    Non, décidément, la situation de débiteur n'est pas une situation agréable.

    Elle l'est encore moins quand la dette contractée est insolvable. Par exemple quand il s'agit d'une blessure dont nous avons été les victimes. Pour celui qui est invité à pardonner la faute qui a été commise à son égard, y-a-t-il un pardon possible? La question posée par Pierre et l'éxagération de la réponse de Jésus révèlent une réalité profonde de notre coeur qui résiste à notre raison et à notre sens du devoir: toute blessure, morale ou physique, laisse en nous une trace indélébile. Et les vieilles blessures, surtout quand elles ont mal cicatrisé, finissent toujours par se réveiller. Que faire de ce mal qui remonte à la surface? Contenir tout cela par devoir, c'est courrir le risque de l'infection généralisée. Certains cancers proviennent parait-il de rancoeurs puissantes, trop longtemps contenues et retournées contre soi-même. Peut-être le pardon est-il la moins pire des solutions qui s'offrent à nous pour purger notre coeur de ses humeurs malignes, même s'il vient soixante dix sept fois sept fois humilier son destinataire. Après tout, l'offenseur l'a bien mérité.

    Sans doute n'y-a-t-il pas dans ce monde de vrai pardon possible, ni de vraie remise de dette. Des relations économiques à nos relations affectives personnelles, tout y est marqué par cette économie impitoyablement équilibrée de la créance et de la dette. Et il n'y est pas de remise de dette ou de don généreux qui ne puisse être soupçonnée d'être une manière de s'approprier l'autre ou de l'humilier bien plus surement que par une vengeance.

    Qui pourra proclammer un moratoire définitif sur cet écheveau de relations alourdies par la dette et la culpabilité? Ne nous empressons pas trop de répondre: c'est Dieu! ou c'est Jésus. Les puissances divines ont toujours été les premières soupçonnées de vouloir établir leur mainmise sur le royaume des hommes. Peut-être même le Dieu des chrétiens est-il à cet égard le plus habile: il fait peser sur l'humanité le poids d'un pardon définitif et généralisé. Que de fois, et souvent avec raison, n'a-t-on pas accusé les églises de gérer les dividendes de la Grâce et du pardon comme un fond de commerce. Et il ne suffit pas aux protestants d'invoquer la protestation de Luther contre la vente des indulgences pour échapper à ce reproche.

    La parabole du débiteur impitoyable nous parle précisément du poids insupportable de la dette et du pardon. Car Jésus ne s'y borne pas à nous présenter l'avènement du royaume des cieux comme celui d'un moratoire généralisé et définitif. Sa parabole nous raconte l'histoire d'un échec. Elle ne comporte aucun personnage positif. Le roi règle ses comptes avec ses serviteurs, le moratoire est proclamé, mais personne n'y croit. Ceux qui dénoncent le débiteur sans pitié ne sont jamais que des délateurs. Ce faisant, ils se situent eux-aussi en deça de l'avènement du royaume des cieux.

    C'est qu'il n'est pas aussi simple que cela d'accepter d'être pardonné et de devoir à un autre le prix de sa vie. Avant même de pouvoir commencer à croire à l'avènement du royaume des cieux, il faudrait encore affronter l'humiliation qu'il y a d'être à ce point débiteur à l'égard de notre rédempteur. Comment faire tomber les soupçons que l'on peut légitimement porter sur les motifs d'une décision aussi incroyable? Comment reconnaftre que le Dieu qui pardonne a dans le même temps renoncé à tout pouvoir sur nous et qu'il ne désire qu'une chose: notre liberté et notre remise debout?

    Suffit-il de proclammer que la Croix est la preuve irréfutable de la gratuité et de la générosité de ce pardon. La croix peut aussi s'interpréter comme un investissement productif! Ce n'est pas de la Croix qu'il s'agit, mais de notre réaction en face de la Croix. Il y a un pas que ne saute pas le débiteur sans pitié, faisant par là même échouer l'avènement du royaume des cieux. Ce même pas que nous avons tant de peine à faire à l'égard de nos parents quand nous sommes adolescents: croire que l'impossible gratuité de l'amour s'est incarnée dans notre monde et qu'elle continue d'y frayer son chemin.

    Dieu a réglé ses comptes avec nous, une fois pour toute et définitivement. Tout a été dit sur ce que nous sommes, sur la complexité de notre nature, sur l'echeveau inextricable de bien et de mal dans lequel nos existences personnelles et notre histoire collective sont irrémédiablement empêtrés, sur la responsabilité personnelle que chacun d'entre nous porte de cette situation, bref sur ce qu'on appelle le péché. Dieu sait de quoi nous sommes faits, et il a décidé de faire avec. Tout cela, en Jésus, il l'a pris sur lui sur la croix. Mais que peut-il faire d'autre maintenant, sinon, dans l'attente qu'un déclic se produise, de nous le répéter sans cesse. Qu'enfin nous l'entendions et qu'enfin nous ne faisions plus obstacle à l'avènement du royaume des cieux! Alors la question du pardon ne se pose plus en terme de devoir, mais en terme de miracle. Parce qu'il est aussi difficile de pardonner que d'accepter le pardon d'autrui, cette attente nous concerne tous, que nous soyons créanciers ou débiteurs. Dieu ne nous impose aucun devoir en contrepartie de son pardon, mais il est aujourd'hui à l'égard de chacun d'entre nous dans l'attente du miracle: que malgré ce que nous savons les un des autres, malgré ce que nous savons de nous-mêmes, nous ayons l'audace de saisir les occasions de manifester autour de nous les signes de l'avènement du royaume des cieux par des actes gratuits et libres.

    pour les iconophobes

    Dieu
    fait sauter la banque

    Matthieu 20, 1 à 16
     
    A travail égal salaire égal! Telle est la justice de notre monde. S'il ne fonctionnait pas ainsi, sans doute irions-nous à la catastrophe. Chaque fois qu'un individu ou qu'un état prétend consommer plus de richesses qu'il n'en produit, c'est la faillite qui le guette. Tel est le simple bon sens de l'économie de tous les temps. Et c'est justice. Une justice dont nous souffrons parce qu'elle ignore trop souvent qu'il faut parfois aussi remettre un peu de monnaie dans la machine pour que des besoins rencontrent des bras susceptibles de les satisfaire.

    L'injustice, c'est quand le maître retient sur le salaire du serviteur. Et c'est ce à quoi revient la manipulation opérée par le maître de la parabole. Aux yeux des serviteurs de la première heure, le maître retient 92% de leur salaire! Il y a plus grave encore: en une journée, le maître a fait augmenter le prix du travail de 1200%! Vous voyez d'ici l'effet sur les cours du raisin! Avec ses contrats de travail à géométrie variable, le maître de la parabole est un dangereux fauteur d'inflation. Si les actions du Royaume des cieux étaient cotées en bourse, leur cours n'arrêterait pas de s'effondrer. Le Royaume des cieux n'est pas un placement de père de famille. Son économie est une économie complètement déséquilibrée: à faire sauter toutes les banques de ce monde-ci... et à jeter tous les travailleurs sur les routes. On comprend que les serviteurs de la première heure roulent des yeux furibonds.

    Notre oeil à nous aussi est-il mauvais parce que Dieu est bon? Reconnaissons au moins qu'il y a dans la rencontre de notre monde avec le Royaume des Cieux quelquechose de radicalement explosif. Et si nous essayions pour quelques instants de fermer notre mauvais oeil et d'ouvrir le bon?

    Le Royaume des Cieux est comme un maître qui, du matin jusqu'au soir, n'arrête pas de sortir pour embaucher des ouvriers. Du matin jusqu'au soir, quelqu'un offre de gagner leur vie à tous ces gens jetés sur les routes de la famine et du désespoir. Du matin jusqu'au soir, chaque jour de notre vie, le Royaume des Cieux s'approche de nos chemins, offert à la rencontre. Du matin jusqu'au soir il offre la vie, tout simplement la vie. Et il n'y a pas de plus ou de moins dans cette vie offerte. Le Royaume des Cieux n'est pas une question de travail plus ou moins important, mais de vie à accepter ou à refuser, un point c'est tout.

    Le Royaume des Cieux, c'est comme un patron qui recrute des ouvriers. Mais voilà, ces ouvriers travaillent pour rien... ou pour la vie. Leur vie, c'est le travail qu'ils accomplissent: manifester autour d'eux les signes de la présence du Règne de Dieu, participer aux vendanges du Royaume. Les uns font beaucoup, les autres moins. Le Royaume des Cieux n'est pas une réalité qu'on rencontre une fois pour toutes. Sur nos routes, sa proximité est cachée, discrète, occasionnelle. Les occasions de le manifester ne manquent certes pas, mais elles ne s'offrent pas à tous de la même manière. Et chacun de nous, en fonction de ce qu'il est, de la foi qu'il a reçu, fait ce qu'il peut, là où il peut, comme il peut. Mais à chaque fois, c'est la vie toute entière qui s'offre et qui se manifeste comme un don.

    La parabole met en scène deux sortes de personnages:

    - pour les uns, ce qu'ils recoivent est un salaire: la rétribution méritée de leurs efforts. Pour les autres, cela ne peut être qu'une grâce, un don qui fait vivre et qui met au travail. Ces gens sont faits de la même chair et du même sang.

    - Mais ceux qui travaillent depuis longtemps ont oublié qu'ils avaient eux aussi été ramassés sur le bord des routes, dans l'angoisse et le dénuement. A la longue, ils croient s'être acquis des droits.

    D'un coté un monde dur: celui, équilibré, où toute peine mérite salaire, où la justice, c'est que chaque chose ait son prix et où ceux qui ont plus dominent ceux qui ont moins en fixant les prix. C'est le monde de la compétition, de la compétitivité, de la performance; bref, c'est notre univers abandonné aux lois de la sélection naturelle des espèces. Un monde dur où tout déséquilibre, qu'il affecte nos relations sociales ou affectives, le marché, les monnaies, la répartition des populations, des richesses ou des armes, où tout déséquilibre signifie risque et danger, toujours nécessité de s'adapter ou de périr. De l'autre coté, seulement perceptible avec les yeux de la foi, un monde à l'économie complètement déséquilibrée: un monde de la vie donnée gratuitement, du travail accompli pour rien, ou pour la seule Gloire de Dieu.

    La cohabitation de ces deux monde constitue un mélange explosif, instable, destructeur. Appliquons à ce monde-ci l'économie du Royaume des Cieux, et c'est la faillite. Quoi d'étonnant à ce que le Royaume des Cieux proclamme la faillite de ce monde-ci, et rende criantes les injustices cachées derrière nos prétentions à la justice et à l'équilibre. Nous sommes pourtant bien obligés de constater que chaque fois que ces équilibres à la justice imparfaite sont rompus, le pire est à craindre, y compris pour les plus démunis. Combien d'exemples l'histoire ne nous fournit-elle pas de promesses de justice parfaite qui finirent dans la tyrannie et dans la guerre.

    Deux mondes superposés: un mélange détonnant. Mais pourrait-il autrement exister, notre monde, sans cette proximité discrète du Royaume des Cieux? Le monde des équilibres toujours remis en question dans la lutte et dans le sang, pourrait-il seulement exister sans le passage sans cesse renouvelé de la Grâce. Le Royaume des Cieux proclamme la faillite de ce monde-ci, mais, au milieu de cette chute toujours renouvelée, sa proximité nous ouvre toujours à nouveau à l'espérance et à la vie.

    Le Royaume des Cieux proclamme la faillite de ce monde-ci, mais se frayant palgré tout un passage au milieu de l'absurdité de cette justice aux équilibres introuvables, il donne et rend valeur à nos vies, il leur assigne une vocation, celle de discerner au sein de ce monde-ci les signes de la grâce reçue en Jésus-Christ, de les cultiver et de les faire produire.

    "Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers", conclut Jésus. Ce qui est premier, ce n'est pas le monde représenté par les ouvriers de la première heure. Ce qui est premier, ce qui a le dessus, ce qui est à l'origine de tout, ce qui aura le dernier mot, ce sans quoi tout s'effondre, c'est le monde représenté par les ouvriers de la onzième heure: le Royaume des Cieux. Sans l'économie déséquilibrée de la Grâce, sans cette possibilité qu'a Dieu et lui seul de faire ce qu'il veut de son bien, sans cette possibilité de susciter sans cesse la vie et de la donner gratuitement, tout retourne au néant, au dérisoire, à l'absurde. Et notre économie aurait peut-être besoin, pour ne pas s'effondrer en entraînant notre société dans sa chute, qu'on y injecte quelques signes de cette gratuité là.

    Mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est que nous n'avons aucun droit sur le Royaume des Cieux. Il nous est simplement offert de le recevoir comme un don et non comme un salaire. Il ne nous est pas demandé de le réaliser sur terre, ni même d'en hâter la venue. Il ne cesse de venir, disponible et offert du matin jusqu'au soir. Sachons seulement le recevoir et en témoigner, chacun selon la foi et la force qu'il a reçu.

    pour les iconophobes

    La résurrection!
    Pourquoi faire?

    1 Corinthiens 15, 12 à 34
     
    En ces temps là, Rome soumettait tous les peuples réunis sous son empire à une mondialisation généralisée. Malgré la tolérance religieuse dont Rome faisait preuve, ou peut-être même à cause d'elle, les valeurs traditionnelles sur lesquelles reposaient la cohésion et l'identité des peuples agrégés à l'empire volaient en éclat les unes après les autres. Cela provoquait parfois des réactions violentes et intégristes, comme celle des Zélotes en Palestine. Mais ce chaos moral et religieux nourrissait surtout une formidable effervescence spirituelle et intellectuelle. Le doute que leur perte d'efficacité faisait peser sur les croyances anciennes obligeait à les recomposer et à en inventer de nouvelles pour s'adapter à l'évolution du monde. Des religions mourraient, d'autres naîtraient et certaines, sans doute parce qu'elles disposaient du meilleur potentiel d'adaptation, franchiraient l'épreuve de la crise renforcées et renouvelées.

    C'est dans ce contexte de destabilisation éthnique, culturelle et religieuse que Jésus était mort crucifié à Jérusalem. Ses disciples avaient interprété sa résurrection comme l'acte inaugural de l'avènement des temps nouveaux. Autant dire que sur la croix de Jésus, le jugement et la fin des temps anciens avaient été consommés. Bientôt, la trompette du jugement sonnerait définitivement, les morts se lèveraient de leur tombeau pour comparaître devant leur juge. Ceux qui avaient choisi de suivre Jésus en recevant le baptême seraient considérés comme justes et suivraient Jésus dans l'ère nouvelle qu'il leur avait ouverte par sa croix et sa résurrection.

    Favorisée par l'ambiance de crise qui régnait dans tout l'Empire, l'annonce de ce bouleversement des temps avait rapidement rencontré un écho favorable auprès des populations païennes. La nouvelle de la résurrection du Christ avait fait tache d'huile autour de Jérusalem et le cercle étroit de la communauté des disciples du crucifié avait été rapidement débordé. Prenant la tête de ceux qui avaient accueilli favorablement cet engouement des non-juifs pour l'Évangile du Christ, Paul avait essayé d'organiser les nombreuses assemblées qui s'en réclamaient.

    Mais cela faisait déjà plus de vingt ans que Jésus était mort sur la croix. Et le temps semblait comme suspendu: les temps anciens continuaient de persévérer dans leur chute et l'avènement définitif et glorieux des temps nouveaux se faisait toujours attendre. Dans un sens, c'était là un encouragement pour Paul, une invitation à continuer sa mission. Sans doute le Christ attendait-il que tous les païens aient eu leur chance de conversion pour revenir dans la gloire. Mais pour les convertis de la première heure, ce retard était un sujet d'inquiétude, de découragement et de doute. Rares étaient ceux qui remettaient en cause la résurrection de Jésus: le témoignage des disciples en faisait foi. Mais pour ce qui était de la résurrection générale des morts, nombreux étaient ceux qui commençaient à douter qu'elle ait jamais lieu un jour. Après tout, les communautés réunies autour du Nom de Jésus-Christ pouvaient bien se passer de ça. Une nouvelle religion était en train de naître et ce n'était déjà pas si mal. Comme pour remplir le vide laissé par l'absence d'un Maître qui se faisait trop attendre, les doctrines les plus diverses commençaient à proliférer et à s'affronter, à tel point que Paul avait parfois de la peine à y retrouver l'Évangile auquel il était attaché.

    Nous en sommes toujours là aujourd'hui: Croyons-nous en la résurrection du Christ? Croyons-nous en la résurrection des morts? Croyons-nous qu'une fin des temps adviendra un jour? En quoi consiste notre espérance des temps nouveaux? Pour Paul, les réponses à ces questions forment un tout cohérent. Répondre par la négative à l'une d'entre elle, c'est tout remettre en question. C'est renoncer à la foi. C'est abandonner toute fidélité et toute confiance en Dieu.

    Certes, la vision du monde apocalyptique dans laquelle s'inscrivent la passion, la croix et la résurrection est un faisceau de croyances dont il n'est pas sur que nous puissions encore les partager. Elle a d'ailleurs assez rapidement été remise en cause: en lieu et place de la perspective cosmique d'une vie nouvelle accordée seulement après une fin des temps qui n'arrivait toujours pas, le Paradis, le Purgatoire et l'Enfer sont venus offrir une perspective immédiate et personnelle de vie après la mort. Et parce que cette perspective d'immédiate après-vie a elle aussi cessé d'être satisfaisante, pour beaucoup d'entre nous aujourd'hui, c'est d'abord pour cette vie-ci que l'espérance en Christ doit être active. Sommes-nous pour autant les plus malheureux des hommes?

    Paul ne défend pas pour elle-même la croyance dans une fin et un renouvellement des temps marqués par la résurrection des morts et le jugement dernier. Il s'y accroche parce que cette croyance est à ses yeux la conséquence de la foi dans le Dieu de Jésus-Christ. Paul ne comprend la croix et la résurrection du Christ que comme les actes centraux d'un drame cosmique. Il ne peut pas concevoir son salut personnel en dehors d'une histoire universelle qui englobe non seulement le peuple de Dieu, non seulement l'humanité toute entière, mais aussi l'univers tout entier. Que depuis Paul, notre univers se soit considérablement élargi et que l'histoire de notre humanité ait passablement traîné en longueur, cela ne change rien à l'affaire.

    Tout à coup, sans doute parce qu'il y sent l'Évangile à l'étroit, Paul abandonne le registre des croyances qu'il a hérité de son éducation pharisienne. Dans un raccourci génial, il vient rendre du relief à cette perspective pour lui indispensable de la fin et du renouvellement des temps. Parmi ceux qui croient que tout est fichu et qui ont abandonné toute espérance, certains qui en ont les moyens disent : "mangeons et buvons, car demain nous mourrons!" Et ils s'enfoncent toujours plus avant dans l'absurde. En fait, la perspective de la fin des temps, la résignation au caractère inéluctable de la mort - la nôtre, celle des civilisations, celle de l'univers - , ni le judaïsme, ni Paul, ni le christianisme ne l'ont inventée. L'idée que la mort détient le sens ultime de toutes choses n'est pas un article de foi, mais un constat que tout le monde peut faire à vues humaines et avec un peu de lucidité. Hors la foi, et fort de ce constat désabusé, autant renoncer à se battre et noyer sa désespérance dans l'alcool et la grande bouffe en attendant la mort personnelle ou la conflagration cosmique finale.

    Le meilleur argument de Paul, c'est qu'il se bat; non pas pour des croyances ou des idées, mais, comme Luther quelques siècles plus tard, parce qu'il ne peut pas faire autrement. Le plus important, pour Paul, ce ne sont pas ses croyances, mais la foi. C'est elle qui l'empêche de baisser les bras, même quand toutes ses croyances semblent remises en question. Le plus important, c'est la confiance et la fidélité en Dieu qu'il a reçu du Christ crucifié et ressuscité. Où Paul trouve-t-il le courage d'affronter le danger? Non pas dans des vues humaines - et nos croyances sont des vues humaines- mais dans la foi. Cette foi impose à Paul de resituer à chaque fois sa vie, son action et son combat dans la perspective d'une promesse et d'une espérance au centre de laquelle la croix est plantée. Ce monde n'est toujours pas celui que Dieu veut. En Christ crucifié et ressuscité, Dieu nous a montré ce qu'il en était du monde qu'il jugeait et du monde qu'il voulait. Il y travaille. Paul y a sa part. Hors de cette perspective d'un jugement et d'un renouvellement des temps voulu et accompli par Dieu, hors la foi reçue de Christ dans la fidélité inébranlable de Dieu à ce projet immémorial, il n'y a d'espérance active ni pour cette vie-ci, ni dans ce monde-ci.

    Qu'est-ce qui fait courir Paul, sinon la conviction qu'en dépit de la chute constatable de toutes choses vers le néant, un projet de longue haleine travaille en secret notre monde depuis la nuit des temps. Avec Christ, la vigueur toujours nouvelle du projet créateur de Dieu a ressurgit au coeur même de l'histoire de notre humanité et de notre univers. Cette perspective d'une issue heureuse à la déchéance de notre humanité et à l'entropie fatale de notre univers, quelques soient les croyances au moyen desquelles elle s'exprime, elle n'a survécu, ne survit et ne survivra à l'usure de nos croyances et à la faiblesse de nos vues humaines que parce qu'elle s'est incarnée dans le drame de la croix et de la résurrection. La mort n'a pas eu le dernier mot: elle a été affrontée, traversée, éprouvée, et franchie. La valeur inestimable de ce drame, pour Paul comme pour nous, c'est qu'à la suite de Jésus-Christ nous en soyons rendus participants; c'est qu'à toutes les échelles: personnelles, historique et aussi cosmique, cette perspective agisse dans notre monde, y ouvre des issues heureuses et y fasse toujours à nouveau signe du travail des temps à venir dans le tohu-bohu du monde ancien.

    Comme au temps de l'apogée de l'Empire Romain, notre monde est aujourd'hui soumis à une mondialisation qui semble réduire à l'absurde les croyances auxquelles nous étions les plus attachées. Nos identités personnelles ou collectives sont jour après jour remises en question par une évolution galopante que nous n'osons même plus qualifier de progrès et que plus personne ne semble en mesure de maîtriser. Notre humanité semble plus que jamais contribuer à la chute de notre univers vers le chaos. Plutôt que de nous raccrocher désespérément et convulsivement aux épaves de croyances qui flottent encore à la surface de l'abîme, c'est le moment de nous souvenir que Christ est ressuscité, que nous sommes invités à ressusciter avec lui.

    Nous n'avons plus d'images pour exprimer notre foi dans la résurrection des morts. Ou plutôt, nous prenons ces images pour ce qu'elles sont: des symboles de la victoire de la vie sur la mort. Quand ces images sont de bonne qualité, nous savons encore les apprécier: telle ou telle danse macabre gravée ou peinte sur les murs d'une cathédrale, les "tuba mirum" des messes de requiem de Mozart, de Berlioz ou de Verdi continuent de nous émouvoir. Mais nous n'avons plus la prétention de dire que les choses se passeront ainsi. Confrontés aux seules réalités de la croix et du tombeau vide, nous avons cessé de faire de la résurrection du Christ une preuve irréfutable de la Seigneurie du Christ. Nous avons appris que la résurrection ne se prouve pas, mais s'éprouve. Nous avons accepté les limites de notre condition humaine et nous n'avons plus la prétention de maîtriser à la place de Dieu les tenants et les aboutissants du projet qu'il accompli pour nous. Nous avons simplement confiance en sa fidélité. Certes, le projet créateur auquel nous prétendons avoir part nous dépasse: il précède et devance de très loin chacune de nos vies personnelles. Mais il s'est incarné dans le drame de la passion, de la croix et de la résurrection. Aussi, d'Abraham jusqu'à aujourd'hui, à l'horizontale de notre histoire humaine, dessine-t-il un sol sur lequel nous pouvons assurer nos pas bien plus qu'un ciel en dessous duquel il nous faudrait courber la tête. Une fois franchie avec Christ la porte qui nous fait passer de l'ancien au nouveau, de la déchéance à la rédemption, de la mort à la vie, nous ne pouvons plus renoncer ni à la promesse, ni à l'espérance, pour nous-mêmes, pour notre humanité, pour notre univers. C'est plus qu'il n'en faut pour nous assurer de notre salut et de celui de notre univers; plus qu'il n'en faut aussi pour anticiper sur l'avenir promis et y inscrire nos propres projets.

    pour les iconophobes

    À marchand de soupe,
    marchand de soupe et demi

     
    Actes 8, 5 à 25
     
    S'il était besoin de prouver que la plupart des miracles opérés par Jésus n'avaient en son temps et en eux-mêmes rien d'exceptionnel, le cas de Simon le magicien suffirait à le montrer. Simon s'est manifestement acquis une réputation de guérisseur efficace dans toute la Samarie. Cette réputation a aussitôt été portée au compte de Dieu. Ce qui n'empêche pas Simon de gagner probablement très bien sa vie en faisant commerce des dons qu'il reçu de Dieu. Quoi qu'en dise Pierre, Simon est un homme honnête: quand Philippe vient prêcher en Samarie l'Évangile de l'avènement du Règne de Dieu en Jésus-Christ crucifié et ressuscité, quand il rend manifeste l'approche de ce règne en réalisant des exorcismes et des guérisons. Simon se comporte à l'égard de Philippe comme à l'égard d'un maître. Si Philippe est plus efficace que lui dans la profession où il prétend lui-même exceller, Simon ne demande qu'à recevoir des leçons de sa part. Il se met à suivre Philippe comme un disciple suit son maître, il reçoit le baptême en signe de son initiation à la science que possède Philippe. Simon fait tout cela par conscience professionnelle et dans le seul but d'améliorer les services qu'il rend à la nombreuse clientèle qui lui a accordé sa confiance. De nos jours, cela s'appelle de la formation permanente en cours d'emploi.

    Quand les disciples restés à Jérusalem apprennent que la prédication de Philippe produit de grands effets en Samarie, ils sont d'abord étonnés. Une conversion aussi rapide des Samaritains ne rentre pas dans l'idée, très éthnocentrique, plus précisément judéocentrique, qu'ils se font du plan de Dieu. Passe encore que l'Évangile touche des hellénistes, c'est à dire des juifs de souche ou prosélytes passés sous l'influence de la culture grecque. Encore les a-t-on dotés d'un encadrement spécifique: les diacres. Passe encore qu'à l'origine destinés seulement à assurer le service des tables à Jérusalem, ces diacres s'engagent dans une oeuvre missionnaire en dehors des frontières de la Judée et de la Galilée. Mais si ces diacres se mettent à opérer des conversions et à pratiquer des baptêmes, alors il est urgent de reprendre la situation en main et de montrer qui est vraiment le maître. Aussi la communauté de Jérusalem, réunie autour des douze disciples de Jésus, délègue-t-elle Pierre et Jean pour s'assurer de l'orthodoxie de ce qui se passe dans l'entourage de Philippe.

    Comme Pierre et Jean ne peuvent tout de même pas être en reste par rapport à Philippe, comme leur réputation doit égaler sinon excéder celle de Philippe, il faut qu'ils en rajoutent sur le travail de ce dernier. Alors, ils imposent les mains à ceux que Philippe à déjà baptisé afin que ceux-ci reçoivent l'Esprit-Saint par dessus le marché.

    Quant à notre Simon le Magicien, toujours soucieux d'améliorer ses performances professionnelles, le voilà maintenant prêt à suivre ces super-maîtres que sont Pierre et Jean. Et comme là, vraiment, il se sent totalement bluffé, dépassé par les compétences professionnelles de Pierre et de Jean, il leur demande d'accepter d'être leur stagiaire et se déclare prêt à payer au prix fort une formation aussi prometteuse.

    Et si Pierre mouche Simon le magicien avec autant de violence et de dédain, c'est sans doute parce qu'il se sent lui-même morveux. En bon professionnel, Simon a très bien compris ce qui se passait entre Philippe et Pierre. Il a vu juste dans le jeu un peu trouble de subordination et de concurrence qui a provoqué l'irruption soudaine de Jean et de Pierre sur le territoire de chasse de Philippe. Tant que Simon n'avait eu affaire qu'à Philippe, il n'avait pas eu de peine à comprendre que, sans doute plus pour Philippe que pour lui-même, l'important n'était pas tant leur propre réputation, mais celle du Dieu qui manifestait sa puissance à travers l'excellence de leur pratique professionnelle. Qui plus est, Philippe avait sans doute plus de choses à raconter sur l'histoire du Dieu dont il défendait la réputation. Le baptême que proposait Philippe était plus qu'une purification initiatique, c'était toute une histoire: l'entrée dans à l'histoire même du Dieu de Philippe, la participation à la Pâque de ce Jésus Christ crucifié et ressuscité. Simon avait trouvé là le sens profond de guérisons et des exorcismes dont il ne maîtrisait quant à lui que la technique.

    L'arrivée de Pierre et de Jean avait jeté le trouble dans son esprit. Pierre et Jean ne venait-il pas défendre avant tout leur propre réputation. Cette imposition des mains qui semblait provoquer la descente du Saint-Esprit sur ceux qui en bénéficiaient, qu'apportait-elle de plus au sens profond de l'Évangile prêché par Philippe? De quel message était-elle porteuse sinon de celui-ci: "attention! c'est nous, Pierre et Jean, les représentants de la maison-mère, qui sommes les meilleurs". Puisque Pierre et Jean venaient se vendre, à défaut de vendre ce que Philippe avait offert gratuitement et que Simon avait reçu gracieusement, eh bien, Simon achetait! Puisque manifestement la venue de Pierre et de Jean trahissait des conflits de pouvoir au sein de adeptes du Christ Jésus, eh bien Simon leur proposait d'acheter du pouvoir!

    Et si, aux reproches cinglants que Pierre lui adresse, Simon répond "priez vous-mêmes le Seigneur en ma faveur", c'est une manière astucieuse de lui renvoyer la balle. Le repentir réserve parfois d'heureuses surprises: en se repentant, Simon s'est rendu compte que la pensée qui lui était venue au coeur ne lui avait pas directement été transmise par le Malin, mais qu'elle avait transité par le comportement de Pierre et de Jean eux-mêmes. C'étaient eux qui l'avaient plongé dans l'amertume du fiel et enfermé dans les liens de l'iniquité, c'était à eux de l'en faire sortir et de l'en purifier.

    La leçon aura porté: Au retour de leur expédition, Pierre et Jean consentiront enfin à faire bénéficier des non-juifs du privilège qu'il réservaient jusque là aux seuls habitants de Jérusalem, de la Judée et de la Galilée. Il consentiront enfin à ne pas se contenter d'attendre la venue du Règne de Dieu en ne quittant pas d'une semelle le parvis du Temple de Jérusalem. Alors l'enjeu de toute cette histoire pourrait redevenir ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, la réputation du Dieu de Jésus Christ et elle-seule. Alors, la gratuité de la grâce divine, telle qu'elle s'était jusque là exprimée dans le ministère de Philippe et dans l'accueil que lui avait réservé Simon, pourra reprendre ses droits.

     

    Juste après la première Pâque juive, Dieu rappelle au peuple qu'il vient de tirer du néant: "souviens-toi que tu étais étranger au pays d'Egypte". Juste après les Pâques chrétiennes, l'histoire de Philippe, de Simon, de Pierre et de Jean nous rappelle quelque chose de très important: non seulement nous sommes étrangers à l'origine de l'Évangile, mais cet Évangile peut se frayer un chemin jusqu'à nous parce que des étrangers à cette origine même ont fait sauter la coquille de l'éthnocentrisme au sein duquel la communauté réunie autour des douze à Jérusalem le tenait enfermé. La force qui, de l'intérieur, fait sauter la coquille de cet oeuf de Pâques trop bien ficelé et trop bien couvé, c'est l'étrangeté d'un Dieu qui fait reposer la charge de sa réputation sur les épaules d'un Christ crucifié. Les voies par lesquelles cette étrangeté fondamentale réussit sa percée sont toutes aussi étranges, puisqu'il s'agit d'un conflit de pouvoir et d'intérêt où il n'est pas exclu que le malin ait eu sa part. Quant à l'indice qui nous permet pourtant, à Simon autant qu'à nous de nous y retrouver une fois que nous l'avons repéré, c'est Pierre qui le détient et nous le révèle: il n'y a pas plus étranger à notre comportement naturel, puisqu'il s'agit de la gratuité du don de Dieu.

    pour les iconophobes

Sainte souffrance?!

1 Pierre 4, 19 à 12
 
"Heureux d'avoir à souffrir pour le Christ."

Le titre par lequel la Traduction Oecuménique de la Bible introduit le passage dont nous venons d'entendre la lecture devrait nous saisir d'horreur et nous rendre encore plus odieuses les paroles que nous avons écoutées.

Quel peut être le sens de cette injonction: "réjouissez-vous dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ."

D'un point de vue pratique, la souffrance est sans doute plus à craindre que la mort. À tel point que dans certains cas, la mort nous apparaît comme une délivrance. Mais si la mort est pire que la souffrance, c'est parce qu'elle vient y mettre un point d'orgue d'absolu non-sens. Alors que les prétendues malédictions qui concluent l'histoire d'Adam et Êve nous disent que, malgré tout, toute peine mérite salaire et que toute douleur promet engendrement, la mort nous dit que la seule chose qu'engendre la souffrance, c'est le néant, l'absurde et le dérisoire. Comme nous ne pouvons pas supporter l'insoutenable évidence de cette leçon, nous sommes prêts à accepter n'importe quelle justification aux souffrances que nous ou les nôtres subissons. Et nous avons bien raison, puisqu'il s'agit, au seuil de l'enfer, de ne jamais renoncer à toute espérance. C'est dans ce refus que réside l'honneur et la dignité de notre humanité.

Ne croyons pas que l'apôtre Pierre nous conseille le contraire. Quant à Dante, s'il place au seuil de son enfer cette devise: "Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance", c'est bien évidemment pour provoquer en nous un mouvement de révolte et de protestation.

Autant que faire se peut, il est sage d'éviter de franchir les portes de l'enfer. Il n'y a pas de honte, au contraire, à s'épargner quelque souffrance que ce soit. Et quand nous ne pouvons pas faire autrement, de tâcher au moins que notre sueur et notre peine produisent leur content de pain et de fécondité.

Mais là n'est pas le problème que tente de résoudre l'apôtre Pierre. Il ne s'agit pas pour lui de savoir si l'on peut ou non éviter la douleur, si l'on peut ou non mesurer sa peine en fonction d'un rendement attendu et mérité, ni même si la défense de l'honneur de Dieu nous impose de justifier par des moyens douteux les souffrances subies par notre humanité.

Le problème que tente de résoudre l'apôtre Pierre, c'est celui-ci: comment traverser l'enfer sans abandonner toute espérance? Comment affronter la souffrance sans se résigner à l'absurde et finalement consentir à la toute puissance de la mort? Il ne s'agit pas pour Pierre de répondre théoriquement à une question de cours. L'enfer, la fournaise de l'épreuve, Pierre et ceux à qui il s'adresse s'y trouvent plongés, eux qui attendaient, et attendent toujours, et pour bientôt, l'avènement du Règne de Dieu.

À la toute-puissance réelle de la mort, on peut bien sûr opposer la toute-puissance imaginaire du Dieu Créateur: le monde est ainsi fait, c'est la volonté de Dieu; nos souffrances sont les conséquences de nos erreurs et de notre péché; nos souffrances sont notre participation à la rédemption de notre humanité; etc. Qu'importe la faiblesse de ces arguments, elle vaut mieux que l'obligation dans laquelle nous serions sans eux de nous résigner à une fatalité sans nom. Hélas, à ce jeu, la divinité créatrice qu'on invoque et à laquelle on se confie n'est autre que la mort: elle seule diffuse sur nos vie cette lumière immuable qui donne à celui qui s'y expose la paix d'un éternel repos.

À la toute-puissance réelle de la mort, Pierre n'a à opposer que la fragilité d'un symbole: pour répondre à la question insoluble du scandale de la souffrance, il n'a pas d'autre ressource que le mystère pascal de la croix et de la résurrection. Ce mystère associe la souffrance et la mort, dont il ne dénie pas la réalité à l'image du Dieu Créateur dont il respecte le pouvoir d'espérance. D'un coté, Pierre affirme que la traversée de la fournaise de l'épreuve n'a rien d'anormal, mais seule une lecture faussée du verset 19 nous donne à croire que les souffrances qui accompagnent cette traversée sont un effet de la volonté de Dieu. De l'autre coté il affirme que la volonté de Dieu, c'est qu'à travers la fournaise de l'épreuve, nous maintenions malgré tout notre confiance dans sa bonté créatrice en lui remettant notre âme. Ce faisant, Pierre ne fait que répéter et mettre en pratique l'une des paroles de Jésus prononcée sur la croix: "Père, je remets mon esprit entre tes mains". C'est ici que tout a été jugé; c'est ici, en ce foyer même de la maison de Dieu qu'à commencé le jugement. C'est ici qu'à grand peine, le Juste à souffert pour le salut de l'impie et du pécheur.

Si nous regardons au symbole que dessine pour nous l'histoire du Christ crucifié, la réalité de la croix convertit l'image que nous nous faisons du Dieu créateur et de sa toute-puissance. En guise d'image de Dieu, elle nous donne à contempler la réalité d'un homme qui s'épuise et se donne totalement pour tirer la création de l'absurde et du néant, d'un Dieu qui s'engage complètement dans la fournaise de l'épreuve où se forge la création nouvelle.

Si notre refus de renoncer à toute espérance ne peut se passer d'une divinité sur laquelle la fonder, c'est à ce Dieu-là que nous pouvons croire. Si la révolte et la protestation contre la souffrance sont constitutifs de la dignité et de l'honneur de notre humanité, alors c'est de ce Dieu-là et au travers de l'humanité dont il inaugure le prototype en Jésus Christ crucifié que nous pouvons recevoir cette dignité et cet honneur.

Si nous souffrons, nous ne souffrons pas pour le Christ, mais nous souffrons seulement à sa suite et à ses cotés. Nous ne justifions pas la souffrance qu'il subit et que nous subissons avec lui, mais nous en affrontons l'absurde et le non-sens sans nous y soumettre, en attendant que l'issue heureuse promise et déjà dégagée par la résurrection du Christ s'ouvre aussi devant nos pas.

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La création entre deux eaux

Matthieu 14, 24 à 33

 

Si l'histoire de Jésus marchant sur les eaux reste gravée au creux de nos mémoires, c'est parce que son invraissemblance et son étrangeté recèlent une vérité profonde. Cette histoire est d'abord une histoire de marins où il est question de tempête, de péril et de salut inespéré. Cette histoire est vraie parce que comme beaucoup d'histoires de marins, elle nous parle de cette tempête continuelle qu'est pour chacun d'entre nous le combat de notre existence dans le monde. Nous passons notre vie à essayer de nous maintenir à flot, de ne pas nous laisser submerger, parfois, nous nageons en eaux troubles, souvent nous frôlons le naufrage, nous sommes aussi entraînés dans le tourbillon de la vie, nous sommes dans le vent, nous allons à contre courant, etc.

Si Jésus marche sur les eaux, il a bien de la chance! Pour notre part, nous réussionssons tout au plus à conserver la tête hors de l'eau. Et, toujours par surprise, l'angoisse d'être aspiré vers le fond vient nous paraliser au moment où il nous faudrait rassembler notre courage. Vienne la tempête, et tout dans notre vie est sens dessus dessous, tous nos repères s'estompent et défaillent, le haut et le bas se mélangent, les peurs et les terreurs oubliées remontent des profondeurs où nous les avions refoulées pour tenter de nous engloutir. Le vent souffle par rafales et nous balote de toutes parts. C'est le tohu-bohu général. Il semble soudain que tout l'ordre de la création se disloque pour bientôt sombrer dans le néant.

Si cette histoire invraissemblable reste gravée dans notre imagination, c'est que nous n'avons aucune difficulté à rentrer dedans. Nous sommes dans la même galère que les disciples. Nous voilà désormais à bord, avec eux, au milieu des éléments déchaînés. La détresse est à son comble, sauf Pierre qui conserve encore un peu de son assurance habituelle et qui a jusqu'à présent évité que la panique ne s'installe à bord. Soudain, au milieu de cette abominable soupe grise qui nous environne et nous glace les sangs, apparaît à quelques encâblures une image floue, tout juste une silhouette.C'est plus qu'il n'en faut pour nous faire perdre le peu de sang-froig qui nous reste: "C'est un fantôme!" Un ce ces êtres maléfiques qui hantent le fond du lac et profitent des jours de tempête pour remonter à la surface et provoquer la perte des malheureux qu'elle a surpris. La silhouette se rapproche et il nous semble distinguer les traits de Jésus, que nous avions laissé tout à l'heure sur la rive. Notre terreur s'en accroît d'autant: le démon a pris la forme de l'être qui nous est le plus cher pour mieux nous égarer. À ce moment, une voix en provenance de cette effroyable apparition nous interpelle: "C'est moi, confiance, n'ayez pas peur."

Pierre desserre les dents et crie vers la forme: "Seigneur, si c'est toi, ordonne moi de venir vers toi sur les eaux." C'est tout lui, cette réaction: chiche, si tu me le demandes, à moi, à moi Pierre, j'en fais autant que toi; et ce sont ces poules mouillées qui m'entourent qui vont en prendre plein la vue! Pïerre le battant, Pierre le courageux, Pierre le téméraire. Pierre en proix une fois de plus au péché: il ne se sent plus Pierre, voilà maintenant que la tempête s'est emparée de son coeur, convoitise et démesure. Non mais, pour qui il se prend?!

"Viens!" lui crie la voix. Et notre Pierre de se jetter à l'eau. Ça ne pouvoit pas manquer, le voilà qui coule à présent, saisit par la peur et le doute. Il n'y a plus rien à faire pour lui. Il a tout juste le temps de pousser un dernier cri: "sauve-moi!"; seule apparaît desormais hors de l'eau sa main tendue et crispée qui continue à crier "sauve-moi!" Et nous qui ne pouvons rien faire.

Il s'est passé quelque chose d'extraordinaire: tout à coup, l'ombre était là, plus proche, plus nette. C'était Jésus, plus de doute possible. Sa main a saisit la main de Pierre. Le voilà tiré d'affaire. Ces deux mains, l'une saisissant l'autre, c'est une image dont nous nous souviendrons toujours. Elle a pris la force d'un symbole: celui de la foi transmise de Jésus à Pierre alors qu'il était englouti, en proie au doute et à l'angoisse.

"Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?" Ves paroles ne sonnaient pas comme un reproche. Il y avait dedans tout l'amour de Jésus, comme s'il voulait lui dire: j'aime bien les gens qui se jettent à l'eau, Pierre; tu viens ainsi de prendre l'exacte mesure de ta foi; tu es comme tout le monde, Pierre, un douteur, un pécheur; tu ne savais pas à quoi tient ta foi; maintenant tu le sais: à cette main tendue qui t'a sauvé de la noyade.

Ils sont remontés dans la barque. Comme par miracle, le vent est tombé, le grain était passé.

L'appel de Pierre, cette main tendue qui sauve, ce Jésus qui traçait son chemin au milieu des eaux bouleversées, tout ce que nous avions appris de nos pères nous le rendait désormais évident: tout cela était vraiment l'oeuvre du Dieu qui avait fait sortir notre peuple du pays d'Égypte. Ça a été comme un cri du coeur: nous sommes tous tombés à genoux et de nos lèvres a jailli: "Vraiment, tu es le fils de Dieu!"

Cette histoire est complètement invraissemblable. Mais les tempêtes que nous affrontons nous-mêmes sont-elles vraisemblables. Si peu que face à l'adversité, on dit souvent: "Ça n'est pas possible! Ça n'est pas vrai!" Et pourtant, on est dedans, et jusqu'au cou! Et si notre vérité se joue quelque part, c'est bien dans la tempête. Cette histoire invraisemblable dit la vérité sur Dieu, sur Jésus, sur notre humanité et sur notre monde.

Nous vivons dans un monde dont le calme et la paix sont toujours précaires; un monde en état de tempête perpétuelle où tout est toujours mélangé: joie et peines, souffrance et bien-être, quiétude et angoisse. Nous sommes plongés dans ce tohu-bohu dans lequel nous sombrons bien plus souvent que nous y flottons. En nous et en dehors de nous, tout notre être est soumis à ce tohu-bohu incessantauquel nous ne pouvons rien. Ça, une Création? Le chaos, c'est plutôt le mot qui convient. Dans cette soupe grise où rien ne donne ni prise, ni sens, discernons-nous seulement un ciel vers lequel lever les yeux, ou le poing. Nous sommes seuls au milieu de la tempête, hommes de peu de foi, douteurs, présomptueux, souvent enclins à imiter Dieu, à vouloir être comme des dieux, à chercher à marcher sur les eaux par nos propres moyens. Malgré tout, nous vivons, alors que la tempête aurait du depuis longtemps tout engloutir. C'est cela le mystère de la Création: la Création comme une tempête.

Comment Jésus peut-il marcher sur les eaux alors que la tempête a fait disparaître toute surface plane et horizontale sur laquelle il pourrait poser le pied. Pour marcher sur quelque chose, encore faut-il qu'il y ait quelque chose. Sur quoi Jésus marche-t-il, au milieu de ce tohu bohu? Et pourtant Jésus trace son chemin au milieu de la tempête, un chemin qui dessine une limite nouvelle entre le haut et le bas, entre la confiance et la peur, entre la foi et le doute, entre le ciel et les ténèbres de l'abîme. En traçant ainsi son chemin au milieu des éléments déchaînés, Jésus accomplit l'acte créateur de Dieu. Le souffle de Dieu planant à la surface des eaux et jésus marchant sur les eaux, c'est tout un: "Vraiment, tu es le fils de Dieu!"

Le chemin que tracent les pas de Jésus au coeur de la tempête, ce chemin nous traverse, nous et nos tempêtes. En nous aussi, Dieu crée, sépare le ciel de la terre, le haut du bas, la lumière de ténèbres. Cela ne se fait pas sans souffrances ni angoisses. Ce chemin, nous pouvons le discerner en nous parce que Jésus y marche et nous le rend visible. Ce chemin, nous ne pouvons savoir qu'il a un sens que parce que la main de Jésus est là, tendue, en réponse à tout appel, prête à donner foi, espérance et amour. Prête à donner sens: la Création est en souffrance du Royaume. Nous sommes créés en attente de l'apaisement de la tempête, créés pour la louange: "Vraiment, tu es le fils de Dieu!" chaque fois que cette louange est prononcée au coeur de nos tempêtes, malgré la peine, malgré la souffrance, malgré l'angoisse, la Création nous apparaît dans sa vérité: un chemin de foi et de salut qui mène au royaume.

    pour les iconophobes

Mortel quant à soi

 
2 rois 4, 2 à 37
 
L'histoire d'Élisée, de la Sunamite et de son fils ressemble beaucoup à celle de la résurrection par Élie du fils de la veuve de Sarepta. Mais, alors que la veuve de Sarepta a déjà un enfant, la sunamite est mariée et n'a pas d'enfant. Contrairement à la veuve de Sarepta qui supplie d'emblée Élie de sauver la vie de son fils, la sunamite ne manque de rien et ne réclame rien: c'est une femme de condition. Son infécondité ne l'empêche manifestement pas de vivre tranquile au milieu des siens. Sa force de caractère lui a permis de faire accepter cette incapacité pourtant disqualifiante dans toutes les sociétés traditionnelles. La générosité de l'accueil qu'elle réserve à Élisée fait sans doute partie des nombreuses qualités par lesquelles elle a su se faire apprécier de son entourage et de son mari.

En mettant à la disposition d'Élisée un pied à terre permanent et exclusif, la sunamite en fait manifestement trop. Cette excessive générosité semble gêner Élisée. Il ne veut pas être à ce point l'obligé de la sunamite. L'hospitalité par trop obligeante de cette femme cache sans doute quelque chose. Que veut-elle que celui qu'elle oblige par ses largesses fasse pour elle? Géhazi, le serviteur d'Élisée, lui donne la clef de l'attitude presque déplacée de la sunamite à son égard. Si cette femme se comporte à l'égard d'Élisée comme une mère, c'est qu'elle n'a pas d'enfant. Voilà notre Élisée en danger d'adoption. La sollicitude maternelle que la sunamite a reporté sur lui risque de devenir étouffante et de nuire à l'exercice de sa vocation prophétique. Quel autre moyen d'échapper à l'emprise de cette femme que de lui promettre un enfant. Mais la femme n'en veut pas: on ne la fera pas revenir sur le deuil qu'elle a fait d'être mère, elle a comblé ce manque, elle n'a jamais manqué de rien, elle ne manque de rien, c'est elle qui donne, tout le reste est mensonge.

Et le mensonge d'Élisée devient pourtant vérité, ou plutôt demi-vérité. Cet enfant qu'elle se refusait à vouloir, elle ne l'a jamais vraiment mis au monde, jamais vraiment laissé sortir du deuil dans lequel elle avait enfermé le désir qu'elle en avait. Et le premier jour qu'il sort pour aller dans le monde des hommes, à l'extérieur, vers les autres, sa tête lui fait mal et il ne retourne au giron maternel que pour y mourir.

À partir de là, tout se passe entre Élisée et la sunamite comme si la vie du monde extérieur était suspendue, comme si cette mort ne devait être connue que d'eux seuls et bien sûr du serviteur Géhazi qui joue depuis le début le rôle du messager.

La mort de l'enfant oblige enfin la sunamite à sortir et à avouer qu'elle désire quelque chose, que quelque chose lui manque. La mort de l'enfant l'oblige à accepter de n'être plus celle qui donne, qui oblige et qui garde, mais celle qui demande et qui prie. Cette obligation, la sunamité l'assume comme le reste avec détermination: elle va droit au but, sans s'arrêter. Quand Gehazi lui demande des nouvelles des siens, elle lui répond que tout va bien. Il faut que la sunamite se précipite aux pieds d'Élisée pour que celui-ci s'aperçoive qu'il n'avait lui-même jusqu'à présent pas éprouvé le besoin de mêler le Seigneur à cette affaire. Et s'il envoie Gehazi procéder à quelques manipulations auprès de l'enfant c'est sans doute parce qu'il n'entend toujours pas l'y mêler. Élisée ne voulait pas être en reste à l'égard de la sunamite, il ne voudrait sans doute pas l'être non plus à l'égard du Seigneur. Mais dans la bouche de la sunamite éclate enfin la prière sous forme d'une invocation de la vie du Seigneur. Et cette invocation fait sortir Élisée.

Alors, la chambre d'Élisée chez la sunamite, cette chambre qui était censée le retenir auprès d'elle, cette chambre à laquelle il avait réussi à échapper en lui promettant un enfant, cette chambre devenue mortuaire après que l'enfant mort y eut été déposé, cette chambre devient le lieu de la véritable gestation et de la véritable naissance de l'enfant.

Cet enfant, il a tout pour être heureux. Il a tout pour vivre. Une seule chose lui manque: le souffle de vie. Ce souffle, Dieu seul peut le lui donner. Pour cela, il faut que l'histoire de cet enfant impossible cesse d'être une affaire privée entre Élisée et la sunamite. Il faut qu'Élisée aussi consente à se tourner vers le Seigneur, à prier et à demander qu'il donne son souffle à cet enfant. Alors le souffle revient à l'enfant, il éternue sept fois. Et pour la première fois de tout le récit et comme s'il s'agissait de l'enjeu de son retour à la vie, il n'est plus « l'enfant », mais « ton fils » et « son fils ». Il sort, enfin vraiment vivant.

 

Cette histoire est ou bien trop simple, ou bien trop compliquée. Elle est trop simple si nous n'en faisons qu'une histoire de foi et de miracle. Comme si, pour qu'on comprenne bien qui il est et quelle est sa puissance, Dieu s'y reprenait à deux fois. Cette simplicité ne se maintient que si nous nous satisfaisons de la cruauté de ce Dieu. Or, précisément, la sunamite ne s'en satisfait pas et la conteste. Si nous voulons comprendre ce qui se passe dans cette histoire, il nous faut accepter un minimum de complications. Ce récit nous parle de deuil, de vie et de mort, de mort et de vie, dans un sens (là où tout est simple) et puis dans l'autre (là où tout se complique). Il met en scène deux manière différentes de faire son deuil. La sunamite avait fait le deuil de sa fécondité. Elle l'avait bien fait et en défendait âprement les acquis. Mais cette manière de faire son deuil était une manière de ne rien devoir qu'à elle-même et de ne rien vouloir laisser sortir d'elle-même. Même Élisée, elle voulait le ramener à elle pour le garder rien que pour elle. Sa générosité était de celles qui vous obligent, que l'on ressent toujours sourdement comme une menace pour sa liberté sinon pour sa vie et que l'on finit toujours par fuir pendant qu'il est encore temps. En réponse à cette sollicitude étouffante, Élisée lui-même ne souhaitait aussi ne rien devoir qu'à lui-même, aussi avait-il laissé Dieu à l'écart de cette affaire. Dans cette histoire, tout se débloque à partir du moment ou chacun des protagonistes accepte de sortir et de laisser sortir. Et comme par hasard, c'est le moment où l'aveu d'un manque et une prière de demande sortent enfin du quant à soi des personnages pour monter vers le Seigneur. Alors, l'enfant peut lui-même sortir, il peut naître et devenir « quelqu'un fils de quelqu'un »: ton fils, son fils, mon fils; la vie qui passe par moi, s'échappe de moi et poursuit son chemin; comme le prophète qui ne faisait que passer et que son hôtesse voulait retenir, comme la Parole de Dieu qui pousse le prophète en avant, mais qui toujours lui échappe. C'est à la clôture de nos existences, à leur involution sur elles-mêmes qu'il nous faut renoncer. Ça n'est pas à la mort que ce deuxième deuil nous demande de consentir, mais à l'échappée de la vie, au passage du souffle.

Un jour, le Fils naîtra des rapports tumultueux entre le Père et notre condition humaine. Un jour le souffle de Dieu donnera la vie au rejeton inespéré de notre humanité stérile et le fera échapper au tombeau où nous le tenions enfermé. Ce jour est venu et il nous a nous-même fait sortir de nos propres tombeaux.

 
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Théophagie

Jean 6, 51 à 58

Une fois de plus, Jésus est pris en flagrant délit de provocation: avec une grande élévation, il vient de parler longuement du pain descendu du ciel. Au même titre que les juifs qui l'écoutent, nous sommes tout à fait disposés à convenir qu'il s'exprime de façon imagée. Le pain auquel il se compare doit être entendu dans un sens figuré. Ne devons-nous pas, comme l'Éternel l'enjoignait aux juifs lors de leur entrée en Canaan, nous nourrir de tout ce qui sort de la Bouche de Dieu, c'est-à-dire de sa Parole. La fidélité à la Parole du Seigneur est la seule garantie de pérénité des peuples qui se réclamment de son Alliance et qui cherchent leur chemin à travers les vicissitudes de l'histoire universelle. La Parole de Dieu est la nourritture spirituelle qui nous permet de tenir le coup dans nos traversées du désert.

Mais voilà que Jésus nous fait choir du ciel de spiritualité où il nous avait entraîné : « le pain que je donnerai, c'est ma chair! » Cette rupture soudaine nous précipite tout droit dans l'horreur. L'allusion à des pratiques anthropophagiques est sans ambiguité possible. La question des juifs qui l'écoutent : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger? » est parfaitement justifiée. Mais Jésus y répond en insistant lourdement : non content de parler de la chair du Fils de l'homme, il parle aussi de son sang! Et au cas où nous n'aurions pas compris, il en rajoute encore : c'est sa propre chair, sa chair réelle, qu'il s'agit de manger; et son propre sang, son sang réel, qu'il s'agit de boire. En guise de bouquet final, il finit par affirmer: « celui qui me mangera vivra par moi. » Qu'il s'agisse de la condition d'accès à la vie éternelle n'y change rien, au contraire! C'est bien la vie éternelle que le prince Dracula cherche à obtenir quand il boit le sang de ses victimes. C'est bien leur force vitale que les anthropophages cherchent à s'approprier quand ils mangent la chair de leurs ancêtres ou des plus valeureux de leurs ennemis vaincus. En fait de « pain descendu du ciel », on peut dire que Jésus nous fait tomber de haut!

Notre troisième motif d'horreur tient à ceci que les protestants réformés se sont souvent moqués des conceptions catholique romaine et luthérienne de la Sainte-Cène en traitant d'anthropophages ceux qui s'y ralliaient. Or Jésus coupe court à toute interprétation spiritualisante de sa présence dans les espèces du pain et du vin. Il insiste au contraire sur le fait que celui qui veut recevoir réellement la vie éternelle doit le manger réellement. Ne s'agirait-il que de manger et de boire spirituellement ses paroles, Jésus les assaisonne ici d'une sauce qui les rend proprement immangeables et imbuvables!

Nous ne sommes pas les seuls à les trouver rudes et d'une insoutenable crudité. Les disciples sont en effet tout aussi choqués que les autres auditeurs de Jésus. Et Jésus ne leur donne pas vraiment de quoi atténuer leur scandale. Quand il leur répond: « Et si vous voyiez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant? », de quelle ascension s'agit-il, sinon d'abord de celle qui le conduira en haut de la croix?

Tel est l'enjeu non seulement des propos de Jésus, mais de sa vocation et de sa vie toute entière. C'est là, sur la croix, que la parole de Dieu prend chair. Dans la chair réel et le sang réel de notre histoire humaine réelle, Jésus engage réellement sa chair réelle et son sang réel. Et dans cet engagement total du Fils, le Père est lui-même totalement et réellement engagé: Sa Parole s'incarne, se fait chair et sang. Sa Parole descend réellement du ciel: elle n'est plus Parole en l'air, mais Parole aux prises avec la vie jusques et y compris dans ce qu'elle a de plus abject, de plus redoutable, mais aussi de plus inéluctable: la chair et le sang, la souffrance et la mort. Nous savons bien que tous, il nous a fallu, il nous faut et nous faudra en passer par là. Ce pain est noir et ce vin amer, mais de toute façon, nous le mangerons et nous le boirons. Voilà le fin mot de notre condition humaine.

Les chemins qui mènent à la vie nouvelle passent eux-aussi par cette porte, ce passage, cette pâque de la chair et du sang, de la souffrance et de la mort. C'est du moins ce que Jésus entend nous signifier quand il nous embourbe jusqu'à l'horreur de leur consommation dans les réalités répugnantes de la chair réelle et du sang réel de sa vie réelle. Quand Jésus nous parle de sa chair et de son sang, quand il nous dit qu'à travers eux nous est donnée à consommer la vie même de Dieu, il s'agit bien sûr d'une image. Mais Jésus engage dans cette figuration son sang réel et sa chair réelle. En Jésus la dynamique créatrice de la Parole même de Dieu s'incarne dans la réalité faite de chair et de sang de notre histoire humaine. La Parole de Dieu ne descend pas du ciel portée par les anges, elle en choit pour accompagner notre humanité dans sa chute et dans sa déchéance. En Jésus, sur la croix, Dieu se laisse littéralement absorber par notre humanité. Il y engage toute sa vie.

Les juifs auxquels Jésus s'adresse seront les acteurs, ou plutôt les instruments, de cette absorption de Dieu par l'histoire humaine. C'est par eux, et malgré eux, que la volonté de Dieu dont Jésus se déclare ici le héros s'accomplira. Au nom même de cette piété, de cette haute spiritualité et de cette incontestable rigueur morale qui leur rend justement odieuse l'abjection des propos de Jésus, ils le crucifieront. Au coeur de l'histoire de notre humanité, la chair du Fils de l'homme sera mangée et son sang bu. L'allusion faite par Jésus à la présence des incroyants et du traître parmi ses auditeurs immédiats a non seulement pour but de confirmer que l'élévation dont il parle est d'abord celle de la croix, mais elle nous implique nous-mêmes dans le processus d'absorption engagé par Dieu. Elle nous y fait nous-mêmes entrer par l'étape première de l'incroyance et de la trahison. Nous ne pouvons pas croire que, sur la croix, Dieu engage jusqu'à l'épuisement toute sa vie en Jésus. C'est parce que l'usage qu'il fait ici de sa puissance nous déçoit que nous le trahissons. Nous participons pleinement de cette humanité là qui se défie de Jésus, le livre et le crucifie.

De toute façon, nous sommes concernés par la passion, la croix et la mort de Jésus. Que nous le voulions ou non, nous sommes historiquement solidaires de cette humanité incrédule et infidèle qui a crucifié Jésus. Que nous le voulions ou non, de son sang et de sa chair, c'est comme si nous en avions mangé et bu. Une fois ceci accepté, nous pourrons peut-être enfin digérer les paroles de Jésus: « celui qui me mangera ... vivra par moi. »; « celui qui mangera du pain que voici ... vivra pour l'éternité » Ce qui sépare l'incrédulité et la trahison de la résurrection et de la vie, c'est l'épreuve de la passion et de la croix. Ce qui sépare l'incrédulité et la trahison de la nouvelle naissance et de la vie éternelle, c'est la pâque de la repentance et du pardon. Cette pâque, la croix de Jésus l'a ancré réellement dans l'histoire réelle de notre humanité. La toute-puissance de Dieu s'y consomme et s'y consumme réellement jusqu'à épuisement de la chair réelle et du sang réel du Christ. Cet épuisement est l'image même de l'action créatrice de la Parole de Dieu qui se fraye toujours à nouveau un chemin de la mort vers la vie et nous entraîne sans cesse dans son sillage de résurrection. En Jésus sur la croix, Dieu s'épuise à nous ouvrir une porte vers la vie nouvelle.

La question n'est pas de savoir si le pain et le vin de la Cène sont la vraie chair et le vrai sang du Christ. Il s'agit plutôt de savoir si nous sommes prêts à confesser notre solidarité avec cette humanité d'autant plus horrifiée par les allusions anthropophagiques de Jésus qu'elle se sait secrètement mue par le désir de se saisir par tous les moyens de la toute puissance de Dieu, y compris en se nourrissant de sa chair et en s'abreuvant de son sang. Si nous l'acceptons, alors le pain et le vin de la Cène viennent se substituer pour nous au corps et au sang du Christ. Ils le symbolisent. Ils confessent d'abord notre participation à l'incrédulité et à la trahison, notre contribution à la passion et à la croix. Mais en réponse à cette confession, ils disent aussi le don du Fils et le pardon du Père. Le don du symbole du pain et du vin nous fait passer outre l'horreur réelle de la passion et de la croix pour nous conduire au-delà. Mieux que la chair et le sang, dans leur paisible quotidienneté, le pain et le vin de la Cène nous disent la vie et la joie du monde nouveau qui s'inaugure sur la croix et que Dieu renouvelle pour nous jour après jour. Alors l'Esprit vivifie. Alors les paroles scandaleuses que Jésus à dites deviennent pour nous esprit et vie.

 

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Ce Dieu qui nous sépare

Matthieu 10/34 à 42

Gen 1/1 à 3

«Oui, je suis venu pour séparer»

Nous sommes prêts à accepter que l'annonce de l'Évangile n'aille pas de soi. Nous trouvons normal qu'elle rencontre des oppositions parfois violentes auxquelles les chrétiens doivent être préparés. Comme on dit: «on ne peut pas satisfaire tout le monde et son chien».

Mais le glaive de la Parole de Jésus est beaucoup plus acéré que ça. Et il tranche comme un scalpel dans la chair même de ce que nous avons de plus cher: le lien familial. Dangereux personnage que ce Jésus. Nous ne sommes pas les premiers que ces Paroles de Jésus rendent perplexes. Nous avons bien raison de les considérer avec une certaine méfiance. Elles exhalent de tels relents de guerre sainte et d'intégrisme sectaire.

Si les évangiles n'ont pas jugé bon de nous cacher cet aspect de sa personnalité, nous ne devons pas non plus refouler l'aversion que l'étrangeté de ses propos suscite en nous. Jésus ne dit-il pas que l'annonce de l'Évangile lui crée des ennemis. Notre aversion pour ce Jésus qui se mêle de ce qui ne regarde pas et vient trancher dans la chair des liens familliaux est le signe que nous sommes ennemis de l'Évangile et que c'est malgré nous que le glaive de la Parole vient nous frapper au coeur. Tout cela nous est foncièrement étranger, et cette étrangeté nous inquiéte.

Qu'en est-il de cette séparation qu'accomplit malgré nous et contre nous le glaive de la Parole? De quelle nature est cette paix que le passage au fil du Verbe vient déranger? L'Évangile de Jean nous en dit assez sur la Paix que Jésus apporte pour que nous soyons alertés. La Paix de l'Evangile de Jean n'est pas celle que le monde donne. Ici, c'est d'elle qu'il s'agit: la paix à laquelle on pense quand on dit: «foutez-moi la paix!» ... à ses enfants, par exemple, quand ils troublent par leurs disputes l'idéal de tranquilité familiale que nous aimerions tant leur voir respecter. Mais cet idéal de la tranquilité familialle est-il autre chose qu'une chimère? En la matière, à défaut de se taire, il vaut mieux ne parler que pour soi-même; mais sauf à s'illusionner sur ce que sont réellement nos rapports familliaux, il vaudrait mieux éviter de prendre les relations entre frères et soeurs et la rapports entre parents et enfants pour des modèles de charité chrétienne! Et Jésus fait bien de parler des relations entre la mère et la belle-mère, parce que, là au moins, personne ne se fait d'illusion!

Bien que la Bible dise que c'est l'homme qui quittera son père et sa mère pour prendre femme, la plupart des traditions, y compris la juïve, organisent le mariage comme une sorte d'absorption de la belle-fille par le giron famillial du mari. Et il n'y a pas qu'en Chine que la belle-mère est instituée gardienne de la conformité de la belle-fille aux canons de la paix familiale. Il arrive parfois que ça soit l'inverse. Dans tous les cas, ce qu'on refuse à l'étranger nouveau venu, femme ou mari, c'est le droit d'être quelqu'un d'autre. En généralisant, on pourrait peut-être dire que ce qui fait de nos familles des champs d'affrontement, des tohu-bohu en attente du passage de la Parole, c'est que la paix que nous voudrions y voir régner se fonde sur l'idée que tout le monde devrait y marcher du même pas, se conformer à quelqu'idéal uniforme de comportement fraternel et filial. Que chaque membre de la famille soit considéré comme quelqu'un d'autre, c'est sans doute ce qu'interdit une certaine conception de la famille unie dans une tranquilité sans nuages. Combien d'entre nous gardent au plus profond d'eux-mêmes un souvenir cuisant de l'arrivée du petit frère ou de la petite soeur, bref de cet étranger et de ce concurrent avec lequel on nous obligeait à partager. Si nous sommes réticents à ce que nos enfants se marient avec des personnes d'une autre culture ou d'une autre condition, c'est que nous pressentons que cela va nous poser des problèmes. Cela vaut aussi pour les rapports que nous entretenons avec nos parents: quelque soit notre âge, nous tolérons mal qu'ils nous échappent et vivent leur vie en bousculant l'idée que nous nous faisions de cette paix tranquile dont nous les avions consacrés gardiens. À vrai dire, la présence de Jésus n'est pas vraiment nécessaire pour semer la zizanie dans la paix de nos ménages, de nos familles ou de nos foyers. C'est la vie qui nous contraint à reconnaître son enfant, son frère, sa soeur, son père ou sa mère comme quelqu'un d'autre; c'est la vie qui nous contraint à accepter que leur identité et leur personnalité échappent à notre emprise. Et c'est seulement quand nous consentons à cette échappée qu'il nous devient possible de les aimer vraiment.

Si quelqu'un s'impose à nous comme quelqu'un d'autre, c'est bien Jésus. Si quelqu'un nous échappe dans la croix et la résurrection autant qu'il a échappé aux disciples, c'est bien Jésus. Cette double échappée de la croix et de la résurrection, c'est le tranchant même de la Parole. De cette même Parole dont le livre de la Genèse nous dit qu'elle crée en séparant. C'est ce glaive là que Jésus est venu apporter en portant sa croix, c'est le fil de cette épée là qu'il nous invite à laisser passer sur nous. Jésus, par l'échappée de la croix et de la résurrection, devient pour nous plus que quelqu'un d'autre: il devient l'Autre. Il nous est donné de l'aimer non pas comme notre semblable, ni comme « l'un des nôtres », mais comme l'étranger qui s'est approché de nous et dont nous avons reçu la vie. Sa Parole nous sépare, comme elle sépara autrefois la lumière de l'obscurité, elle nous met à part, elle fait de nous quelqu'un d'autre. Tel est le sens du nom que nous recevons au jour de notre baptême: en Jésus, Dieu le Tout-Autre m'appelle par mon nom, il me donne un nom rien qu'à moi, un nom qui me met à part, un nom pour vivre ma vie et pour voler de mes propres ailes.

Aussi bête que cela puisse paraître, il y a peut-être là une recette de la paix familiale. Ô certes pas une paix de tout repos: quelqu'un d'autre, on ne sait jamais comment il va réagir, ni ce qu'il va inventer. On ne sait jamais ce qu'il nous réserve comme bonne ou comme mauvaise surprise. On ne sait jamais où ces désirs et ses envies vont le porter. On ne sait jamais s'il vient pour la paix ou pour la guerre. Et c'est à ce moment là qu'il faut se souvenir que Jésus nous a aimé non pas parce que nous lui étions semblables, mais parce que nous sommes des autres que Dieu aime. C'est alors qu'il faut se souvenir que leur baptême est le signe que nos enfants sont aimés de Dieu pour eux-mêmes, à cause de la part d'étrangeté qui leur est propre et qui fait de chacun d'eux quelqu'un à part. C'est alors qu'il faut les aimer non pas parce qu'ils nous ressemblent mais parce qu'ils sont quelqu'un d'autre, de différent de nous, que Dieu nous donne à aimer.

Ce n'est pas l'amour de nos parents ou de nos enfants qui nous rend digne de l'amour de Dieu, mais c'est l'amour que Dieu nous porte qui nous rend capable d'aimer nos parents et nos enfants comme des proches et non comme des semblables: comme des prochains. C'est la confiance dans l'amour que Dieu nous a manifesté en Jésus-Christ qui nous rend capable d'accueilir leur proximité, leur singularité, bref leur étrangeté profonde, non plus comme une menace pour notre tranquilité, mais comme un témoignage de cette grâce de Dieu qui ne cesse de nous pousser en avant, de réconciliations en réconciliations. Et c'est alors que nous recevons une récompense de prophète: à chaque fois, nous en apprenons un peu plus sur nous-mêmes, sur notre propre étrangeté à nous-même, sur ce qui fait de chacun de nous aussi un être à part, un saint, c'est-à-dire quelqu'un d'autre que Dieu aime.

Amen

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Abus de confiance

Jérémie 20, 7 à 18

On est à la veille de l'invasion de Juda, du siège, puis de la destruction de Jérusalem par les armées babyloniennes. Jérémie vient de briser symboliquement une cruche au seuil de la porte dite des tessons pour symboliser le sort que le Seigneur réserve à Jérusalem. Il n'est pas un haut dignitaire du royaume que Jérémie n'ait accablé de quolibets et affublé de sobriquets insultants. Jérémie vient tout juste de traiter d'épouvantail le recteur de la Maison du Seigneur au moment même où celui-ci le libérait du pilori auquel il l'avait fait préalablement attacher pour lui faire passer son goût immodéré de la caricature politique.

Rendu à une liberté qu'il sait précaire et profitant du court instant de répit qui lui est offert, Jérémie craque. Il n'en peut plus. La plainte qu'il fait monter vers Dieu nous offre une des descriptions les plus honnêtes des vicissitudes intimes de la vocation prophétique. La plainte de Jérémie commence par « Seigneur, tu as abusé de ma naïveté » et elle se termine par « Pourquoi suis-je sorti du sein pour connaître peine et affliction ». La louange de Jérémie n'est-elle alors qu'une éclaircie passagère dans un ciel sombre et chargé d'orage?

Si nous en croyons le passage que nous avons entendu, Jérémie est un être possédé, désespéré et brisé par les contradictions. Voilà ce que c'est qu'un prophète en son fort intérieur. Son comportement extérieur nous donne l'impression d'avoir affaire à un battant que rien n'arrête. Et au dedans de lui, Jérémie est un être fragile, plein de doutes, de questions, de révoltes contre le Dieu même au nom duquel il prophétise.

Le Seigneur a abusé de la naïveté de Jérémie: quand Jérémie a commencé à prophétiser, tout ce que le Seigneur lui inspirait lui semblait tellement évident. Il était convaincu que ceux qui l'écouteraient comprendraient aussi bien que lui la nouveauté du message qu'il leur délivrait. Les avertissements qu'il avait à transmettre étaient rudes, certes. Mais les gens lui seraient certainement reconnaissant de les avoir averti à temps des catastrophes qui les menaçaient. Jérémie était bien naïf. Il s'en rendait compte à présent. Alors que des nuages toujours plus lourds s'ammoncelaient au dessus de Jérusalem, alors que la menace des armées puissantes de Babylone se rapprochait de plus en plus des murailles de la cité, l'opinion publique et les puissants continuaient de s'en remettre aux prévisions optimistes et lénifiantes des prophètes officiels. Et tout le monde se moquait de Jérémie.

Le pire, c'est que Jérémie lui-même aurait bien voulu y croire, aux pronostics favorables des prophètes de cour. Il aurait bien voulu jouir, ne serait-ce que quelques instants encore avant la catastrophe, de cette tranquilité dont jouissait ses contemporains et dont lui, Jérémie, savait combien elle était précaire. Il aurait bien voulu conserver la confiance et l'estime de ses proches. Mais même eux l'avaient laissé tombé et le prenaient pour un fou dangereux.

Si seulement il avait pu se débarasser de la conviction qui l'animait malgré lui. Si seulement il avait pu aveugler la lucidité tragique qui éclairait son intelligence de l'éclat des lances, des épées et des lueurs des incendies. Si seulement il avait pu assourdir la voix qui faisait résonner chaque nuit à ses oreilles le fracas des armes, le roulement des charges de cavalerie, la clameur du pillage et la longue plainte des déportés. Tout cela, il le savait, était ineluctable. Alors, à quoi bon? Mais, cette lucidité politique, morale et stratégique que Dieu avait mise en lui, il en était comme possédé. Comment s'en libérer, sinon en la partageant avec autrui. Ce que voulait Jérémie, c'était que d'autres portent avec lui le fardeau de ces visions tragiques qui le dévoraient. Il se rendait bien compte aussi que personne autour de lui ne voudrait se laisser atteindre par une telle contagion. Tous ceux qui le raillaient, le guettaient, le menaçaient, il les comprenait et les haïssait à la fois. Possédé à l'intérieur par une lucidité qu'il ne maîtrisait pas, mis en question à l'extérieur par ceux qui refusaient de porter avec lui l'inquiétude qui l'animait, Jérémie se sentait dépossédé de lui-même. Il ne savait plus qui il était.

Et puis tout à coup, au coeur même de la plainte de Jérémie, la conviction intime se fait plus forte, le désir profond qui l'anime prend le dessus. De par dessous cette lucidité tragique qui lui brûle les intérieurs, de par dessous la haine qu'il voue à Dieu de l'avoir affecté d'une si obscure clairvoyance, Jérémie laisse monter le chant de sa louange et de son amour pour Dieu. Bien sûr, cela commence par un cri de revanche et de vengeance dirigé contre ceux qui le persécutent. Mais le ressentiment fait jaillir une parole forte: « Le Seigneur est avec moi ». Une parole qui ne prend son vrai sens que parce qu'elle jaillit dans la bouche de celui qui, en proie aux quolibets et au menaces, en vient à douter profondément de lui-même. Face aux autres qui lui refusent toute reconnaissance, franchissant la haine qu'il voue au Dieu qui a abusé de sa naïveté pour le posséder, Jérémie se confie dans le Seigneur, il lui confie sa justice, ses sentiments et ses pensées. Dans le même temps où il prend totalement à son compte cette lucidité tragique dont il se disait jusque là possédé, il se laisse reconnaître par le Seigneur: « C'est à toi que je remets ma cause ». Et enfin vient la louange. Une louange porteuse du noyau dur de la « cause » de Jérémie, de cette cause qu'il remet au Seigneur et qui les lie d'amour l'un à l'autre: « Il arrache la vie des pauvres au pouvoir des malfaiteurs. »

Une fois passé par là, Jérémie peut franchir toutes les morts.

Et pourtant la plainte reprend.

Mais cette plainte sonne comme une provocation à l'amour même de Dieu. De même que l'adolescent ou l'enfant provoque l'amour de ses parents en leur crachant à la face l'irresponsabilité dans laquelle il se trouve de sa propre naissance, de même Jérémie rappelle à Dieu qu'il n'a pas demandé à naître. Mais ce qui se dit derrière les provocations suicidaires et à travers l'ironie morbide du propos, c'est le souvenir de la chaleur du sein maternel et le bonheur de la naissance et de l'accueil de la vie: « Un fils t'est né... et il le combla de joie ».

Malheur à celui qui continue de croire que le bonheur est possible. Malheur à celui qui dans la détresse persiste à croire que le Seigneur arrache la vie des pauvres au pouvoir des malfaiteurs. Malheur à celui qui dans la tempête continue de croire que Dieu a fait le monde pour le bonheur et pour la vie. Celui-là sera toujours intransigeant avec le mal, lucide sans concession sur l'étendue de ses développements, incapable d'étouffer la révolte qui brûle en lui. Jérémie est celui-là.

Et pourtant c'est lui le vivant.

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