Sous les crimes du Christianisme,
la paille de la crêche

Ésaïe 11, 1 à 10
Matthieu 3, 1 à 12

Quel contraste entre l'évocation édénique d'Ésaïe et les imprécations apocalyptiques de Jean-Baptiste! Comment les concilier? Où puiser l'eau du baptême qui nous fera passer des unes à l'autre? L'accession de l'humanité au paradis surréaliste qu'esquisse Ésaïe se paiera-t-elle au prix de fer, de feu, d'acier et de sang que lui fixe Jean-Baptiste? Si cela devait toujours être le cas, en matière d'illusions, notre Christianisme aurait simplement deux mille cinq cents ans d'avance sur le Communisme et deux mille pour ce qui est des crimes. Pouvons-nous seulement entendre sans un haut-le-coeur les invectives et les injures du Baptiste à l'égard des pharisiens et des sadducéens, nous qui savons à quelles persécutions elles ont pu servir de prétexte et à quel génocide elles ont pu servir de couverture. L'abomination de notre antisémitisme moderne ne puise-t-elle pas ses racines dans l'antijudaisme qu'une lecture tendancieuse de ces passages entretient depuis le moyen-âge?

En deux mille ans d'existence, notre christianisme a eu le temps de développer cette même arrogance de « peuple dominateur et sûr de lui » dont Jean-Baptiste fait reproche aux pharisiens et aux sadducéens. Nous sommes les descendants de ces enfants que Dieu a suscité à Abraham à partir des pierres qu'il leur désigne. Mais, ne dit-on pas ici ou là que la hache est prête à abattre notre religion presque bimillénaire et que la déchristianisation entammée depuis bientôt deux siècles est sur le point de s'achever. S'il faut en croire ceux qui suivent le Baptiste sur cette voie, nos églises et nos temples sont voués à n'être plus bientôt que les souvenirs d'un temps révolu, comme la grotte de Lascau et les pyramides d'Égypte.

Ne nous hâtons cependant pas de nous résigner ni à la fin du judaïsme, ainsi que le fait Jean-Baptiste, ni à la disparition du Christianisme, ainsi qu'on l'entend répéter depuis deux siècles dans notre moderne Europe, ni à la mort de Dieu, comme le fit Friedrich Nietzsche il y a un peu moins d'un siècle. Le judaïsme n'est pas une religion de vipères, quoiqu'en dise Jean-Baptiste, le Christianisme n'est pas une religion de dynosaures, même si nous avons parfois tendance à nous en persuader, et Dieu a montré par le passé qu'il avait plus d'un tour dans son sac. Ce dont il est question dans la prophétie du Baptiste, c'est avant tout de conversion. Depuis trois mille ans pour le judaïsme et deux mille pour le Christianisme, de conversions en conversions, la foi que Dieu suscita en Abraham a toujours su faire retour à l'espérance, vers l'avant, dans le sens de la promesse.

Si les pharisiens et les sadducéens font le chemin de Jérusalem au Jourdain par curiosité, pour voir ce que c'est que ce prophète famélique, les foules se précipitent à son baptême parce qu'elles sont avides de futur, inquiètes de ce qui va advenir, en quête d'un renouvellement de l'heureuse promesse faite autrefois à Abraham. Elles sont déjà un peuple à naître, ou à faire renaître, mais dans quelles souffrances? Avec son baptême Jean-Baptiste leur propose d'anticiper sur le baptême du feu qu'elles redoutent et espèrent tout à la fois: la tension ne cesse de monter entre les troupes du protecteur romain et les fractions les plus activistes du peuple juif; on a déjà plusieurs fois frôlé la guerre civile et un rien suffirait désormais à mettre le feu aux poudres. Dans cette ambiance de guerre sainte larvée, les attroupements de foules exaltées que suscite la prédication du Baptiste inquiètent les pharisiens et les sadducéens parce qu'ils viennent jeter le trouble dans les subtils calculs de leur politique à l'égard de Rome. À tout instant, ces attroupements intempestifs menacent de précipiter l'épreuve décisive que pharisiens et sadducéens s'emploient sagement à différer.

Cette épreuve décisive, elle aura bien lieu, de deux façons différentes: pour les juifs, ce sera la révolte armée contre Rome, la destruction par les légions romaines d'abord du temple, puis de Jérusalem toute entière. Pour les chrétiens, l'épreuve décisive adviendra beaucoup plus tôt et sera d'un tout autre ordre: de la passion et de la croix du Christ Jésus naîtra une foi nouvelle qui prétendra réaliser les espérances messianiques et universelles dont était porteuse la tradition juive. Mais de part et d'autre, il y aura conversion: suscité par la ruine du temple et impulsé par les pharisiens, le retour à la Thora et à ses commentaires sera à l'origine d'un incomparable regain de créativité religieuse qui n'a cessé de nourrir la spiritualité juive jusqu'à aujourd'hui; la foi dans l'avènement du nouveau règne de Dieu suscité par la vision du tombeau vide et les apparitions fugitives du ressuscité mettra en marche ses disciples, impulsera une révolution lente qui finira par ébranler tout l'empire romain et donnera naissance à ce peuple Chrétien dont nous sommes les héritiers.

Mais de part et d'autre, héritiers de trois mille ans d'histoire, que nous reste-t-il désormais à attendre, nous qui, au moins par prédécesseurs interposés, n'avons que trop attendu. À force d'attendre, tels les pharisiens et les sadducéens d'autrefois, nous nous sommes résignés aux compromis avec ce monde déchu auquel les premiers chrétiens prétendaient échapper et nous nous sommes installés, peut-être un peu trop confortablement, dans une sorte d'entre-deux-règnes durablement provisoire. Dans la curiosité mi-ironique, mi-inquiète avec laquelle nous contemplons le développement croissant des mouvements sectaires ou intégristes, il y a quelque chose de ce mépris et de cette incompréhension profonde qui irritent tant Jean-Baptiste. Certes, d'erreurs en trahisons et de réformes en repentirs, nos religions instituées ont acquis une sagesse qui les protège des dérives de cette intolérance et de ce fanatisme dont Jean-Baptiste semble être un représentant. Les pharisiens et les sadducéens du temps de Jésus prétendaient déjà à une telle sagesse. C'est elle qui les prévient contre les imprécations du Baptiste. C'est elle qui sauvera les pharisiens des représailles romaines. C'est pour y avoir renoncé en suivant un chef de guerre qu'ils élevèrent au rang de Messie que les sadducéens y succomberont.

Mais le poids de cette sagesse nous laisse-t-il encore capables de partager l'impatience et l'avidité spirituelle de ceux qui se précipitent dans les bras des sectes et des mouvements intégristes? Croyons-nous vraiment que les promesses faites autrefois à Abraham sont accomplies? Croyons-nous vraiment que les promesses du Règne de Dieu inauguré en Jésus-Christ crucifié et ressuscité ont épuisé toutes leur potentialités? Nous sommes-nous vraiment interrogés sur ce que ces promesses pouvaient apporter à ceux que leur impatience et leur avidité spirituelle abandonnent à tous vents de doctrine et d'idéologie. Notre Jésus-Christ est-il un vieillard âgé de deux mille ans ou reste-t-il à nos yeux aussi nouveau qu'aux jours de son attente et de sa naissance? Le Règne de notre Dieu est-il toujours à naître?

Si, contrairement aux pharisiens et aux sadducéens d'autrefois, nous n'étions pas si fiers de la sagesse de notre histoire, alors pourrions-nous peut-être faire de cette sagesse la paille d'une humble crêche. C'est à cela que tendent les repentirs que nous inspirent l'histoire tumultueuse et pas toujours honorable de nos Églises. Que le Messie Jésus puisse à nouveau naître en notre humanité, naître de ses attentes, de ses espoirs, de ses faims et de ses soifs. Que le baptême dont nous sommes porteurs devienne à nouveau signe de ce qui seul nous a toujours permis à nouveau d'échapper à la colère qui vient, à savoir la croix. Que, sur la paille de cette sagesse dont nous a nantis notre longue histoire, l'Esprit fasse naître et croître la douce folie de la résurrection: folie sans intolérance, sans exclusion, sans violence, comme est fou l'amour que Dieu nous porte et comme sont folles ses promesses au regard de ce que nous sommes seulement capables d'espérer de bonheur, de bien et de justice pour notre humanité.

Noël approche!

    pour les iconophobes

L'anxieuse gestation de l'espérance

Ésaïe 35
Matthieu 11, 2 à 11

 

Dans sa prison, Jean-Baptiste se pose des questions! Lui, le prophète inspiré! dans l'obscurité de la fosse, l'illuminé réclame de la lumière.

Les questions qui nous assaillent aujourd'hui sont sans nombre. Et nous ne prétendons pas être prophètes. Mais si même le prophète a des doutes. Nous sommes habitués au cycle régulier des saisons, mais nous le sommes beaucoup moins au cycle des crises qui ne cessent d'agiter notre monde. Et après tout, si l'on indique parfois son âge en énumérant le nombre de ses printemps, c'est que, plus on vieillit, moins l'on est sûr de passer l'hiver. Tout dépend de la suite des événements. Tout dépend aussi et surtout d'un avènement: de l'événement décisif à l'occasion duquel tout basculera soit du coté de l'obscurité, soit du coté de la lumière.

À cet égard, nous sommes logés à même enseigne que Jean-Baptiste: pour le prophète comme pour nous, rien de ce qui pourrait combler nos espérances n'est jamais joué d'avance. Le message que Jean-Baptiste fait parvenir à Jésus est là pour nous rappeler que cette période de l'avent est une période d'attente dans une obscurité qui va croissant. Pour éclater bonne et nouvelle, la Bonne Nouvelle doit se faire attendre au milieu des interrogations et des doutes. La question du Baptiste nous rappelle que l'avènement attendu sera forcément surprenant, totalement nouveau et absolument inattendu.

Dans sa réponse à Jean-Baptiste, Jésus cite Ésaïe, mais omet une promesse qui concerne pourtant son interlocuteur de très près: « Les captifs seront libérés. » Or aucune prise de la Bastille ne viendra tirer Jean-Baptiste de sa geole. La réponse de Jésus ne lui sera pratiquement d'aucun secours et il n'échappera pas à la décapitation. Si bien que le « Heureux qui ne tombera pas à cause de moi. » de Jésus sonne à nos oreilles de façon équivoque. Nous voilà, comme Jean-Baptiste, maintenus par Jésus dans la position inconfortable de l'attente, à osciller entre l'obscurité et la lumière, la chute et le salut, la mort et la vie. Tout est encore en jeu: bien qu'annoncés, le nouveau, le juste, le bien et le bon promis restent en instance d'avènement.

Les doutes de Jean-Baptiste ne prennent pas Jésus au dépourvu et ne le disqualifient pourtant pas à ses yeux: « parmi ceux qui sont nés d'une femme, il ne s'en est pas levé de plus grand », affirme-t-il. Simplement, l'annonciateur n'est pas l'annoncé; le prophète pressent ce qu'il annonce, mais il ne sait pas comment sa prophétie s'accomplira, ni même si elle s'accomplira. Un prophète plus grand que ses prophéties, aujourd'hui, on appelle ça un « expert ». Combien de rapports d'experts certains de ce qu'ils annoncaient moisissent dans des archives au rayon des affaires sans suite... Mais de Jean-Baptiste, on parle encore. Il n'y a pas plus petit devant ses prophéties que le prophète lui-même. Ni expert, ni devin, ni astrologue, le prophète distingue des enjeux et met l'histoire en suspens. Au milieu du doute et de l'obscurité, le prophète clame son désir de lumière et de foi. Sur le tableau noir de la fatalité et du destin, il trace d'un trait mal assuré les lignes blanches de la confiance et de la fidélité.

Jean est un homme du désert, lieu du doute et de l'épreuve, où tout se joue, la chute ou le salut, sur une orientation incertaine. Jean, homme du désert, a échoué entre les quatre murs d'une prison. Jean, écorché vif par le doute et par l'épreuve, est plus que tout autre sensible aux attentes, aux interrogations et aux insatisfactions de son temps. La fatalité ne peut avoir le dessus, il y a une issue lumineuse à l'obscurité. Quelqu'un doit venir! Plusieurs fois, il a cru discerner ce quelqu'un; plusieurs fois il a été déçu; mais, inexpugnable, son attente ne faiblit pas:

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? » Son doigt, tendu dans l'obscurité, désigne quelqu'un qu'on ne voit pas, mais qui doit venir. Le Règne de Dieu n'a jamais été aussi proche, jamais son avènement n'a jamais été aussi nécessaire. Jean Baptiste le pressent de tout son être. Mais où est-il, ce Règne? À quels critères reconnaître celui qui va inaugurer l'ère nouvelle de paix, de justice, de bonheur et de prospérité que nous attendons tous? Seule l'épreuve des faits peut confirmer ou infirmer la prophétie. Mais au moment où Jean-Baptiste parle, rien n'est encore joué, tout est encore en suspens, l'histoire retient son souffle.

Tout se jouera dans l'échec lamentable de la croix,. La proclamation de la résurrection sera le fruit d'une nuit longue de deux interminables journées de descente dans les ténèbres. De la nuit du jeudi saint au matin de Pâques, ce seront trois jours de doute et d'épreuve, martelés par la question du Baptiste: « Es-tu celui qui doit venir? » Une interminable nuit de désert, de désolation, de détresse avant que n'éclate, lumineuse mais si fugace, l'apparition du Ressuscité. Du jeudi saint au dimanche de Pâques, la Bonne Nouvelle de la croix travaillera l'Église naissante au coeur et au corps pour qu'advienne, timidement et intimement d'abord, publiquement ensuite, le joyeux message de l'inauguration du nouveau Règne de Dieu.

La croix elle-même impose qu'on raconte le travail douloureux d'enfantement qu'elle opère au sein de la communauté des disciples sur le mode de la gestation et de la nativité. Dans le sein de Marie, Dieu met au monde le Messie attendu. Au sein de la communauté des disciples, Dieu met au monde le Réssuscité. Le deuil des disciples s'en trouve transfiguré. La résurrection est cette transfiguration même. Ainsi, la croix n'est pas oeuvre stérile. Si elle met définitivement fin à l'attente de celui qui doit venir, elle ouvre l'espérance vivante en celui qui vient. Comment exprimer la puissance de l'attente et la surprise de l'inattendu de cette Bonne Nouvelle? Comment mieux dire le travail que la croix opère au coeur et au corps de la commnauté des disciples? Comment mieux en dire la douleur et la joie mélées? Quoi de plus approprié que l'histoire d'un gestation et d'un enfantement.

Jésus n'est plus celui qui doit venir. Il est le Messie attendu et le Seigneur qui vient. L'angoisse qui nous étreint n'est plus celle stérile de la mort, mais celle féconde, de l'enfantement. Au sein de la nuit, luit une lueur faible comme la flamme d'un bougie. Au coeur de l'histoire, un évènement fragile et discret: la naissance d'un enfant. Tout se joue là. Le Règne qui s'approche et qui vient est tout entier concentré dans cette faiblesse et cette fragilité: un nourisson qu'on peut tenir dans les deux mains! Mais porteur de tant de promesses! L'espérance de la résurrection travaille la communauté des disciples et lui donne la force de reprendre à son compte les paroles d'Ésaïe: « Rendez fortes les mains fatiguées, rendez fermes les genoux chancelants, dites à ceux qui s'affolent: soyez forts, ne craignez rien, voici votre Dieu, il vient lui-même vous sauver ». De mains en mains, comme on confie avec précaution un nouveau né aux amis venu lui souhaiter bienvenue au monde pour les associer à la joie de sa naissance, ces paroles sont venues jusqu'à nous. Qu'elles donnent un sens heureux aux peines, aux douleurs, et aux doutes que suscite en nous notre attente d'un monde nouveau.

Noël vient!

    pour les iconophobes

«Gott mit uns»
crucifié

Ésaïe 10 à 16
Matthieu 1, 18 à 25

En hébreu « Emmanuel », en français « Dieu avec nous », en allemand « Gott mit uns » de triste mémoire ! Tambours et trompettes les accompagnent, ceux qui, depuis le prophète Esaïe, se bousculent aux portes de l'histoire pour promettre une issue heureuse aux angoisses du temps. Emmanuel, Dieu avec nous ! Étendard de toutes les luttes, certitude efficace, gravée au ceinturon des soldats de l'empereur Guillaume, au kalachnikoff du guerrilléro, au front peinturluré du pacifiste. Emmanuels militaires, héros de toutes les guerres justes, Emmanuels militants, héros de toutes les luttes finales. Où est la mère qui vous enfanta ? Où est-elle, la reine des batailles décisives accoucheuses de paix perpétuelle ? Où est-il, 1e grand soir accoucheur de justice ? Où sont-ils, les matins qui chantent le bonheur et la liberté ? Fût-elle jamais jeune fille, l'Êve qui vous enfanta, féconde en frères ennemis ?

Emmanuel, Dieu avec nous! C'est le titre auquel prétendent tous ceux qui se prennent pour le Messie : les annonciateurs de bout du tunnel, ceux qui veulent nous changer la vie, ceux qui confisquent l'espoir au profit de leurs propagandes. Ceux qui ont la bonne et unique solution aux difficultés brûlantes du moment. L'Emmanuel auréolé de la gloire du dieu qui l'accompagne, c'est l'homme providentiel.

« Ecoutez, maison de David, est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes que vous fatiguiez aussi mon Dieu ? Aussi bien, le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe. Voici, la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel. »

Pour nous autres chrétiens, il est un seul Emmanuel : Jésus de Nazareth, crucifié à Golgotha. L'homme providentiel? son corps écartelé agonise sur la croix! La bataille décisive, la lutte finale : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ». Il est là, le signe promis par un Dieu que rien ni personne ne fatigue, sur la croix et pas ailleurs.

Ce n'est pas sur la paille de la crêche que s'enfante notre Emmanuel, mais dans les angoisses de la semaine sainte. Emmanuel, Dieu est avec nous, c'est le nom que la communauté des disciples, frappée par l'évènement de la passion, de la croix et de la résurrection, donnera à l'absence vertigineuse creusée en son coeur même par la mort de Jésus de Nazareth et le vide de son tombeau.

Du vendredi saint à Pentecôte, c'est une longue Pâque, un lent travail de gestation et d'enfantement. Au sein de la communauté des disciples, Dieu met au monde le ressuscité. Sous l'action de l'Esprit-Saint, la communauté des disciples enfante l'Emmanuel qui va désormais l'accompagner. Présence mystérieuse et ténue, aussi puissante que fragile, discrète comme la naissance d'un enfant, la résurrection de l'Emmanuel rend sens, forme et identité à la communauté des disciples. Elle est désormais celle qui attend son Christ comme une jeune femme attend son enfant, elle est celle qui accueille et qui obéit, tout entière tournée vers cette altérité radicale qui croît en elle. Au coeur de l'église naissante, la naissance de la foi est une transfiguration, une conversion du deuil, de la détresse et du désarroi des disciples. Progressivement, l'angoisse qui les étreint cessera d'être celle, stérile, de la mort, pour devenir celle, féconde, de l'enfantement.

La prophétie d'Esaïe résonne au coeur de ceux qui, leur maÎtre crucifié, fatigués d'horreurs, de trahisons et de lâchetés, n'osaient plus demander aucun signe. « Voici! la jeune femme est enceinte et elle enfante un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel. » Emmanuel, Dieu avec nous: ce nom ne prend vraiment sens qu'à partir du matin de Pâques. Désormais, ce nom n'est plus celui de la certitude guerrière, ni celui de la conviction impérieuse et dogmatique. Désormais, ce nom est celui de l'attente féconde.

S'il y a un Emmanuel, aujourd'hui comme au matin de Pâques, comme un enfant à naître, il remue et s'ébroue dans le giron de notre attente. Dans notre attente, au-delà de toute espérance, Dieu est avec nous. C'est au creux de cette attente que ne réussissent à éteindre aucun échec, aucun désespoir, ni aucune résignation, qu'entre en gestation l'espérance de la Résurrection.

Nous vivons aujourd'hui désabusés, dans un univers désenchanté, dans un monde où le cynisme semble être la seule sagesse raisonnable. À la fin d'un siècle qu'animèrent toutes les espérance de la modernité, deux guerres mondiales dont les armistices ne mirent pas fin aux horreurs et au massacres, une succession continue de crises économiques et sociales qui ne débouchèrent jamais que sur des embellies provisoires nous ont conduit à penser que, quel que soit le problème, toutes les solutions ont déjà été essayées ! Et pour ce que ça a marché, à quoi bon recommencer! Nous sommes les héritiers d'une histoire qui croyait combler le vide en procréant à la chaîne messianismes et messies de tous cuirs et de tous poils. Avec puissance, déchaînant pour ce faire toutes les resources de la matière et de l'esprit, les idoles se sont affrontées avec fracas. Aujourd'hui, leurs débris épars cachent mal le vide dont elles prétendaient nous protéger. Nous voilà une fois de plus face à l'incertitude, incapables d'envisager l'avenir avec confiance et sans fidélités auxquelles nous raccrocher. Quantité de questions angoissantes se posent à nous et toutes nos solutions miracles sont par terre.

 

À l'aube du XXIème siècle, ceux qui ont vécu l'événement du Golgotha et qui ont été touchés par la lumière de la Résurrection ont peut-être deux mille ans d'avance. Au-delà de la dérision et du désenchantement, au-delà du dépit morbide qui caractérise l'ambiance morale et spirituelle de notre temps, du côté de la Résurrection, peut-être se situe l'Homme: l'humanité enfin désabusée de ses idoles à tout faire, désenchantée des solutions miracles, laissant à leurs discours creux ceux qui s'arrogent le titre de Messie. Y a-t-il un au-delà aux échecs de notre modernité? Peut-être pas. Nous sommes à un tournant dont nul ne sait ce qui se cache derrière lui.

Mais au coeur du deuil des illusions de toute puissance que la foi dans le progrès avait insinuées en nous, reste au bout du compte ancrée en nous l'attente irréductible d'un règne nouveau. Une attente rendue à sa virginité par les échecs et les déconvenues. Après l'avoir dénudée de toute illusion par l'événement de la croix, et rendue à sa virginité par le vide du tombeau pascal, Dieu féconda l'attente des disciples d'un Emmanuel qui les accompagne jusqu'à aujourd'hui. Depuis deux mille ans et à chaque fois contre toute attente, la foi que l'Emmanuel du Seigneur ne cesse de susciter est passée au travers de la chute des civilisations et des empires, à chaque fois, elle a ressuscité des trahisons et des lâchetés de ceux qui étaient censé la porter.

Emmanuel, Dieu avec nous: au coeur de notre attente à nouveau vierge de toute illusion, il est pour nous la force d'agir et de construire; la force tranquile d'une foi qui ne s'idolâtre pas en certitude. Au creux des efforts des hommes, au coeur de leur attente, naît, humble et fragile comme un nouveau né, l'espérance de la Résurrection.

Noël frappe à notre porte.

    pour les iconophobes

Une très belle apocalypse

Luc 21, 5 à 36
2 Corinthiens 1, 8 à 10

Et bien! S'il faut en croire les paroles de Jésus que nous venons d'entendre, l'avènement du Royaume de Dieu, ça ne sera pas une partie de plaisir! Tremblements de terre, raz de marée, épidémies, famines, guerres, déportations, destruction des églises et des temples, persécution des croyants; pour qu'elle soit complète, il ne manque à ce scénario-catastrophe que le SIDA, l'effet de serre, le trou dans la couche d'ozone et, pour faire bonne mesure, celui de la sécurité sociale. Faire une liste exhaustive des évènements et des faits récents qui font écho à cette terrible apocalypse serait long et fastidieux. C'est à peine si on ose ouvrir son journal ou allumer sa télé aux alentours de vingt heures! Heureusement qu'il y a la publicité et les variétés pour nous faire oublier tout ça! Encore que l'escalade de complaisance, d'indécence et de veulerie à laquelle se livrent les chaînes en quête d'audimat ne sont pas vraiment là pour nous rassurer. Ça vous a un tel parfum de «mangeons et buvons, demain nous mourrons»! Est-ce que ça va durer encore longtemps comme ça? Les temps seraient-ils arrivés? Le grand chambardement serait-il pour demain? Comment ne pas se laisser envahir par l'inquiétude, le découragement ou la panique? Comment garder confiance dans l'avenir quand on est plongé dans un tel environnement?

Comme nous aujourd'hui, les disciples de Jésus étaient dans l'attente du grand chambardement qui devait précéder l'avènement du nouveau règne de Dieu. Cette attente, ils la partageaient avec les pharisiens. Tous pensaient que ce tournant des temps devait se signaler par une succession de catastrophes; tous avaient le sentiment que, comme avant le déluge, Dieu devait être fatigué de la méchanceté des hommes; tous craignaient les effets de sa colère. Au fond, l'idée que «tout fout le camp», que le pourrissement des situations ne peut pas se poursuivre indéfiniment et qu'il faudra bien que tout saute un jour, elle est partagée par tout le monde, au moins depuis Noé. Le jour où ça arrivera, que faudra-t-il faire pour être admis à entrer dans l'arche? Pour les pharisiens comme pour les chrétiens, le plus important, c'était qu'à l'occasion de cette fin des temps, le jugement dernier serait précédé d'un résurrection générale des morts. Le débat portait sur la manière de se mettre en règle avec Dieu avant le jour redouté où la trompette du jugement retentirait. Avec Jésus, les disciples estimaient avoir fait le bon choix. Quand celui qu'ils prenaient pour le Messie glorieux de la fin des temps échoua lamentablement sur une croix, quand il s'echappa du tombeau où ils avaient pieusement déposé son cadavre et quand ils leur apparu ressuscité, il leur fallu bien se rendre à cette invraisemblable évidence: en Jésus, Messie crucifié et ressuscité, la fin des temps était consommée, le règne de Dieu s'était définitivement approché et les temps nouveaux étaient enfin inaugurés.

S'il s'agit d'une invraisemblable évidence, c'est que les choses ne se sont pas vraiment passées comme les disciples se l'imaginaient. Certes, on nous dit dans les évangiles que la terre a tremblé, que le soleil s'est obscurci et que les tombeaux se sont ouverts au moment de la crucifixion de Jésus. Mais, ces évènements n'ont pas vraiment défrayé la chronique de l'époque. En revanche, une partie importante de la prophétie de Jésus que nous venons d'entendre s'est effectivement réalisée et l'histoire en a gardé trace. En 70 après Jésus-Christ, environ 40 ans après la mort de Jésus, les Romains ont détruit le temple de Jérusalem; en 120 après Jésus-Christ, c'est la totalité de la ville de Jérusalem qui a été rayée de la carte par les légions romaines.

L'événement qui va vraiment faire date et modifier la face du monde, c'est pourtant bien la Pâque de Jésus. Sur le moment, elle est passée inaperçue. Mais, que nous accordions foi ou non aux témoignages qui nous ont été transmis de cet événement, force nous est de le constater: deux siècles après la mort et la résurrection de Jésus, il n'est plus question que de cela dans tout l'Empire Romain. Et si nous sommes réunis ici aujourd'hui, c'est probablement qu'on a pas fini d'en parler. Pour nous aussi, aujourd'hui, cette croix et cette résurrection signifient bel et bien que le jugement dernier a été prononcé et que le règne de Dieu s'est fait proche en Jésus, Christ crucifié et ressuscité.

Voilà donc deux mille ans que le règne nouveau de Dieu a été inauguré. Faut-il accorder foi à cette nouvelle? Cela n'a pourtant pas empêché le monde ancien de poursuivre tranquilement sa course vers le néant. Cela n'a pas empêché de nouveaux évènements apocalyptiques de se produire: comme par le passé, guerres, déportations, exterminations, famines, épidémies et catastrophes naturelles ont continué d'endeuiller le monde. Quant à la fin attendue et à l'avènement du fils de l'homme dans la plénitude de la puissance et de la gloire, ils ne sont toujours pas arrivés. Comme si depuis deux mille ans, tout avait été mis en suspens. Comme s'il fallait que tout cela arrive d'abord. Comme si Dieu s'était armé de patience.

Jésus lui-même nous le dit: «ça ne sera pas aussitôt la fin!» C'est là qu'il fait vraiment oeuvre de prophète. L'annonce de la proximité offerte du nouveau règne de Dieu, elle résonne avec force dans ces paroles dont la douceur rassurante vient couvrir l'écho terrifiant des trompettes de l'apocalypse: «Ne vous effrayez pas! ... C'est par votre persévérance que vous gagnerez la vie! ... Quand ces événements se produiront, redressez-vous et relevez la tête car votre délivrance est proche! ... Restez éveillés et priez en tout temps pour échapper à tous ces événements et vous tenir debout devant le fils de l'homme!»

«N'ayez pas peur! Redressez-vous! Restez éveillés!» Ces impératifs expriment purement et simplement les effets de la résurrection: dans la prière au nom de Jésus-Christ, Dieu nous rassure, nous redresse et nous tient en éveil. Il nous met au bénéfice de la croix et nous rend participants à la résurrection de son fils. C'est là la seule raison de notre présence dans ce temple. L'histoire de l'apôtre Paul et notre histoire sont une seule et même histoire: celle du Christ crucifié et ressuscité. Dieu nous a arraché à bien des périls, alors que nous avions reçus en nous-mêmes notre arrêt de mort et que nous désespérions de la vie. Il nous a ressuscité et nous ressuscitera encore. Cela, nous en avons reçu un signe dans notre baptême. Cela, beaucoup d'entre nous peuvent le confesser pour eux-mêmes, à propos d'événements qui ont marqué leur vie personnelle.

Dans l'ambiance fin de siècle dans laquelle nous évoluons, peut-être nous faudrait-il être capables d'en tirer des conséquences qui dépassent le cadre étroit de nos vies intérieures et privées. Certes, chaque fois que nous ouvrons notre journal ou que nous allumons notre poste de télévision, nous sommes assaillis par des flots d'horreurs. Certes nous sommes gavés jusqu'à l'écoeurement de publicités et de distractions ineptes. Certes, la situation réelle de notre monde est loin d'être rose: il y a d'abord ce sentiment, fondé ou non, peu importe, que la délinquance et la violence nous menacent de plus en plus. Il y a le chômage: s'il se maintient à des taux records, ce n'est certainement pas parce que 20% de la population active de notre pays a été soudain atteinte par le démon de la paresse. Si l'on vend des seringues sans ordonnace dans les pharmacies et des préservatifs à bon marché dans les supermarchés, c'est sans doute plus par par souci d'éviter le pire que par volonté de corrompre la jeunesse. Si l'on invente de nouveaux pactes de vie commune pour des couples hétéro ou même homosexuels, ce n'est certainement pas pour déconsidérer le mariage, mais pour ouvrir des possibilités nouvelles à ceux qui choisissent, même timidement, de s'engager sur les voies difficiles de la confiance et de la fidélité. Rester éveillés, c'est rester lucide sur tout cela; sans complaisance. Les menaces qui pèsent sur notre société sont bien réelles et elles sont comme un jugement sur ses échecs. Mais que notre lucidité sur la dureté des temps ne se transforme pas en ressentiment, en résignation, en renoncement ou en panique. Qu'elle ne nous fasse pas hurler avec les loups.

«Nous savons aujourd'hui que les civilisations meurent aussi», disait Paul Valery qui prétendait que c'était une découverte récente. Nous autres, que la Bible rend témoins de cinq mille ans d'histoire, nous pouvons dire que nous en avons vu s'écrouler, des empires bâtis pour durer mille ans! Mais nous pouvons aussi témoigner que notre humanité est toujours passée au travers. Et la foi dont, depuis Abraham, nous sommes les héritiers avec. De la bouche de Jésus, nous avons appris autre chose que cette sagesse qui voue les civilisations à la ruine et qui est vieille comme le péché d'Adam et la chute de Babel: nous avons appris que, par la croix et la résurrection du Christ, le règne nouveau de Dieu s'est approché de notre monde, non pas pour que périsse notre humanité, mais pour qu'elle vive. Il nous faut croire que, dans les tragédies qui ont autrefois frappé notre humanité ou qui la menacent aujourd'hui, la patience de Dieu était et reste à l'oeuvre. Il nous faut jamais cesser de croire que la proximité de son règne y faisait et y fait toujours à nouveau bourgeonner des signes de foi, d'espérance et d'amour; en attendant mieux.

«Redressez-vous! Restez éveillés!» nous dit Jésus. Le ciel et la terre passeront, mais ces paroles ne passeront pas. Restez éveillés, que votre lucidité soit aussi capable de discerner les bourgeons du règne qui vient au milieu de la dureté des temps. Et si même les arbres sont capables de faire signe de la venue du règne de Dieu, c'est qu'il ne nous faut pas seulement regarder là où s'activent de bons chrétiens! Redressons-nous et tenons-nous debout devant le Fils de l'homme, debout aussi pour scruter autour de nous l'émergence des bourgeons du Royaume, debout pour participer à leur développement avec tous ceux qui ne renoncent pas et refusent de plier devant le malheur. C'est ainsi que, dans la prière au nom de Jésus-Christ, Dieu nous tient en éveil pour faire de nous les témoins attentifs de la proximité de son règne nouveau: un règne de grâce et non pas de colère; un règne de paix sainte et non pas de guerre sainte; un règne de vie et non pas un règne de mort; un règne d'espérance et non pas de fatalité.

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La place de Dieu dans l'évolution

Matthieu 24, 37 à 44

Deux mille ans après que cette prophétie ait été prononcée, pouvons-nous encore prendre au sérieux les mises en garde qu'elle nous adresse? Croyons-nous encore que les catastrophes naturelles, épidémies, tempêtes, inondations, tremblements de terre, éruptions volcaniques, etc. sont les moyens que Dieu choisit pour régler ses compte avec l'humanité? Si nous ne pouvons plus y croire, alors quel sens le mot «salut» peut-il encore avoir pour nous aujourd'hui? Et si la crainte d'une conflagration cosmique provoquée par la colère de Dieu ne terrorise plus nos imaginations, y-a-t-il encore quelque éventualité ultime à laquelle nous devrions nous tenir prêts?

L'ambiance apocalyptique qui imprègne tout le Nouveau Testament, ni les évangélistes, ni les apôtres, ni Jésus lui-même n'en sont les instigateurs. Avant même le début de l'ère chrétienne, cette ambiance apocalyptique imprègne toutes les mentalités. Elle correspond à l'idée que la création est naturellement soumise à un phénomène d'usure et de décadence. De même que chaque être humain subit un vieillissement inéluctable qui aboutit à la mort, de même le dérèglement progressif de l'harmonie originelle doit naturellement aboutir à une dislocation finale du cosmos. Après cette crise ultime, tout peut alors recommencer sur des bases saines et nouvelles.

Le livre de la Genèse conserve une trace encore plus ancienne de cette conception cyclique de l'évolution de l'univers, puisqu'il interpose l'épisode du Déluge entre la création originelle et notre propre monde. À l'époque où apparaît Jésus, nombreux sont ceux qui pensent que le monde a atteint la phase finale de sa décrépitude, qui interprètent chaque guerre, chaque épidémie, chaque catastrophe naturelle comme un signe avant-coureur de la conflagration ultime et qui attendent l'avènement des temps nouveaux. Quant à nous, nous n'excluons pas l'hypothèse qu'une catastrophe écologique, un conflit nucléaire ou la chute d'une météorite géante pourraient mettre fin à toute vie sur terre. L'histoire nous a aussi appris que des guerres, des invasions, des révolutions sociales, politiques, économiques ou technologiques pouvaient causer la chute des empires et des civilisations. Même si nous avons perdu l'habitude de croire que Dieu y intervient, l'idée que l'évolution de notre univers s'accomplit essentiellement à l'occasion de crises ponctuées par de soudaines catastrophes ne nous est pas étrangère.

Cette ambiance de crise est même ce qui semble caractériser le mieux la situation morale et spirituelle de notre fin de siècle. Experts en tous genres: politilogues, sociologues, économistes, philosophes se succèdent à l'envie sur les écrans de nos télévisions et dans les pages de nos journaux pour nous expliquer que les temps changent et pour nous vendre toutes sortes de recettes infaillibles de salut: ceux qui consentiront les sacrifices nécessaires à leur adaptation accèderont aux merveilles de l'ère nouvelle; quant à ceux qui font la sourde oreille à leurs révélations, leur nostalgie passéiste les condamne sans appel à aller rejoindre les «poubelles de l'histoire». Depuis des siècles que des Nostradamus de toutes obédiences se ridiculisent à prophétiser le jour et l'heure de leurs fins des temps, nous ne savons pas vraiment à quoi nous tenir prêts, sinon au pire. Et nous nous rassurons en songeant qu'après tout, le pire n'est jamais sûr.

Une chose au moins est certaine: ces «apocalypses» n'ont rien à voir avec la Révélation de Jésus-Christ. Les idéologies qui les sous-tendent révèlent seulement une angoisse ultime qui travaille notre humanité depuis l'aurore des temps. Jésus ne provoque pas cette angoisse, mais il intervient dans l'ambiance morbide qu'elle engendre, il s'adresse à elle dans le langage qu'elle utilise et situe son propre message, sa propre mission et surtout sa propre personne dans la vision du monde qu'elle organise.

Quand Jésus fait allusion à l'histoire de Noé, il entend avant tout révéler aux disciples que le fil de la bénédiction de Dieu se fraye un chemin ininterrompu à travers toutes les ruptures et tous les cataclysmes de l'histoire de notre humanité et de notre univers. C'est parce que Noé garde confiance dans la fidélité de Dieu qu'il entend la parole de salut que celui-ci lui adresse. Derrière le Dieu qui, au vu des turpitudes croissantes de l'humanité, se repent de l'avoir crée, Noé continue de croire au Dieu qui, par sept fois prononce la bénédiction sur l'oeuvre que sa Parole a engendrée avec amour. Avant même que la parole de salut ne lui soit explicitement adressée, Noé reste toujours prêt à accueillir les signes de bénédiction que Dieu ne cesse de manifester dans sa création. Et quand il n'y a plus moyen de faire autrement, Noé fait entrer dans l'arche ce meilleur auquel il n'a jamais cessé de se tenir prêt. En dépit du pire qui va croissant autour de lui, en dépit de la rupture radicale dont il sent l'échéance se rapprocher inéluctablement, toujours prêt au meilleur, Noé reste fermement attaché au fil de la bénédiction originelle, à la promesse que Dieu maintient tendue au travers de l'histoire.

Mais une fois qu'on a lâché ce fil, comment en discerner la trace dans l'histoire? Une fois qu'on a renoncé à faire de Dieu l'auteur des catastrophes et des fléaux qui endeuillent notre humanité, quelle place lui concéder encore dans le gouvernement de notre univers?

Apparement, les paroles de Jésus que nous avons entendues nous laissent dans l'expectative à ce sujet. Ce n'est pourtant pas un hasard si les évangélistes Matthieu, Marc et Luc les placent à la veille de sa passion. En les prononçant précisément à ce moment, Jésus inscrit la totalité de son message, de sa vocation et de sa personne au centre de la perspective apocalyptique. Avant d'affronter cette semaine atroce où s'enchaîneront sa trahison, son arrestation, son procès, ses tortures et son exécution, Jésus enjoint à ses disciples de se tenir prêts au meilleur, comme autrefois Noé. Ce meilleur ne leur apparaîtra dans tout son éclat qu'après coup: en Jésus, sur la croix, Dieu accomplit définitivement le jugement qu'il prononce sur l'humanité, sans cataclysme, sans guerre, sans peste, mais dans l'infinie patience de la passion; dans l'incognito de la croix, notre humanité franchit définitivement avec Jésus les eaux de tous les déluges passés, présents et à venir. Apocalypse de bénédiction, l'inattendu de la résurrection révèle aux disciples l'amour par lequel Dieu maintient et renouvelle sa création. Leur passage à la suite de Jésus au travers des eaux tumultueuses de ce baptême rattache désormais les disciples au fil indestructible de la promesse; et nous avec eux!

Dans ce monde où le mal semble règner en maître, même le meilleur que Dieu veut pour nous est obligé de s'introduire par surprise. Que ce soit par notre entremise ou par celle de quiconque, le meilleur que Dieu veut pour nous s'introduit subreptissement dans notre monde soumis au mal pour lui arracher quelques parcelles de bénédiction: signes de résurrection qu'il nous faut accueillir, célébrer, préserver et faire croître. La résurrection s'impose à chaque fois par surprise, aux disciples autant qu'à nous, mais les signes qu'elle engendre ne trompent pas: relèvement, libération, renaissance, bonheurs petits ou grands. À cette irruption, il nous faut jamais cesser d'être attentifs, en dépit de tout ce qui peut en recouvrir la discrète évidence.

Chrétiens, nous croyons que, s'il est une crise ultime où tout se décide de l'histoire de notre humanité et de notre univers, c'est celle qui s'accomplit en Jésus sur la croix. Qu'au travers elle, toute crise soit promise à une issue heureuse, c'est ce que nous confessons dans l'espérance de la résurrection et dans la symbolique de notre propre baptême.

Comme aux jours de Noé, même quand tout semble perdu, c'est le meilleur promis par Dieu que Jésus nous demande d'accueillir, sur lequel il nous demande d'anticiper et dont il nous demande de témoigner autour de nous. Comme aux jours de Noé, Dieu fait passer ces signes et ceux qui les portent avec eux, au travers des déluges qui les menacent. Ainsi la fidélité de Dieu à la bénédiction originelle portée sur sa Création et la perspective ultime de l'avènement de son Règne interviennent-elles sans cesse dans l'évolution présente de notre humanité et de notre univers.

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