Y-a-t'il une vie
après la Loi

Matthieu 5, 17 à 37
« Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. »
 
Si la Loi était faite pour nous mettre en règle avec Dieu, si elle était la clef qui nous ouvre les portes du royaume de Dieu, alors la moindre de nos pensées nous en barrerait le seuil. Bien sûr, en pratiquant la Loi jusqu'au scrupule, nous pouvons nous arranger dès ce monde-ci une petite vie confortable, sans ennemis, sans aventures et sans tapage, une vie pour ainsi dire monastique. Bien sûr, les mauvaises pensées, on peut même apprendre à ne pas les laisser troubler la tranquilité de notre conscience. Bien sûr, on peut apprendre à ravaler ses colères, ses hontes, ses répulsions et ses désirs au point de ne plus les laisser apparaître aux yeux des autres et même à ses propres yeux. Qui sait où pourraient nous mener nos moindres colères, nos moindres hontes, nos moindres répulsions ou notre moindre désir: de la place publique chez le juge, de chez le juge au gendarme et du gendarme à la prison. Mais éviter de franchir celles de la prison, est-ce là le bon moyen de faire s'ouvrir toutes grandes devant nous les portes du Royaume de Dieu? N'est-ce pas plutôt se condamner soi-même à la prison à vie?
À quoi cela sert-il de nous aveugler nous-mêmes sur nos colères, nos hontes, nos répulsions ou nos désirs, si le « Dieu qui voit tout » perce d'un seul regard le frêle écran de nos consciences et nous juge finalement pour ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes. Comment pouvons-nous croire que Dieu nous fait payer si chèrement le prix de cette petite vie tranquile où nous nous complaisons à voir l'antichambre du royaume? Si c'est le cas, il y a de fortes chances qu'après la haine que nous nous vouons à nous-mêmes d'être incapables d'une telle perfection, notre haine la plus intime soit la haine de ce Dieu sans pitié qui nous en demande toujours plus: un Dieu qui va jusqu'à exiger de nous la mutilation de nos organes les plus vitaux sous prétexte qu'ils sont pour nous des occasions de chute.
 
Faut-il pour autant abroger la Loi? Ça n'est pas non plus ce que dit Jésus. Ce qui l'intéresse au premier chef, ce n'est pas la Loi, mais à la justice: « Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. » Accomplir la Loi et dépasser la justice des scribes et des pharisiens sont pour lui une seule et même chose. La question est seulement de comprendre quelle est la place de la Loi dans l'accomplissement de la justice de Dieu. Vis à vis de la justice de Dieu, les scribes et les pharisiens en font déjà assez, presque trop, avec la Loi. C'est ce « presque trop » que Jésus pousse jusqu'à l'absurde dans le sermon sur la montagne.
 
Les exagérations du sermon sur la montagne n'ont qu'un but: dénoncer l'hypocrysie souvent inconsciente des scribes et des pharisiens en montrant jusqu'où peuvent conduire les scrupules qui les animent. Par contre-coup, elles nous révèlent ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes: des êtres de désir pour qui le désir est un force vitale sur laquelle, laissés à nous-mêmes et sans le secours de la Loi, nous n'avons pas de maîtrise.
Si nous éteignons le désir, nous mourrons tristement, à petit feu, sans ambitions, sans projets, sans surprises, dans une résignation raisonnable à une vie toujours plus étriquée. Il y a aussi des moyens violents de tuer la vie au nom de la Loi: interdire aux hommes d'avoir les yeux qui brillent quand une femme passe dans la rue, cela conduit fatalement à imposer aux femmes le port obligatoire du tchador. Ce sont là les dangers de la voie pharisienne. On peut toujours se consoler en disant que ça nous met en règle avec Dieu, que ça lui fait plaisir. Mais ça n'est pas pour ça que Dieu nous a donné la Loi, mais pour que la vie qu'il nous a donnée ne s'épuise pas à tourner en rond sur elle-même.
 
Si nous cèdons à notre désir, nous mourrons aussi, légèrement, en brûlant la chandelle par les deux bouts, ou plus sérieusement, en misant tout sur nos projets personnels: mes études, mon travail, mon fric, ma réussite, mon foyer, mon église, mes engagements politiques ou associatifs, autant de divinités qui exigent que nous misions tout sur elles. En nous laissant asservir par toutes les séductions qui passent à notre portée, celles du plaisir, mais aussi celles de l'engagement ou du devoir, en leur sacrifiant tout.
 
Et Dieu dans tout ça? Ça le désole. Mais comme il a décidé de ne s'imposer à nous ni par la violence, ni par la séduction, il ne lui reste plus qu'à attendre que ça passe, à nous répéter qu'il nous aime malgré tout et quoiqu'il arrive, et en espérant qu'un jour peut-être nous l'entendrons.
Dieu ne nous donne pas la Loi pour que nous soyons en règle avec lui, mais pour que nous soyons en règle avec nous-mêmes et avec les autres. Il nous la donne pour que nous ne nous laissions pas asservir par des idoles faites de main d'homme, aussi honorables soient-elles. Il nous la donne pour que notre prochain puisse jouir de son bien et que notre prochain nous laisse jouir de notre bien.
 
Laissé à lui-même, notre désir est une force sauvage qui dévaste tout sur son passage. Abroger la Loi qui vient lui fixer des limites, c'est aussi la mort, la mienne ou celle de mon prochain, par overdose de vie. Du point de vue de la vie quotidienne, la justice des pharisiens et des scribes, c'est tout de même ce qu'il y a de moins pire. À deux conditions: d'une part ne pas oublier que a loi n'est pas faîtes pour nous permettre de nous mettre en règle avec Dieu, encore moins d'atteindre une perfection dont nous pourrions nous prévaloir devant lui; d'autre part se souvenir que c'est Dieu qui donne la Loi aux hommes après les avoir libérés de l'esclavage et pour leur permettre de préserver les acquis de cette libération. Mais ça n'est pas elle qui donne la libération. Elle se contente de protéger les autres des excès de mon propre désir et me protège en retour des excès du désir des autres.
Je peux par exemple supporter que les autres hommes aient les yeux qui brillent quand ils voient passer ma femme dans la rue. Mais que ma femme décide de reprendre sa liberté et aille refaire sa vie avec l'un d'entre eux, ça me tue! Peut-être notre union n'était-elle plus depuis longtemps qu'une illusion, mais j'avais encore des projets pour elle et pour moi. Et ces projets sur lesquels s'appuyait ma vie, ils sont morts. Je peux bien supporter que l'entreprise où je travaille depuis longtemps, à laquelle je suis attaché ou dont je suis peut-être le patron soit soumise à la concurrence. Mais que par des moyens douteux, des requins de la finance réduisent cette entreprise à la faillite, ou la rachètent pour la supprimer, ça me tue! Peut-être sa prospérité n'était-elle plus depuis longtemps qu'une illusion, mais j'avais encore des projets pour elle et pour moi. Et ces projets sur lesquels s'appuyait ma vie, ils sont morts.
 
Si dans ces moments là, Dieu ne s'approchait pas de moi pour me convaincre que ma vie dépend de Lui et non pas de mes propres projets, si dans ces moments là, Il ne me persuadait pas qu'Il a d'autres projets pour moi, alors, je n'aurai plus qu'à me tirer une balle dans la tête. C'est dans ces moments là que la justice de Dieu vient accomplir la Loi et surpasser la justice des scribes et des pharisiens. C'est dans ces moments là que Dieu se manifeste comme mon libérateur.
 
Ce n'est pas dans les paroles qu'il prononce à l'occasion du sermon sur la montagne que Jésus dépasse la justice des scribes et des pharisiens, mais sur la croix. Sur la croix, Jésus accomplit la Loi et sa résurrection dépasse la justice des scribes et des pharisiens. Il fraye pour toute l'humanité les chemins de cette libération que Dieu offre aux hommes, gratuitement. Sur la croix et en Jésus-Christ, Dieu ne se contente plus de nous protéger les uns des autres ni de se protéger lui-même de notre idolâtrie, il franchit les limites de ce « chacun chez soi » que dessine la Loi en se donnant pour les autres et pour nous. C'est seulement si nous suivont Jésus sur cette voie de la croix et de la résurrection que la justice de Dieu devient notre propre justice et dépasse celle des scribes et des pharisiens; non pas par ce que nous serions plus forts qu'eux dans l'art de nous mettre en règle avec Dieu, mais parce qu'en Jésus-Christ, Dieu nous a libéré des cercles vicieux où notre vie et notre désir s'épuisaient à la poursuite d'eux-mêmes.
De cela la Loi ne dit rien; elle se contente de dire: ne touche pas au bien de ton prochain, ne porte pas la main dessus, mais aussi ne porte pas de jugement sur la manière dont il en jouit, tant que ça ne porte pas atteinte au bien d'autrui. C'est la petitesse de la voie pharisienne si on en reste là. C'est sa grandeur, si on ose aller au-delà. Pour ce qui est de donner, cela relève de la liberté que Dieu nous rend: de l'intérieur de l'espace de liberté à l'égard de notre propre bien que la Loi nous offre, témoigner de ce que Dieu est « pour nous », c'est à dire « pour les autres ». Offrir, en prenant le risque de se heurter à l'indifférence ou d'essuyer le refus, comme notre humanité a refusé le cadeau que Dieu lui offrait en Jésus-Christ et lui reste aujourd'hui encore indifférente.
    pour les iconophobes

    Le sel de la terre

    Matthieu 5, 13 à 16

    Que ne sommes-nous du sel!

    Que ne sommes-nous une ville!
    Que ne sommes-nous des lumières!
     
    A-t-on jamais vu du sel perdre sa saveur? Le sel n'a pas de saveur, mais c'est lui qui, dosé convenablement, donne leur saveur à tous les autres aliments.
     
    On a vu des villes situées sur des hauteurs investies après un long siège par des troupes en armes, pillées, dévastées et pour finir rasées. Et les campagnes dont elles étaient la place forte, le grenier et le marché, sombrer dans la désolation et le marasme.
    Les nuits de deuil, on a mis toutes les lampes allumées sous le boisseau. Et toutes les couleurs de la maison se sont éteintes avec elles, tous les reliefs se sont estompés. Et toute la maison a été plongée dans l'indifférente grisaille de la mort.
     
    Si nous croyons que nos actions sont ce qui assure notre réputation aux yeux des hommes, souvenons-nous au moins de cela: nous ne sommes pas les aliments, mais seulement le sel. Nous ne sommes pas la terre des campagnes, d'où proviennent toutes richesses, mais seulement les villes qui ne les recueillent derrière l'épaisseur de leurs fragiles murailles que pour les faire circuler vers d'autres villes et vers d'autres campagnes. Nous ne sommes ni le foyer, ni la couleur des objets qui le peuplent, ni le relief de la vie qu'il abrite. Nous sommes seulement la lumière qui fait chatoyer les couleurs et percevoir le relief.
     
    Si la gloire de Dieu aux yeux des hommes dépend de ce qu'il fait, ne croyons pas pouvoir y ajouter ou retrancher quoi que ce soit par nos propres actions, bonnes ou mauvaises. Dieu a créé notre monde par amour; c'est lui-même qui l'a dit: "et voilà, c'est très bon!". Cet amour sans cesse renouvelé maintient sa création hors des ténèbres de l'abîme. Sans cet amour, tout retournerait au tohu-bohu dont Dieu l'a fait jaillir. C'est à lui que nous devons les aliments, à lui que nous devons la fécondité du sol, à lui que nous devons la chaleur du foyer. Même sans sel, les aliments nourrissent; même sans ville pour en recueillir et faire circuler les fruits, la terre produit, même sans lumière, les maisons nous abritent. Mais c'est sans saveur, sans échange ni partage, sans couleur ni relief.
     
    Le sel qui donne saveur à la vie, notre humanité l'a déclaré sans saveur, a décidé sans autres forme de procès qu'il ne valait plus rien, l'a jeté à terre et l'a foulé aux pieds. La Ville qui devait recueillir les fruits de l'amour de Dieu et les faire circuler pour la prospérité de tous sur toute la surface de la terre, les hommes s'entre-déchirent encore aujourd'hui pour quelques pans de ses murailles délabrées. Quant aux promesses dont elle était porteuse elles n'en demeurent que plus cachées à nos yeux aveuglés par la haine et la cupidité. La lumière qui doit briller pour tous ceux qui sont dans la maison, notre humanité l'a bien élevée sur un support, mais ce support était un instrument de supplice destiné à l'étouffer.
     
    Bien qu'aimé de Dieu, notre monde reste trop souvent celui de la vie sans saveur, sans échange, sans couleur, ni relief. Trop souvent, la lumineuse création de Dieu reste enfouie dans la grisaille. Et la réputation de Dieu subit le même sort. Trop heureux quand quelqu'un ose lever le poing vers le ciel pour se plaindre de sa chienne de vie. Au moins, c'est quelqu'un qui pense à lui! À tout prendre, notre humanité préfère l'indifférence et la résignation. Après avoir tué Dieu sur la croix, elle a appris à en faire son deuil, comme on dit.
     
    Pourtant, la réputation de Dieu poursuit sans tapage le chemin qu'elle se fraye toujours à nouveau du dépit de la croix à la surprise du tombeau vide. Du haut de la croix sur laquelle nous avions prétendu l'étouffer, du fond du tombeau où nous avions prétendu l'enfermer, la lumière s'est echappée. Elle brille et si l'on veut, on peut la suivre à la trace aux mille eclats qu'elle laisse sur son passage. Elle éclaire ceux qui la reçoivent. Ils retrouvent saveur, couleur et relief à la vie. Cette saveur, cette couleur et ce relief sont si contagieux qu'on les diraient comme des villes dont les greniers s'ouvrent par temps de famine. La lumière fait étinceler du chatoiement des mille reflets du témoignage ceux qu'elle frappe et qui la laissent ricocher sur eux. Leurs actions sont les éclats que la réputation de Dieu laisse dans son sillage.
     
    Que ne sommes-nous du sel!
    Que ne sommes-nous des villes!
    Que ne sommes-nous des lumières!
     
    Souvenons-nous seulement de l'action par laquelle Dieu a rendu saveur, couleur et relief à nos existences; souvenons-nous seulement de la manière dont il a ouvert pour nous tout grand ses greniers pour nous rendre commerce avec la vie. Retrouvons la trace du passage de la lumière parmi nous et engageons-nous dans son sillage. C'est là que Dieu continue de créer, pour sa joie et pour le bonheur de notre humanité.

pour les iconophobes

Invraisemblable résurection

Matthieu 28, 1 à 15

Dans l'Évangile de Matthieu, l'histoire de la résurrection commence comme un film à effets spéciaux et se termine comme un documentaire banal sur la corruption de la police romaine par les élites religieuses locales. Avec une grande naïveté, Matthieu nous offre ainsi la possibilité de faire la part des choses entre l'hypothèse la plus invraisemblable et l'hypothèse la plus probable en ce qui concerne la disparition du corps de Jésus un beau matin de sabbat de Pessah à Jérusalem. Il ne faut pas perdre de vue que le récit, particulièrement chargé de détails miraculeux, que Matthieu nous fait de l'épisode du tombeau vide est précédé par une scène qui nous fait assister aux tractations politico-policières entre les grands prêtres et les pharisiens d'une part, et Pilate, le gouverneur romain, d'autre part. Parce que les élites israélites de Jérusalem qui ont fait condamner Jésus soupçonnent ses disciples de vouloir donner du crédit à l'hypothèse de la résurrection en faisant disparaître son corps, ils exigent qu'une garde conséquente soit placée devant le tombeau.

La succession de ces trois épisodes produit sur nous un effet de douche écossaise et devrait nous maintenir dans la plus grande des expectatives vis à vis de la résurrection de Jésus.

Premier acte: Les ennemis de Jésus prétendent que, pour faire croire à l'avènement imminent du jugement dernier, les disciples du Nazaréen vont tenter de simuler une résurrection en dérobant le corps de leur Maître. Ils pressent Pilate d'empêcher cette manoeuvre en renforçant la garde du tombeau. Pilate s'exécute, sans doute une fois de plus dans la crainte des émeutes que ne manquerait pas de produire l'annonce de la résurrection en Jésus du premier né d'entre les morts, du Messie du nouveau règne de Dieu.

Deuxième acte: le stratagème échoue, l'avènement du règne de Dieu a bien lieu; à grand renfort de tremblement de terre et d'anges lumineux comme l'éclair, Dieu donne naissance en Jésus le crucifié au premier né de son règne nouveau.

Troisième acte: le grand déballage d'effets spéciaux ne sert à rien puisque, faute d'une poursuite ultérieure des phénomènes apocalyptiques dont le récit du tombeau vide ne nous donne qu'un échantillon, un stratagème aussi piètre que la corruption des gardes placés par Pilate devant le tombeau suffit à accréditer auprès des foules l'hypothèse d'une imposture manigancée par la secte des amis de Jésus.

Aujourd'hui encore, en ce qui concerne la résurrection de Jésus, nous sommes placés devant la même alternative que celle devant laquelle se trouvaient les premiers chrétiens: ou bien nous donnons du crédit au témoignage des femmes et des disciples qui prétendent avoir vu le tombeau vide et qui avouent avoir eux-mêmes été ensuite surpris par les apparitions du crucifié; ou bien, et ce serait la sagesse, nous donnons foi à l'hypothèse de l'imposture.

Une chose au moins est certaine: un fait aussi fragile et hypothétique que la résurrection ne peut servir d'argument, ou encore moins de preuve, pour arracher la conviction de qui que ce soit en ce qui concerne la personne de Jésus et son rôle dans notre histoire, dans celle de notre humanité ou de notre univers.

Si nous croyons en la résurrection, c'est en dépit de toutes les hypothèses beaucoup plus vraisemblables qui peuvent en démentir la réalité.

La confession de la résurrection ne peut être que la conséquence de notre foi dans la seigneurie du crucifié. D'un coté, elle s'impose à nous comme une nécessité lumineuse et éclatante à laquelle nous ne pouvons pas échapper et de l'autre, elle échappe à notre emprise et nous ne pouvons nous-mêmes l'imposer à personne.

L'alternative devant laquelle nous sommes toujours à nouveau placés en ce qui concerne le crucifié nous fait courir dans le même état d'esprit que celui dans lequel elle plongea autrefois les femmes venues au tombeau, toujours oscillants entre la crainte et la joie.

Comme ce fut déjà le cas pour les femmes venues au tombeau et pour les disciples, la résurrection du crucifié nous prend par surprise, s'impose à nous à notre corps défendant. Elle n'a d'intérêt que si nous laissons aussitôt derrière nous les circonstances de sa première manifestation pour nous mettre à la suite du crucifié qui n'est sorti autrefois du tombeau que pour nous précéder toujours à nouveau sur les chemins de la vie nouvelle.

Peu importent alors les magouilles religieuses, politiques et policières qui entourent de leur gangue boueuse la première manifestation de la seigneurie du crucifié sur notre monde et dont Matthieu se fait sans complaisance l'écho; peu importe aussi la toute petite débauche d'effets spéciaux dont Matthieu se paye le luxe pour rendre compte de la naissance du premier né de ce règne nouveau. Ce qui importe, c'est à la suite de Jésus, l'expérience vécue par les femmes, par les disciples, par nous qui avons choisi de nous ranger à leur coté, l'expérience vécue de la nouvelle Pâque du Seigneur, l'expérience de ce passage de la mort à la vie dont Jésus fut, est et reste pour toujours l'initiateur. Cette expérience, toujours à nouveau offerte, elle se signale dans les mots simples qui jaillissent autant sous la plume de Matthieu, que de la bouche de l'ange ou de celle de Jésus: vite, n'ayez pas peur, il est relevé, il vous précède, il vous attend, il vous rencontre.

La résurrection, elle se manifeste aussi dans l'audace avec laquelle nous laissons et laisserons ces mots jaillir de nos bouches et prendre corps autour de nous. Par ces mots, le crucifié vient nous chercher devant les croix face auxquelles nous resterions sinon prostrés, devant les tombeaux dans lesquels nous resterions sinon enfermés. Il y meurt pour nous, il y descend pour nous, il en ouvre les portes, il en franchi le seuil pour remonter vers la lumière et nous ouvre nous-mêmes aux promesses de la vie nouvelle.

pour les iconophobes

Reconnaître le crucifié

Luc 24, 13 à 35

Heureusement que l'évangéliste Luc nous met d'emblée dans la confidence: "Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux, mais eux étaient empêchés de le reconnaître."

Nous-mêmes l'aurions-nous seulement reconnu? Serions-nous seulement capables de le reconnaître?

Ils sont pourtant en possession de tous les éléments nécessaires: l'histoire que Cléopas raconte au compagnon incognito qui s'enquière auprès d'eux des propos qu'ils échangent est d'une précision, d'une exhaustivité et d'une concision telles qu'elle pourrait servir de noyau à une confession de foi. Mais pour eux, cette histoire est creuse comme est creux le tombeau de celui dont ils espéraient l'avènement et l'onction. Cette histoire est vaine comme est vaine cette Jérusalem qu'ils quittent parce que sa prétention à être la capitale du monde n'est plus désormais que vanité. Quant à ce Jésus en qui ils avaient mis tant d'espoirs, personne ne l'a plus vu depuis que son tombeau a été retrouvé vide. Privés de cette vue, au même titre que la communauté des disciples ou que le cercle des femmes, nos deux pélerins sont orphelins de toute espérance, orphelins d'un maître, orphelins d'un héros, sans même le secours d'une relique pour tromper la souffrance de leur deuil.

Ce fut une belle aventure, bien commencée, mal terminée. Maintenant, tout est fichu, voilà tout! Et le mieux, c'est de s'y résigner. Au regard de la déconfiture de celui en qui ils avaient cru reconnaître le Messie, les histoires de tombeau vide et d'anges qui parlent leur semblent de bien pitoyables stratagèmes incapables d'arracher leur conviction.

L'inconnu à qui ils confient leur amertume a beau s'emporter, les traiter d'imbéciles, reprendre toute l'histoire à partir de Moïse et des prophètes, cela n'y change rien. Entre Moïse et les prophètes d'une part, et ce Jésus qui les a tant déçus d'autre part, l'échec de la croix a creusé un abîme de non-sens.

Il ne leur reste plus au coeur qu'une révolte d'autant plus douloureuse qu'il la savent désormais sans objet. Ils ne souhaitent qu'une chose: que le feu s'en éteigne au plus vite. Voilà aussi pourquoi ils fuient Jérusalem: pour oublier. Avec ses histoires de Moïse et de prophètes, l'inconnu qui les a accosté ravive avec cruauté la brûlure de leur révolte. À tel point qu'ils prennent conscience de sa profondeur et en viennent à douter qu'elle puisse jamais cicatriser un jour.

Cette inconnu qui retourne le couteau dans la plaie, ils devraient le laisser continuer son chemin. Bon débarras! Mais au moment où il s'apprête à les quitter à la porte de l'auberge où ils ont décidé de passer la nuit, allez savoir pourquoi, ils lui demandent de rester avec eux. Après tout, ça leur a fait aussi du bien de pouvoir épancher leur amertume dans ses oreilles. Avec la nuit qui vient, il savent que leur révolte remontera par bouffées, qu'elle les réveillera au milieu de la nuit pour leur serrer la gorge à leur donner envie de crier. L'homme qui les a fait parler tant qu'il faisait jour pourrait être d'un grand secours quand la nuit viendra avec son cortège de regrets, de remords et de rancoeurs.

Et l'homme entre pour rester avec eux.

Il se met à table avec eux,

il prend le pain

il le rompt

il le leur donne.

Soudain le visage de Jésus vient se superposer avec le visage de cet homme.

Soudain le corps de Jésus vient se superposer avec le pain qu'il rompt et donne.

Jésus est là, ils le voient.

À peine l'ont-ils reconnu que Jésus disparaît.

Jésus est passé. Ils l'ont vu.

Une fois de plus, ils l'ont perdu. Ils ne le verront plus.

Mais leur tristesse et leur abattement ont disparu aussi.

L'abîme qui séparait Moïse et les prophètes de l'histoire du crucifié a été franchi. L'histoire du crucifié leur apparaît désormais comme l'accomplissement de celle de Moïse et des prophètes. Désormais, une certitude est ancrée en eux: la croix sur laquelle se concentrait tout leur dépit, Dieu en a fait l'escabeau de sa gloire. Le passage du crucifié parmi eux à converti la brûlure de leur révolte en un feu de joie. La fraction du pain a purifié leur mémoire des regrets, des rancoeurs et des remords qui l'alourdissaient pour laisser lever dans leurs coeurs la gratitude et le courage. Tout à coup, les voici redressés, mis en marche vers Jérusalem soudain rendue à nouveau digne d'intérêt. Un monde nouveau s'ouvre devant eux, les voici eux-mêmes ressuscités.

Quand ils fuient Jérusalem, les pélerins d'Emmaüs sont en possession de tous les élements nécessaire pour comprendre ce qui se passe avec Jésus. mais, comme le dit si bien l'évangéliste Luc, leurs yeux sont empêchés de voir. À la suite de Jésus qui vient à leur rencontre et les prend par la main pour les y conduire, l'ouverture de leurs yeux est pour eux-mêmes l'expérience même de la résurrection. Cette expérience, il faut que Jésus la leur fasse partager. Il faut que, par la répétion du geste même par lequel il introduit le drame de sa passion, il remette les pas de ses disciples dans la trace de ses propres pas. Il faut qu'il les accompagne jusqu'au bout de leur deuil pour leur montrer que la croix y ménage une issue heureuse.

Alors, les Écritures peuvent à nouveau prendre sens, entrer en résonance avec leut vie et redevenir porteuses de la promesse de Dieu.

Faire son deuil!... c'est bien de cela qu'il s'agit avec Pâques.

L'expression est à la mode. Cette mode ne serait pas sans valeur si faire son deuil n'était pas trop souvent synonyme de renoncement et de résignation: le maître mot d'une morale de bras baissés et de dos courbés. Un moyen de retrouver la paix en signant des armistices jusques et y compris avec le diable.

Pourtant Jésus accompagne les pélerins d'Emmaüs dans un bien curieux deuil puisqu'il s'agit du deuil de lui-même: un deuil sans concession pour lui-même d'abord. Avec les pélerins d'Emmaüs et après l'épreuve de la croix, il affronte dans l'incognito l'épreuve de la disparition de soi. Un deuil sans concession pour ses disciples: par trois fois, Jésus ravive dans leur coeur la brûlure de l'absence du Maître. Puisqu'il s'agit néanmoins de renoncer, il y a bien une chose dont Jésus et ses disciples consentent finalement à se passer: c'est la vision. Dans le Jésus qui s'escamote aussitôt qu'entrevu, le Dieu qui s'incarne échappe définitivement à toute idolâtrie sclérosante et mortifère. Jésus disparaît, mais la tristesse de ses disciples s'est changée en joie et leur abattement en courage. La vision cesse, mais pour le reste, la vie passe, triomphe tout de même, échappe à tout ce qui lui est opposé de barrières. Jésus devient le nom de cette échappée même, de cette pâque par laquelle il passe et nous fait passer, ses disciples et nous, de la mort à la vie.

À quoi reconnaître Jésus, alors que nous sommes déjà possesseurs de Moïse, des prophètes et du récit de sa passion, de sa croix et de sa résurrection, c'est-à-dire de tout ce qui nous est nécessaire pour comprendre, comment reconnaître son nom et, derrière son nom, son visage sinon, comme ses disciples à Émmaüs, dans toute expérience de résurrection et dans les traces de joie, de force et de courage qu'elle laisse dans son sillage.

pour les iconophobes

La foi de Thomas

Jean 20, 19 à 31

Quand Jésus se rend présent à ses anciens disciples, ceux-ci se trouvent dans un état pitoyable, transis de peur et repliés sur eux-mêmes. Thomas est sorti parce qu'il ne supporte pas cette ambiance morbide et cette odeur de renfermé qui règnent au sein de la communauté des disciples. Sans doute n'éprouve-t-il pas le besoin de se retrancher derrière d'épaisses murailles ni de se verrouiller derrière des portes blindées. Jésus condescend à jouer les passe-murailles tout simplement parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de franchir la clôture que les disciples ont élevée autour de leur deuil. Jésus ne franchit les murailles que pour les faire sauter.

Enfermés dans une sorte de Jardin d'Eden, les disciples sont comme l'argile dans laquelle se forge la forme de l'humanité nouvelle; comme aux jours de la Création, Jésus achève l'action créatrice de Dieu en leur insufflant l'Esprit Saint. Les voici aussi neufs qu'Adam avant la chute, mais invités à quitter la clôture du jardin non par sanction, mais par vocation. Après son passage, les disciples sont devenus des apôtres, la logique centrifuge de l'envoi à remplacé celle, centripète, de la peur. À moins que comme Adam et Êve autrefois, ils ne restent fascinés par la vision de Dieu et troublés par son absence au point de tenter d'y suppléer par toutes sortes de stratagèmes idolâtres.

Heureusement, il y a Thomas: Thomas certes vexé d'avoir été privé de la vision du Seigneur, mais surtout excédé de la naïveté avec laquelle ses condisciples font de cette vision l'unique objet de leur foi. Pour un peu et si on les avait écoutés, le christianisme serait aujourd'hui une secte de spirites se réunissant dans des endroits clos pour y faire tourner des tables, y invoquer des spectres et les faire parler. Prenons y garde quand nous entendons les paroles de conclusion de Jésus: "Parce que tu m'as vu, tu as cru". Derrière Thomas, c'est à tous les disciples qu'elles s'adressent. Car ce n'est pas Thomas qui met l'accent sur la vision, mais ses condisciples: "Nous avons vu le Seigneur!" Après tout, le Seigneur s'est fait reconnaître par des choses beaucoup plus importantes que la vision, le Seigneur leur a parlé pour leur dire des choses beaucoup plus importantes que la vision. Mais de cela, même s'ils en ont été marqués, et même si c'est cela qui les remplit de joie et les pousse vers l'extérieur, ils ne disent rien à Thomas. Alors que Jésus leur a apporté quelque chose de nouveau en brisant les murailles de leur deuil, ils se contentent de répéter ce que Marie de Magdala leur a déjà dit: "J'ai vu le Seigneur"!

Excédé, Thomas pousse cette insistance des autres disciples sur la vision jusqu'à l'absurde: il ne veut pas seulement voir le Seigneur, d'autant qu'il soupçonne probablement ses condisciples d'avoir eu une hallucination collective provoquée par leur enfermement volontaire et l'air vicié dans lequel ils se sont confinés. Thomas veut voir les marques des clous, mieux, il veut enfoncer son doigt à la place des clous et sa main au coté transpercé par la lance. Thomas ne veut pas seulement voir, il veut toucher, constater. Thomas est le plus moderne des disciples: pour s'assurer que le Seigneur qu'ont vu ses condisciples n'est pas un spectre, il veut les faire passer de l'hallucination à l'expérience, du rêve au concret. Ce modernisme fait par ailleurs de Thomas un bien meilleur théologien que ses condisciples: ce que Thomas veut voir et même toucher, c'est ce que Jésus lui-même a montré aux autres, ce par quoi il s'est fait reconnaître d'eux et dont ils ne lui ont même pas parlé: les marques de la Croix. Le seul Seigneur en qui Thomas veut croire, le seul à qui il veut avoir à faire, c'est le Christ et le Christ crucifié.

Comment notre modernité ne se sentirait-elle pas proche de ce Thomas à la fois théologien de la croix et apôtre des sciences expérimentales. De ces deux points de vue, celui de la foi et celui de la constitution d'un savoir efficace, Thomas a raison. La Croix est la seule source de notre foi, l'expérience sensible est la seule source de notre savoir. S'il nous faut nous sentir proche de Thomas, c'est parce qu'il est tout aussi écartelé que nous entre sa foi et sa raison, entre le croire et le voir.Les deux sont-ils vraiment conciliables? Certainement pas tant que, comme Thomas, nous nous en tenons à nos seules ressources. Au fond, même si Thomas est un homme de l'extérieur, un homme qui ne peut pas rester enfermé, mais qui a besoin d'expérimenter: de voir, d'entendre, de toucher, de sentir, de goûter, il y a tout de même aussi chez Thomas un verrou que Jésus vient faire sauter en allant plus loin encore que lui dans la surenchère et dans le paradoxe.

Dans la manière dont il interpelle Thomas, il semble que Jésus lui donne tort; mais c'est en lui donnant raison: "tu veux toucher? eh bien touche!" Et Thomas recule... en faisant un bond en avant: "Mon Seigneur et Mon Dieu!" La première confession personnelle de la Seigneurie et de la divinité de Jésus, c'est dans la bouche de Thomas qu'elle explose.

Thomas renonce à la primauté de l'expérience au profit de la foi. Il comprend enfin qu'aucune expérience, ni la vision de la croix, ni le toucher des plaies qui en font mémoire, ni encore moins les apparitions subreptices et évanescentes du Ressuscité ne pourra le convaincre de la Seigneurie du Crucifié sur le monde. Si de telles expériences sont possibles, sinon souhaitables, elle ne le sont qu'une fois franchi le fossé qui sépare la crédulité et l'incrédulité du doute et de la foi. La crédulité des autres disciples leur barrait toute possibilité d'apprentissage et de découverte. Fort de sa seule incrédulité, Thomas ne serait pas allé bien loin non plus. Armé d'un doute qui l'ouvre aux expériences du monde et d'une foi qui lui donne le courage de les affronter, Thomas peut de nouveau se tourner vers l'extérieur et donner sens à toutes les expériences que cet extérieur lui procurera. Thomas est le premier des disciples dont la foi puisse se passer de la présence de Jésus, affronter l'épreuve de son absence et rester toujours à nouveau ouverte à la surprise de son passage.

En sous-main, Jésus donne raison à Thomas. En fait, les autres disciples ont cru parce qu'ils ont vu. Que disparaisse la vision, que s'espacent les apparitions, que se disperse le cercle d'auto-suggestion de la secte chaleureuse et que restera-t-il de leur croyance? Alors que Thomas, sans y penser, a tout de même accusé réception d'un message qu'il n'avait pas personnellement reçu, mais que Jésus avait transmis seulement aux autres disciples en leur montrant ses plaies. Comme si déjà et le premier, sans avoir vu, Thomas avait entendu l'Évangile de la Croix.

Ainsi, dans l'Évangile de Jean, Thomas est-il le premier héros de la foi. Et c'est un héros moderne. Avec lui, il nous faut reconnaître que la seule chose qu'il nous soit donné de voir, que la seule expérience historique, au sens empirique du terme, à travers laquelle il nous soit donné d'éprouver la Seigneurie du Christ Jésus, c'est la Croix. C'est devant elle et parfois à travers elle que nous sommes appelés à confesser "Mon Seigneur et Mon Dieu". Elle est la seule source de notre foi. Elle constitue l'origine et la limite de tout ce que nous pouvons chrétiennement voir et savoir. Elle est ainsi, comme le livre de l'Apocalypse en tirera la conclusion, l'alpha et l'omega de notre monde.

pour les iconophobes