De Panurge à Jésus

Jean 10, 1 30

Y-a-t'il une différence entre les moutons de Panurge et les brebis de Jésus? La question peut paraître incongrüe, mais elle n'est pas sans fondement.
 
Des moutons! L'image est peu flatteuse pour notre humanité. Elle heurte de plein fouet notre prétention à être les citoyens libres et égaux en droits d'une république indivisible, laïque, démocratique et sociale.
 

Ne nous y trompons pas, en effet: l'image du berger et des brebis apparaît dès les premiers balbutiements de civilisation comme une image à caractère politique. Et c'est une image royale: tous les rois, empereurs, pharaons, etc... se font appeler berger par les peuples qu'ils dominent. Exprimé dans d'autres langues, le berger, c'est le duce, le caudillo, le Führer, bref le guide. Cette image est toujours associée à l'idée que le Prince est celui qui apporte la paix et donne la vie à ceux qui sont sous son empire. Quand l'image du berger est associée à la divinité, c'est alors pour désigner la fonction royale et politique de la puissance céleste garante de la puissance terrestre du prince. Nous avons tous en mémoire ces photos des statues ou des momies des pharaons qui les représentent porteurs de la houlette et du fouet. Sur la fameuse stèle sur laquelle est inscrit le code qui porte son nom, le code d'Hamourabi, le prince qui a donné à l'humanité le premier exemple connu de texte législatif écrit est lui aussi représenté portant ces signes caractéristiques de la fonction royale. Quant au psaume 23: « Dieu mon berger me conduit et me garde.... ta houlette et ton bâton voilà qui me rassure... », ce fut d'abord un cantique par lequel Israël confessait que le Seigneur était son seul roi, le seul capable d'assurer sa cohésion et de garantir son intégrité face à ses ennemis. Ailleurs, dans l'Ancien Testament, l'image servira à désigner les rois d'Israël et de Juda. Puis, quand la royauté juive viendra à déchoir, les prophètes ne cesseront de dénoncer les mauvais bergers qui mènent le troupeau d'Israël à sa perte. Petit à petit, l'image du berger deviendra l'image du Messie, du roi idéal dont on rêve et dont on attend l'avènement avec impatience.

 

Mais, même venue du fond des âges, cette image d'un berger et de son troupeau nous renvoient-ils une image gratifiante de nous-mêmes? Sommes-nous ces moutons ou ces brebis qui ont sans cesse peur des voleurs et des loups, qui ne nous trouvons bien que dans la chaleur du troupeau et qui ne demandent qu'à bêler de concert avec les autres? Dire de quelqu'un qu'il a l'instinct grégaire n'est guère flatteur.

 

C'est bien pourtant cette vision d'une foule craintive, irresponsable et toujours affamée, cette vision d'un troupeau sans berger qui le talonne sans jamais le laisser en repos, c'est cette vision qui ne cesse de provoquer la pitié de Jésus tout au long des quatre évangiles. Jésus n'invente pas la parabole du berger, mais elle s'impose à lui. Telle est l'ambiance des temps messianiques ces foules qui se précipitent à sa suite et se pressent autour de lui sont comme un troupeau sans berger. Aujourd'hui, elles ne lui laissent pas le temps de respirer et demain, elle crieront « Crucifie-le! » Une ambiance générale d'insécurité proche de la panique qui est peut-être finalement assez proche de celle que nous connaissons aujourd'hui et à laquelle cèdent certains de nos proches.

 

Jésus n'a pas inventé l'image du berger, mais il raconte une parabole en réponse à l'ambiance qui la lui impose. Ce qui nous est d'abord montré, c'est un enclos: dehors règne la peur. Mais dedans, ça n'est guère mieux!, malgré la présence d'un garde, n'importe quel imposteur peut s'introduire dans la bergerie, par la fen^tre et même par la porte en trompant la vigilance du gardien. Serrures trois points, digicode, alarmes, tournées policières renforcées, tout cela ne sert à rien sinon à accroître le sentiment du danger. Comment mettre fin à tout cela, sinon en trouvant enfin le vrai berger. En contraste avec l'ambiance sombre et nocturne du début de la parabole, Jésus nous représente ce berger en pleine lumière et à pleine voix. L'image devient sereine et claire. Si seuleulement nous pouvions nous aggréger à un troupeau mené par un tel berger!

 

Et puis tout à coup, il se passe quelque chose de bizarre, comme un lapsus dans la bouche de Jésus. Au moment où nous nous attendons à ce qu'il nous dise enfin qu'il est ce Bon Berger, ce berger connu et aimé par ses brebis, Jésus nous annonce qu'il est la porte des brebis. Il ne se présente pas comme celui qui fait entrer et sortir, mais comme celui par lequel on entre et on sort.

 

Ce qui est frappant aussi, c'est le surcroît de liberté pour les brebis qui accompagne cette surprenante comparaison: avant, les brebis n'étaient en sécurité nulle part; quant à la liberté, ce n'était pas la peine d'en parler; c'était ou bien rester enfermé, ou bien suivre le berger; encore heureux quand c'était le bon berger et non pas un imposteur ou un incompétant. Aussitôt Jésus s'est-il désigné comme la porte que ceux qui passent par lui peuvent entrer et sortir comme ils veulent sans avoir plus rien à craindre. S'il y a encore un enclos, celui-ci devient un lieu de confiance, de chaleur et de fraternité; et ce d'autant plus que l'extérieur n'est plus ressenti comme menaçant, mais qu'il est au contraire présenté sous les traits d'un pâturage toujours renouvelé de découvertes et d'émerveillements. Jésus devient la porte et aussitôt la vie respire à travers lui.

 

L'image du berger et des brebis n'est pas flatteuse pour nous. Et pourtant, nous avons bien souvent tendance à tourner nos regards et nos oreilles vers toutes sortes de bergers qui battent le rappel de toutes nos rancoeurs, de toutes nos peurs et de toutes nos angoisses. Bien souvent aussi, ces bergers nous enferment ou nous mettent des oeillères sous prétexte de mieux nous protéger des maux qui nous menacent: le chômage, l'immigration, la délinquance, le trou dans la couche d'ozone, l'effet de serre, le sida, le racisme, les manipulations génétiques... à chacun son petit catalogue de peurs à la mesure de ses ambitions et du pouvoir qu'il veut prendre sur nous. Et notre liberté nous échappe. Et notre vie se rabougrit au risque de ressembler à la mort et de ne semer que la mort autour d'elle.

 

C'est alors qu'il est urgent de chercher la porte qui donne accès à la vie. C'est alors qu'il est urgent de nous souvenir que notre baptême signifie précisément qu'en Jésus, Dieu nous a offert cette porte et que rien désormais ne pourra lui arracher ceux qui la franchissent.

 

Il y a un danger au moins dont le Dieu de Jésus-Christ peut nous sauver si nous acceptons d'être ses brebis, de suivre sa voie et d'écouter sa voix, c'est de nous comporter comme des moutons de Panurge dans les querelles politiques qui divisent notre pays. S'il s'agit de suivre une voie avec fidélité, c'est celle que nous indique le Bon Berger. S'il s'agit d'écouter une voix avec confiance, c'est celle de Jésus. Cette voix, c'est celle de la foi, de l'espérance et de l'amour. Cette voie, c'est celle de la vie, et de la vie en abondance. Quant au reste, une fois acquise la certitude de notre salut, c'est la pâture où nous pouvons dès à présent aller et venir à notre guise, pour en prendre et en laisser en fonction de ce que la foi, l'espérance et l'amour nous commanderont.

pour les iconophobes

Les mailles du filet

(Jean 21, 1 à 19)
C'est la nuit.
 

La nuit en mer, l'incertitude est portée à son comble. Pour peu que la lune soit absente, tout, autour de vous, baigne dans l'obscurité. Comme si vous naviguiez dans le vide, au milieu du néant.

 

C'est la nuit en mer. l'obscurité a tout envahit. On entend seulement le clapotis dérisoire du filet qui frappe vainement la surface de l'abîme. Toute la nuit, au milieu de l'obscurité, les disciples ont lancé désespérément leurs filets. Et toute la nuit, leurs filets ne leur ont ramené que du vide.

 

Dans la lumière de l'aube se dresse soudain un inconnu qui ordonne: "Jetez le filet sur le coté droit!"; un inconnu dont la parole déplacée inspire pourtant suffisamment confiance aux disciples pour qu'il y obtempèrent sans se rebeller. Comment se fait-il que Pierre, un pêcheur aussi expérimenté et aussi sûr de son expérience se laisse ainsi subjuguer? Par lassitude, peut-être... L'homme d'autorité qu'est Pierre reconnaît peut-être aussi dans l'insolence de cet inconnu l'autorité de ce maître qu'il n'avait cru trouver que pour mieux le perdre.

 

Le filet se remplit ... à tel point qu'il en devient trop lourd et qu'il menace de craquer. Non seulement ils vont rentrer bredouilles, mais, en plus, ils vont perdre leurs filets et peut-être même leurs barques.

 

Soudain l'un des disciples, celui que Jésus aimait, est saisi d'une intuition géniale: "c'est le Seigneur". Celui que Jésus aimait sait que, si on peut mourir par manque d'amour, trop d'amour peut aussi vous noyer. Mais une telle autorité, de qui d'autre peut-elle être que du Seigneur, de celui qui s'est noyé par amour. Cet inconnu qui les interpelle avec autant d'aplomb, c'est Jésus, son ami, son Maître, son Seigneur. Il le reconnaît et cette reconnaissance fait miracle: le filet tout à l'heure si lourd, les disciples réussissent à le tirer jusqu'à la rive. Le Seigneur donne un nouvel ordre et ce filet que, tout à l'heure, plusieurs hommes n'étaient pas arrivés à remuer, un seul homme le tire maintenant hors de l'eau. Comme si le filet était mû par la seule Parole de Jésus.

 

Tout le monde est maintenant à terre: les poissons dans le filet, le Seigneur et les disciples réunis autour d'un feu qu'ils n'ont même pas eu à allumer et d'un poisson qu'il n'ont eu ni à pêcher, ni à cuire. Comme lors du dernier repas pris avec lui avant sa passion et sa mort, Jésus prend le pain et le leur donne. Comme au jour de la multiplication des pains et des poissons, Jésus partage le poisson et le leur donne.

 

À l'aube d'un jour nouveau, le soleil éclaire la cène: lumière renouvelée, pain et poisson partagés en présence du Seigneur, image du Royaume de Dieu qu'inaugure la croix et que manifeste la résurrection.

Depuis, bien des crépuscules, bien des nuits et bien des aubes se sont succédées. Le monde est-il retourné à sa nuit et à son néant, ou bien la lumière qui éclairait ce matin lointain a-t-elle eu assez de force pour arriver jusqu'à nous. Qui sommes-nous, pour que cette histoire nous concerne?
- Jésus est le pain partagé.
- Jésus est aussi le poisson: IXTUS; Jésus-Christ-Fils-du-Dieu-Sauveur.
- Nous sommes aussi les poissons: tirés de l'eau dans la nuit, nous sommes appelés par Jésus à vivre dans la lumière; poissons habitués tant bien que mal à nager entre deux eaux dans cette mer obscure et trouble que sont le monde et le temps présents; poissons tirés de l'eau noire de la mort par la autorité de la seule Parole du Christ.
- Peut-être sommes-nous aussi le filet? Dans ce monde où le Règne de Dieu n'est encore qu'une espérance, dans ce monde qui ressemble trop à une mer obscure et instable, sans points d'appuis vraiment fiables, nous sommes le filet:
- un filet qui ne tient sa solidité que de la foi en Christ
- un filet qui n'est efficace que par la foi en Christ
- un filet qui n'a d'autre but que de tirer des poissons hors de l'eau et de la nuit.
 

Notre siècle est paraît-il celui des réseaux et de la communication. Nous sommes enserrés dans un maillage dense de réseaux: réseau familial, réseau relationnel, réseau ecclésial, réseau électrique, réseau routier, réseau téléphonique, réseau télématique... Autant de filets dont le maillage nous emprisonne, mais dont la rupture est synonyme de catastrophe. Qui tire les ficelles de tous ces réseaux? vers quels rivages nous tirent-ils? Quel est le but de toute cette communication? À quels destins inéluctables cet écheveau planétaire nous voue-t-il? De quelles Parques est-il l'oeuvre fatale?

Est-ce un filet qui sauve ou un filet qui piège?
 

Au milieu de ce méli-mélo obscur et trouble, nous nous sentons souvent dépassés, isolés, noyés, dispersés. Le réseau de l'Église est si fragile, si vétuste, et si lourd à la fois! Pour peu que nous prétendions tenir nous-mêmes ce filet en main, nous devons reconnaître que nous ne cessons de lancer le filet dans la nuit, à l'aveuglette et sans rien rapporter. la concurrence et trop forte, trop de gens autour de nous vont à la pêche et avec des moyens dont nous disposerons jamais.

 

Et pourtant, autour de nous, jamais l'eau n'a été aussi trouble ni le désarroi aussi grand. Jamais la demande n'a été aussi forte en matière d'espérance. Dans ce monde désorienté, nous constituons un filet de sauvetage: un réseau léger, souple, fragile et discret. Tous ces défauts peuvent devenir des qualités si nous n'oublions pas les trois leçons de la parabole de résurrection que nous livre l'Évangile de Jean:

- le filet ne tient son efficacité que d'un seul: Jésus-Christ, le Seigneur; c'est lui qui tire les ficelles et qui l'oriente.
- Le filet ne tient sa solidité que d'un lien ténu et pourtant plus solide que l'acier: la foi reçue de Jésus-Christ et partagée par lui.
- Le filet ne tient sa raison d'être que de la vocation qui lui est assignée: tirer le maximum de gros poissons hors de l'eau en vue de l'avènement du royaume de Dieu manifesté dans l'ici et le maintenant de notre récit et de notre histoire par le partage du pain en présence du Seigneur.
 

Amen.

pour les iconophobes


À Père prodigue,
fils impossibles!

(Luc 15, 11 à 32)

 

Il faudrait être sourd pour ne pas entendre que l'évangile de la parabole que nous venons d'écouter se trouve concentré dans cette phrase répétée deux fois : "Ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé."

 
Mais comment résister à la tentation d'écouter cette histoire avec les oreilles du fils ainé; d'un fils ainé qui, une fois la colère passée, aurait avalé une couleuvre de plus pour se soumettre encore une fois aux bon plaisir du père. Le fils aîné a ravalé sa colère, il a pris bonne note que tout ce qui était à son père était à lui et réciproquement, il a fait passer le veau gras aux pertes et profits. Après tout, se résoud le fils aîné, il faut bien que jeunesse se passe et il est juste de donner au repenti une seconde chance. Mais après, une fois jeunesse passée, c'est "va et ne pèche plus". Probablement est-ce ainsi que nous avons appris nous-aussi à entendre l'évangile du fils prodigue, perdu, et retrouvé.
 
Il est vrai que beaucoup de détails de vocabulaire nous y invitent. Ne s'agit-il pas dans cette histoire de re-tourner, de re-venir, de re-staurer. Le salut, la justice et la vie, n'est-ce pas de réintégrer le cocon de la maison du Père, la Patrie, le Heimat, le home sweet home familial. N'est-ce pas sagesse aussi d'avertir les enfants fugueurs que l'abondon de la tribu est synonyme d'injustice, de perdition et de mort? Que peut-on faire de bon hors de la sphère d'influence de l'autorité paternelle? Peut-on faire autre chose que des mauvaises rencontres sur les chemins du départ et de la séparation?
 
Si seulement le fils aîné avait assisté au repentir de son cadet, il en aurait joui, il se serait convaincu de sa propre supériorité. Lui au moins n'avait jamais trahi l'esprit de famille. Lui au moins n'avait jamais fui ses responsabilités filiales. Lui au moins ne s'était jamais séparé du foyer des origines. Lui au moins n'avait jamais quitté père et mère pour aller vivre ni avec des femmes, ni même avec sa femme.
 
Le fils aîné aurait joui du repentir de son cadet, mais il n'aurait pas compris que le père coupe aussi rapidement court au spectacle de la contrition de son frère, s'empresse avec autant de sollicitude de relever le pénitent et lui rende sa dignité avec une telle débauche de moyens. Et il ne suffit pas de s'esbaudir de la mansuétude du père pour être quite de la tentation à laquelle cède le fils aîné. Transformer la joie insolente du père en miséricorde infinie, c'est s'offrir le luxe de maintenir le frère cadet plus bas que terre, alors que, précisément, la joie du père l'élève.
 
L'injustice de cette élévation inattendue vient scandaleusement démentir une opinion que le cadet comme l'aîné partagent à leur insu. L'un et l'autre sont en effet d'accord pour penser que la faute réside dans la séparation. Ils sont d'accord pour croire que cette séparation fait mal au père, qu'elle est péché contre lui et qu'ils sont coupables de ce mal. La théologie ordinaire de ce siècle ne nous a-t-elle pas nous-aussi trop facilement convaincu que le péché c'était d'être séparé d'avec Dieu. Nous nous plaisons à penser que, sans la chute, sans doute serions-nous encore dans un état de fusion extatique et lumineuse avec L'Eternelle Vérité.
 
La faim est un argument en faveur du retour beaucoup plus terre à terre, mais elle est tout de même mauvaise conseillère. Une nourriture même fruste aurait épargné au fils cadet le désolant exercice de nostalgie et d'autoflagellation auquel il se livre sous nos yeux. Pourtant, au coeur de son repentir et du fond de sa culpabilité, quelque chose de positif proteste en lui: c'est en ouvrier qu'il entend rentrer à la maison. C'est une façon peu glorieuse mais honorable de revendiquer la volonté et l'indépendance qui ont présidé à son départ, et en deça de son départ, d'assumer la séparation qui l'a fait naître fils. Son départ redoublait la séparation initiale; dans son retour, il veut encore ne rien devoir qu'à lui-même. Comme si le fils cadet voulait produire ce dont il est déjà l'héritier par ses propres oeuvres et par sa propre volonté. Du coup l'héritage lui file entre les doigts et, coupé de sa source, s'épuise.
 
Le fils cadet redouble par son départ la séparation qui a fait de lui quelqu'un d'autre que son père. Le fils aîné refuse l'idée même de cette séparation. Il la dénie, il la refoule, il ne veut rien en savoir. Du coup, bien qu'il baigne dans l'héritage, celui-ci ne lui est d'aucune grâce. Il faudra le flot d'une colère libératrice pour qu'enfin éclate dans sa bouche un "moi" en face d'un "tu" et d'un "il", pour qu'enfin, lui aussi, il prenne ses distances et assume la séparation qui l'élève au rang de fils, c'est-à-dire de quelqu'un d'autre que son père et que son frère. La séparation qui les fait fils, cette séparation dont ils savent qu'elle fut peine et travail pour leur mère, dont ils sentent qu'elle reste pour le père épreuve d'amour consentie, cette séparation, ni l'un ni l'autre ne sont en mesure de l'assumer sainement. Ils en portent la cicatrice comme une honte. Cette honte est cause du départ du fils cadet comme de l'hypocrisie et de la colère du fils aîné.
 
Nous ne nous supportons pas différents et autres que le Père: séparés de lui, séparés par lui, mis à part, saints. Où est la faute sinon dans le déni et le refoulement de cette séparation, dans la tentative de revenir à un imaginaire état de fusion avec l'origine. Faire de cette séparation, de la différence et de l'altérité qu'elle met en mouvement un sujet de honte et de culpabilité alors qu'en elle réside l'honneur de notre humanité, c'est s'enfoncer toujours plus avant dans la chute; c'est faire de la dynamique de séparation créatrice qui nous fait autre le moteur même de notre chute. Prendre pour aliénation et déchéance la séparation par laquelle le Père nous fait autres et différents, voilà ce qui seul nous met et maintient en guerre avec le Père.
 
Pour mettre fin aux hostilités, il faut l'attente du père et, encore loin, mais à l'approche du fils, la spontanéïté d'un premier pas. Il faut un pardon. Le père pardonne d'abord les remords causés par la décision du départ. Dans sa contrition, non seulement le fils continue de réclamer l'initiative d'une séparation qu'il n'a fait que singer par son départ, mais il dit encore que tout le mal vient de cette séparation. Le Père pardonne qu'ainsi son nom de Père soit insulté dans le moment même où il est prononcé. Malgré tout ce qui dans le vocabulaire du retour suggère une sorte de "on efface tout et on recommence", le pardon du Père n'est ni une restauration, ni une remise des compteurs à zéro. Ce serait là pour le Père lui-même se repentir de son oeuvre créatrice. Le père coupe court à la confession du fils et passe outre. Mais il fait aussi passer outre; son pardon relance la dynamique du départ au moment même où le fils flanche sous le poids d'une culpabilité mal placée. Le Père engendre à nouveau le fils en le faisant sortir de cette complaisance dans la honte qui le retenait encore en arrière et entravait ses pas.
 
Le fils que le Père élève, ce n'est ni celui qui reste, ni celui qui fait retour, mais celui qui avance et qui va. Ce faisant, il lui permet d'assumer la séparation originelle non plus comme une fatalité, un destin et une chute, mais comme une bénédiction, une vocation et un envoi. Ainsi, l'histoire du fils cadet n'est ni effacée ni oubliée, mais elle retrouve enfin dans le pardon du père l'orientation vers l'avant et l'élan vers la vie que lui avait imprimés la séparation originelle. Ainsi, l'histoire du fils aîné qui, jusque là avait piétiné, est-elle ouverte elle-aussi à la promesse.
pour les iconophobes
 

DE LA PEUR, DE LA HAINE
ET DU PARDON

GENESE L/15 à 26
 

Peur! ils ont peur, les frères de Joseph!

Et cette peur est nourrie de toute leur rancoeur et de leur haine à l'égard du jeune freluquet qui se pavanait autrefois devant eux en leurs racontant des songes extravagants et prétentieux; cette peur est alimentée du remord dans lequel les a plongé des années durant l'inconsolable tristesse dans laquelle la perte de son fils préféré avait plongé leur père Jacob; cette peur est aujourd'hui grossie du ressentiment que leur inspire l'éblouissante réussite de cet arriviste qui les menace de sa formidable puissance.

Jacob est mort! Les voilà privés de toute protection et laissés une fois de plus aux seules ressources de leur imagination. Les voici qui font parler les morts. « Ton père nous a donné cet ordre avant sa mort... » Comment Jacob aurait-il pu imaginer une chose pareille, lui qui, avant de mourir, avait réuni tous ses fils sous une unique bénédiction?

« De grâce pardonne! De grâce pardonne! » Deux fois, les frères répètent leur supplique. « Pardonne le forfait et la faute. » Deux fois les frères réitèrent leur confession. « Nous voici tes esclaves! » Cette fois-ci, c'en est trop: les voilà qui se vendent en échange de leur pardon! Quelle idée du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, quelle idée du Dieu de Joseph se font-ils? Quel respect du Dieu de leurs pères ont-ils, pour marchander ainsi la vie qu'il leur a donné et la promesse qu'il a faite à leurs pères.

Joseph pleure: il pleure de chagrin sur l'absence de ce père que ses frères trahissent par leur paroles; il pleure de pitié sur la servilité de ses frères, indigne des fils de la promesse; il pleure aussi de la joie dont l'emplissent la promesse et la grâce dont il se sait porteur.

Joseph pleure. Et puis il parle.

Abraham avait reçu la première parole de Dieu, Joseph conclut l'histoire des pères. Et, en prononçant le dernier mot de l'histoire des commencements, il s'impose juste derrière Jacob et loin devant ses frères comme le dernier père d'Israël. Il se révèle fils de la promesse et mieux encore, il parle et agit en témoin de l'Evangile de la grâce et de la foi.

Joseph, Père d'Israël:

« Notre père nous a dit de te dire... » Par cette parole et à leur insu, ses frères reportent sur Joseph la paternité de Jacob. C'est comme si ils vendaient leur droit d'aînesse pour sauver leur peau. Ils font de Joseph l'héritier de la parole de leur père. Et Joseph accueille leur parole.

Joseph fils de la promesse:

Abraham avait reçu la première parole: « Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai. » C'est cette promesse que Joseph invoque comme motif de son pardon: « Vous avez voulu me faire du mal, Dieu a voulu en faire un bien: conserver la vie à un peuple nombreux. »

Pardonner, faire grâce. De tout temps ce fut le bon plaisir du prince. Mais Joseph ne pardonne ni par orgueil de prince, ni par condescendance à l'égard de ces nomades inoffensifs que sont ses frères. Joseph ne pardonne qu'en raison de la promesse. Il pardonne par obéissance au Dieu de son père, au dieu de la promesse: « Suis-je à la place de Dieu? »

Dans l'extraordinaire aventure à laquelle ses frères ont donné l'impulsion initiale, Joseph a su lire le sceau de la promesse faite à Abraham. Il n'est pas de ceux qui s'enorgueillissent de s'être faits à la force du poignet, il n'est pas de ceux qui jugent les autres du haut de leur réussite. Joseph n'est pas un héros aux prises avec le destin. Joseph est un fils de la promesse. Dans toutes les épreuves qu'il a eues à affronter, à chaque fois, le Dieu de la promesse l'a fait passer de la mort à la vie. Dans les péripéties et les rebondissements de son itinéraire, Joseph a su saisir l'appel du Dieu de ses pères, du Dieu qui fait sortir, du Dieu qui fait passer outre, du Dieu qui pardonne.

Si Joseph pleure, c'est aussi parce que sa vocation se révèle aujourd'hui pleinement à ses yeux, une fois de plus grâce à ses frères autant que malgré eux. Ils avaient voulu lui faire du mal, Dieu en a fait un bien. Dieu a passé outre le mal pour en faire un bien. Dieu a pardonné. Ce qui, aux yeux de ses frères reste un mal qui les ronge encore, lui apparaît désormais comme un bien: le même Dieu qui fit quitter à Abraham son pays et la maison de son père, le même Dieu qui poussa Jacob à s'exiler pour fuir la colère de son frère Esaü, le même Dieu qui engendra une deuxième fois Isaac sur le bûcher du mont Moriya, le même Dieu engendra à nouveau Joseph en le faisant remonter de la fosse où ses frères l'avaient jeté, ce même Dieu lui commande aujourd'hui de faire sortir ses frères de l'abîme de culpabilité dont ils sont encore esclaves. S'il pardonne au nom de la promesse faite à Abraham, c'est qu'en lui, Dieu et lui-seul, a enfanté un fils de la promesse et d'elle seule. Et maitenant, c'est à lui, Joseph, d'annoncer à ses frères la parole qui libère.

Joseph témoin de l'Evangile de la grâce:

« Ne craignez pas! » Ainsi s'ouvre et se ferme la parole de Joseph. Il voit bien ce que trahissent les propos embarrassés de ses frères: La peur et le remord, et derrière la peur et le remord, la haine. Une haine à la hauteur de la mort qu'il craignent en retour. Les frères de Joseph vivent selon le régime du talion, du marchandage permanent de la faute et du pardon, de la dette et de la rétribution: mort pour mort, menace de mort contre menace de mort.

Joseph ne vit plus selon ce régime. Joseph est passé du coté de la vie. Tout au long de ses aventures, il a appris à lire dans les événements qui lui arrivaient autre chose que les actes d'un Dieu vengeur et sanguinaire. Il a reçu les fortunes de son destin comme une grâce. Cette grâce lui a permis à chaque fois d'agir en homme libre, même lorsqu'il était à la merci du bon plaisir d'un prince redoutable. Jusque dans la prison où l'avaient amené les désirs fous de la femme de son maître, Joseph a toujours cru que Dieu l'aimait. Joseph a toujours su lire le bien que le Dieu qui l'avait fait sortir de la fosse pouvait faire sortir du mal.

Le Dieu de Joseph, le Dieu de la promesse, le Dieu des pères ne marchande ni sa grâce, ni son pardon. Le Dieu de Joseph est le Dieu qui dit: « Ne craignez pas! » C'est le Dieu qui libère de la peur et qui, en libérant de la peur, libère du même coup de la rancoeur, du ressentiment et de la haine. Joseph ne pardonne pas: il transmet seulement à ses frères une grâce et un pardon dont il a été et dont il se sait aujourd'hui témoin. D'une grâce et d'un pardon qui sont le sens de sa vie: transmettre la promesse. Du passé, Joseph ne fait table rase que d'une chose: la mort, qui toujours nous retient en arrière. Du passé, Joseph ne retient et ne transmet qu'une chose: l'élan de la promesse, l'impulsion qui toujours à nouveau fait ressurgir la vie.

« Ne craignez pas! » Le témoignage de Joseph donne au livre des commencements sa fin, son but et son sens. Joseph père dans la foi, fils de la promesse et témoin de la grâce vient conclure le livre de la Genèse par ce qui est proprement la Parole de Dieu: « Ne craignez pas ».

La Parole est prononcée et il n'y a qu'à la faire nôtre. Il n'y a qu'à...

Au creux de l'extraordinaire difficulté de ce « il n'y a qu'à » se glissent toute la Bible, de la Genèse jusqu'à l'Apocalypse.

Ne craignez pas!

Parole de Grâce et d'Evangile, forte et exigeante. Impératif au dessus de nos forces, ne serait-ce que quand il résonne au dessus d'une fosse dans les profondeurs de laquelle s'enfonce le cadavre d'un être cher.

Parole de grâce et d'Evangile qui nous place dans l'attente d'un Messie qui l'accomplisse et nous soulage de nos peurs, de nos rancoeur et de nos haines, d'un Christ qui sache nous faire lire le bien que Dieu crée et promet, malgré le mal que nous faisons ou que nous subissons. D'un Messie qui passe outre et nous fasse passer outre. D'un Messie qui nous pardonne, c'est-à-dire qui nous fasse franchir l'abîme qui sépare la mort de la vie.

« Ne craignez pas! » Parole de grâce et d'Evangile qu'on entendu de la bouche du Christ ressuscité et les femmes revenant affolées du tombeau, et les disciples surpris par les apparitions du crucifié, et Paul sur le chemin de Damas.

« Ne craignez pas! »

Toi seul, Seigneur nous donne la force et le courage d'entendre et de comprendre cette parole. Toi seul, Seigneur, lui donne de transformer nos coeur et nos vies.

Amen!

 

pour les iconophobes
 


SANS TE LASSER,
DEMANDE!

Luc 11, 1 à 13

 
Des scorpions à la place des oeufs. Des serpents au lieu de poissons.
Voilà une description tragiquement lucide de la manière dont le monde dans lequel nous vivons répond à notre attente de bonheur: bien trop souvent par une fin de non recevoir. Pour le bonheur, en dehors de la chance et du hasard, il n'y a dans ce monde absolument rien de préparé.

Comment oser une prière après cela? Et à quoi bon!

Si notre monde a un créateur, ce créateur doit présenter toutes les caractéristiques d'un père dénaturé qui maltraite ses enfants.
À moins que, fatigué par le grand-oeuvre de la création, il ne se soit endormi pendant le repos du septième jour pour ne plus jamais se réveiller. Ce ne sont pas les coups que nous frapperont à sa porte au beau milieu de notre nuit qui le tireront de son sommeil!
Peut-être aussi que, tel le Seigneur auquel s'adresse Abraham pour sauver Sodome, Dieu ne ce soit résolu, après y être descendu pour voir, à laisser ce monde glisser sur la pente fatale où il s'est engagé.
Tels sont les arguments de l'athéïsme le plus ordinaire. Une manière comme une autre de se résigner à la solitude sidérale de notre humanité terrestre. Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance... comme ça, vous ne risquerez pas d'être déçus!

Face à la misère de notre monde, ces arguments nous laissent le choix entre un Dieu qui nous maltraite ou un Dieu qui nous abandonne.
Ces arguments trahissent notre vergogne, c'est-à-dire notre honte devant Dieu: si tout va mal, c'est de notre faute et nous l'avons bien mérité. Nous avons fait sauter tous les ponts que Dieu avait établi avec nous. Il serait présomptueux de croire que nous pourrions reconstruire ce que nous avons seulement été capables de détruire. En face de l'idée qu'il y aurait peut-être quelque part un Dieu, il ne nous reste plus que la honte de ne pas avoir été à la hauteur des promesses qu'il aurait formulées pour nous. Quand nous prétendons que Dieu nous maltraite ou nous abandonne, nous nous contentons seulement de reporter sur Lui la responsabilité de notre misère.
 
Est-elle seulement prononçable, la prière que Jésus apprend à ses disciples?
Dieu lui-même nous l'a dit: "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front." Après cela, il faudrait vraiment être sans honte pour oser lui demander de nous garantir notre pain quotidien.
Sommes-nous seulement capables de pardonner à ceux qui ont des torts envers nous? Mais comment, sans cela, oser demander à Dieu de passer outre les torts que nous avons à son égard?
Quant à la tentation, nous n'avons jamais eu besoin de personne pour nous y entraîner. C'est vraiment ne pas manquer d'audace que de prier Dieu qu'il nous épargne les conséquences de nos inconséquences.
À l'image terrifiante que nous nous faisons du Dieu Père, nous n'avons que notre honte à opposer: "J'ai entendu ta voix dans le jardin, j'ai pris peur car j'étais nu et je me suis caché." Depuis qu'avec Adam et Êve, nous avons voulu être comme des dieux, nous n'arrivons pas à nous défaire de ce lancinant refrain. Il fait partie de notre naturel. Quoi que nous fassions pour le chasser, il revient au galop pour s'interposer entre nous et Dieu.
Oserons-nous, après cela, adresser au Père l'innocente prière que Jésus apprend à ses disciples?
 
S'il n'en était pas ainsi, si la honte qui nous barre la gorge ne faisait pas obstacle à notre prière, pourquoi Jésus éprouverait-il le besoin de joindre un commentaire au modèle de prière qu'il propose à ses disciples? La leçon qu'il nous donne est simple. C'est la même qu'Abraham nous donne quand il intercède pour la sauvegarde de Sodome. On a souvent fait de cette prière le modèle de la persévérance; mais ici, Jésus insiste sur l'audace insolente, pour ne pas dire le culot, qui préside à une telle persévérance. Pour s'adresser à Dieu comme à un Père, il faut être sans vergogne.
Encore faut-il pour cela dégonfler l'image terrifiante que notre honte originelle nous fait construire du Père. Voilà pourquoi Jésus arrache notre regard de ce ciel imaginaire dont nous redoutons les foudres. Il nous ramène au raz de terre des relations qu'un père réel entretient avec ses enfants réels: "Quel père parmi vous, si son fils lui demande un poisson lui donnera un serpent au lieu de poisson?" Et l'histoire de cet ami importun qui finit par obtenir satisfaction nous fait bien plus penser à nos enfants qu'à nos amis. C'est que les enfants réels sont donnés aux parents réels pour les importuner de jour comme de nuit par leurs demandes incessantes; et les parents réels sont donnés aux enfants réels pour soumettre l'immédiateté de leurs envies à l'épreuve du temps. Ça n'est pas une sinécure! En cédant tout de suite, on s'évite à peu de frais bouderies, colères, caprices... et trangressions. Si Dieu avait accordé tout de suite à Adam et Êve les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, il leur aurait à coup sûr évité l'épreuve de la honte. C'est là-aussi l'un des aguments de l'athéisme ordinaire.
Mais comment apprendre à nos enfants à ne pas céder sur leur désir, comment leur apprendre à savoir vraiment ce qu'ils veulent, sinon en opposant à l'immédiateté de leurs envies la différence d'un "peut-être jamais", la réserve d'un "non, pas tout de suite". Un père qui dit oui à l'enfant sitôt que celui-ci lui demande un poisson ou un oeuf ferait aussi bien de lui donner tout de suite un serpent ou un scorpion. Dans ce jeu parfois cruel où se confrontent parents et enfants, la patience des premiers est aussi importante que l'audace des seconds. L'enfant à qui l'on dit toujours oui tout de suite et l'enfant qui se résigne trop vite sont des enfants dont le désir, et partant la force de vivre, sont étouffés dans l'oeuf. Ni l'un ni l'autre n'apprendront jamais à convertir le désir qui anime leurs envies en une volonté bonne, ferme et tenace.
 
Tel est l'enjeu de la prière exclusivement faite de demandes que Jésus apprend à ses disciples: sois sans vergogne, demande et on te donnera, frappe et on t'ouvrira. Ne renonce jamais à demander. Ne cesse jamais d'espérer. C'est le moteur de ta vie. Derrière la manière dont le monde se dérobe à ton attente de bonheur, sache entendre les "peut-être jamais" et les "pas tout de suite" d'un Père. Dans l'épreuve du manque, de la détresse et de l'absence sache discerner le crible où s'épure ton désir.
Demande! Demande comme on frappe à la porte d'un ami qui dort pour lui demander trois pains pour faire la fête avec d'autres amis débarquant à l'improviste. Il y va de la vigueur de ta vie.
Sois sans honte. Demande non seulement ce dont tu as besoin, mais aussi, comme un enfant, ce dont tu as tout simplement envie maintenant: le pain de chaque jour, mais aussi le vin, le lait et le miel promis. Le courage de ta vie est suspendu à l'audace de ta prière. De demandes en demandes, ce qui n'était pas important tombera de lui-même. Ton vrai bien, celui qui anime le désir profond de ta vie t'apparaîtra peu à peu. Alors peut-être retrouveras-tu le chemin perdu d'une volonté bonne, ferme et tenace.
Soit sans honte, Adam! Sors de derrière l'arbre où tu t'étais caché. Tu t'es saisi des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Ta précipitation et ta maladresse ont failli tout gâcher de la joie que le Père se faisait de les partager un jour avec toi. Tu voulais être comme un dieu. Depuis, tu ne te sens même plus digne d'être un homme. Alors, présente-toi debout devant ton créateur. Prends enfin sur toi la responsabilité de ton acte. Et ose demander à Dieu qu'il te fasse passer outre. Peut-être alors cesseras-tu de te haïr toi-même. Peut-être alors cesseras-tu de reporter cette haine sur les torts de ton prochain.
Ose demander la fin de l'épreuve, ose clamer à la face du Père que tu as renoncé à cette divinité puérile qui hantait les rêves éveillés de ton enfance. C'est à toi et à personne d'autre qu'il revient d'annoncer au Père que désormais tu assumes les limites d'une humanité adulte. Ose enfin revendiquer pour toi-même l'honneur de choisir et de mener à bien tes propres projets humains. Laisse le enfin exploser à la face du Père, ce "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné!" que les fins de non recevoir du monde à ton attente de bonheur te font sans cesse monter à la gorge. Peut-être alors, une fois ton âme libérée de cette détresse, le souffle de Dieu pourra-t-il à nouveau emplir ta poitrine. Peut-être alors les promesses de ton humanité pourront-elles enfin s'accomplir. Peut-être alors Dieu décidera-t-il qu'il est temps de s'atteler joyeusement avec toi aux choses sérieuses.
 
Sans te lasser, demande. Demande comme on frappe en pleine nuit à la porte d'un ami qui dort. À ton audace répondra la patience du Père qui n'attend que cela pour se faire reconnaître comme ton Dieu et faire advenir le règne qu'il a préparé pour toi.
pour les iconophobes
 

 


LA MEILLEURE PART

Luc 10, 39 À 42

 
En s'asseyant aux pieds de Jésus pour boire ses paroles, Marie s'octroie la meilleure part, sans se soucier de la peine de Marthe qui a fait le marché, préparé le repas, mis le couvert et qui, sans doute, fera la vaisselle pendant que Jésus et Marie boiront le café qu'elle leur aura servi.

Ce qui importe aujourd'hui, c'est de montrer sa foi par ses oeuvres; si nos convictions ne débouchent pas sur du concret, ce sont des convictions mortes. Nous avons appris à mettre toutes nos croyances à l'épreuve de leurs effets pratiques. L'action, l'activité, la pratique, l'oeuvre constituent le critère ultime de leur justification. C'est ce qu'on appelle le pragmatisme. À peine sommes-nous entrés dans un temple ou une église pour nous mettre à l'écoute de la Parole que nous sommes invités à nous affairer, à nous inquiéter et à nous agiter au service de l'Évangile. Comme si la justice et la justesse de l'Évangile dépendaient en dernier ressort de l'activité que nous déploierons pour en témoigner. Marthe qui s'agite et s'inquiète est la plus moderne des héroïnes de la foi.

Aujourd'hui, Marthe en a assez. Elle-aussi, elle voudrait bien profiter du plaisir de boire les paroles de l'invité; elle voudrait bien se payer un petit instant d'éternité en prenant le café avec Jésus et Marie. Mais pendant ce temps là, qui est-ce qui va faire la vaisselle, le ménage, la lessive ... Pourtant, Jésus ne demande pas à Marie de soulager Marthe en prenant à sa charge sa part de souci et d'activité. Au contraire, il retourne le couteau dans la plaie: Marie a choisi la meilleure part. Et si Marthe en a assez de jouer les maîtresses de maison efficaces, soumises et discrètes, c'est son affaire.

Marie a peut-être choisi la meilleure part, mais le personnage le plus important de l'histoire, c'est Marthe. Certes, on nous dit que Marie est au pieds de Jésus à boire ses paroles. Mais de leur conversation, on ne nous révèle rien. Marie et Jésus composent un tableau muet. En fait de paroles, le récit nous donne à entendre la conversation entre Jésus et Marthe. C'est dans la réponse de Jésus à Marthe, aussi choquante soit-elle, que nous sommes invités à entendre l'Évangile: "Marthe, tu t'agites et tu t'inquiètes pour bien des choses. Une seule est nécessaire."

Quelle est cette seule chose nécessaire dont parle Jésus? Qu'est-ce que cette meilleure part qui ne pourra être enlevée à Marie? La réponse est dans la question de ce légiste qui ouvre la parabole du bon Samaritain: "que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle?", dans la réponse de Jésus: "fais cela et tu auras la vie" et enfin dans la conclusion de Jésus à la parabole du bon Samaritain: "va, et toi-aussi, fais de même."

Dans ces trois paroles, il n'est question que de faire, et de faire pour avoir la vie éternelle. Marthe, de son coté, s'active, s'agite, s'inquiète, se soucie: elle fait. Marthe travaille: c'est sa vie et la justice de sa vie. C'est la part qu'elle a choisi, peut-être, ou même certainement, à son insu.

Marthe est une femme de bien: Jésus passait par là, elle a eu pitié de cet étranger sans feu ni lieu, elle l'a accueilli dans sa maison, elle prépare de quoi le restaurer, elle fera le ménage dans la chambre qu'elle lui destine. Vis à vis de Jésus, Marthe s'est mise dans la position du bon Samaritain

Aux pieds de Jésus et à son écoute, Marie boit à la source l'eau vive de ses paroles. Alors que Marthe travaille, Marie se laisse travailler par la Parole. S'il y a une chose et une seule à faire pour recevoir la vie éternelle en partage, c'est celle-là. Mais de Marthe et Marie, le personnage le plus important, c'est pourtant Marthe.

De voir Jésus et Marie à ses pieds, ça la travaille aussi, Marthe. Ça la fait parler, questionner, protester. Et au bout du compte, c'est elle qui reçoit l'Évangile, même si cet Évangile la heurte et la bouscule dans ces certitudes de maîtresse de maison discrète, efficace, dévouée et, peut-être aussi, un peu lasse. Ce n'est pas l'écoute de Marie qui importe à Jésus, mais la conversion de Marthe. Marthe demande de l'aide, mais de sa demande sourd un cri de détresse. À jeter un regard oblique sur le tableau aimable que composent Jésus et Marie, il lui vient à l'esprit qu'elle aimerait bien elle-aussi faire une pause pour boire les paroles du Seigneur. Tout à coup, un doute la saisit quant à ce qui justifie sa vie. Ce doute, elle le refoule aussitôt: le monde domestique dont elle se croit la cheville ouvrière ne va-t-il pas s'écrouler si, ne serait-ce qu'un instant, elle le laissait tomber pour se mettre elle aussi aux pieds de Jésus?

Pendant ce temps là, aux pieds de Jésus, Marie occupe la position du moribond de la route de Jéricho. Elle laisse la parole de Jésus la soigner et la nourrir. Le Seigneur passait par là, Marthe l'a saisi au vol, mais c'est Marie qui laisse maintenant le règne de Dieu s'approcher d'elle et la transformer.

"Marie a choisi la meilleure part!": la plaie dans laquelle Jésus retourne le couteau est l'endroit même où l'Évangile doit apporter la guérison. "Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une seule chose est nécessaire pour pacifier ton inquiétude et ton agitation. Laisse le Seigneur se faire ton prochain et justifier une vie que ni le souci, ni l'agitation ne sauveront du dérisoire et de l'absurde. Cesse de croire que le salut de ton monde est au bout de ton balais ou au fond de tes casseroles."

Dans l'inquiétude et l'agitation d'un service qu'elle complique à souhait, Marthe est en train de découvrir qu'elle occupe la position de l'aubergiste de la parabole. Ça n'a manifestement pas l'air de lui plaire. Elle ne sait pas encore pour le compte de quel Seigneur elle travaille. Elle ne sait pas encore qu'à la banque de la vie éternelle, l'étranger qu'elle reçoit dans sa maison a déjà fait virer sur son compte plus qu'il n'en faut pour accueillir et restaurer. Elle n'a pas encore compris que pour accueillir sans arrière-pensée, il faut d'abord se savoir soi-même accueilli, que pour donner avec une joie sans retenue, il faut d'abord se savoir soi-même l'objet d'un don. La meilleure part est inépuisable, elle ne nous sera pas enlevée; la partager, c'est la multiplier. Mais, à force de s'agiter, Marthe a-t-elle autre chose à partager que les soucis et les tâches domestiques?

Celui qui a choisi la meilleure part est comme cet aubergiste à qui le bon Samaritain signe un chèque en blanc pour l'entretien du moribond. Et quand la lassitude le prend, quand il a l'impression que l'obligation d'amour l'épuise, il lui faut se souvenir qu'il lui reste encore une position de repli: celle du moribond lui-même. Il lui faut se souvenir qu'un Seigneur passera, pansera ses plaies et dépensera sans compter pour son salut.

Cette certitude ne nous place pas en si mauvaise posture que cela face au pragmatisme qui caractérise notre époque. Peut-être y-a-t-il des moments où, dans ce siècle de battants, de performants et de compétitifs, l'action la plus appropriée consiste à baisser les bras, à reconnaître notre faiblesse et à affirmer notre soif de la vraie vie... sans culpabilité ni honte. L'attitude de Marie est efficace en ce qu'elle révèle à Marthe la vacuité de son agitation. Si tel est le fond de notre misère, à quoi bon le cacher par l'agitation et le souci? Le seul évangile qu'annonceront à notre insu nos actions les plus héroïques, c'est cette détresse même.

Si nos actes sont l'effet de notre foi, alors ce n'est pas tant leur quantité que leur qualité qui compte. Que rien n'y perce d'une quelconque obligation: obligation d'amour dont nous serions les débiteurs à l'égard de quelque maître, obligation de reconnaissance à laquelle nous astreindrions ceux à qui nous rendons service. Ce n'est pas le don qui importe, mais qu'il soit accompli avec joie; ce n'est pas le service qui importe, mais qu'il soit rendu sans arrière-pensée. Ce qui qualifie nos oeuvres et les convictions qui les animent, c'est la grâce, c'est-à-dire la spontanéité, la légèreté et la générosité avec lesquelles nous les accomplissons. Si nous n'en sommes pas ou plus capables, si l'envie nous prend de prier le Seigneur d'appeler au service ceux qui, chrétiens ou non, profitent de sa grâce, si montent en nous les rancoeurs à l'égard de ceux qui jouissent passivement de sa Parole, si les remords nous obsèdent de ne jamais en faire assez, alors c'est le moment de nous poser la question de la qualité de notre foi. Nous pourrons toujours peindre nos oeuvres des couleurs de l'amour et de la fraternité, l'évangile qu'elles transmettront sera à coup sûr celui du ressentiment.

La grâce qui devrait animer notre foi et les actes qu'elle inspire, il n'y a pas d'autre endroit pour la recevoir que la proximité du Christ et Seigneur Jésus, que ce soit à ses pieds, dans l'écoute attentive de sa parole, où dans l'attente de son passage sur les routes où les vicissitudes de notre existence nous auront laissé pour mort.

"Va et toi, fais de même!"

Pour avoir la vie éternelle, pour recevoir la meilleure part, pour reconnaître qui est mon prochain, le premier exemple à suivre, c'est celui du moribond de la route de Jéricho ou celui de Marie aux pieds de Jésus. Une fois reconnu dans l'approche d'autrui le miracle sans cesse renouvelé de la Pâque du Seigneur, une fois abreuvés de la parole du Christ, une fois ramenés à la vie, peut-être serons-nous à notre tour capables d'être des aubergistes de bon accueil.

pour les iconophobes


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Luc 9, 11 À 17

 
Quel tableau l'histoire des siècles à venir tracera-t-elle de notre XXème siècle finissant?

Assurément un tableau bien sombre. C'est du moins ce qu'on l'habitude de dire ou d'entendre. Ce siècle commence en effet en 1914 avec la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne. L'armistice de 1918 installe une paix précaire et humiliante pour notre voisin d'outre-rhin. La France sort exsangue d'un conflit qui a épuisé ses forces vives. La dépression économique de 1929 aidant, l'Allemagne échoue dans sa tentative démocratrique et se lance sous la botte nazi dans un programme de réarmement et de conquête. Le reste, vous le connaissez: la Schoa, Hiroshima, Nagasaki; mais aussi les bombardements atroces de Dresde, de Nuremberg et de Hambourg. Et puis viendront les grands gaspillages de la décolonisation, de Dien Bien Phu aux accords d'Évian. La monté en puissance et l'apogée du stalinisme avec son cortège de déportations et de goulags. Enfin notre siècle se termine sur le sombre tableau d'une Afrique qui n'en finit pas de s'entredéchirer, d'un Islam qui n'arrive pas à résister à la folie intégriste, sans parler des atrocités perpétrées en Yougoslavie au nom de la Grande Serbie.

Pourquoi évoquer toute cette tristesse, alors qu'il est question de multiplication des pain? Tout simplement parce qu'il est question dans cette histoire d'une foule malade, affamée de parole et de pain qui cherche le règne de Dieu dans le désert alors que le soleil se couche. Mais aussi et surtout parce qu'il y est question de rassasier cette foule d'affamés à partir de trois fois rien.

Notre XXème siècle n'est-il pas lui aussi un désert. Un endroit déserté par Dieu: où était-il quand montait vers le ciel la fumée des crématoires et les flammes des bombardements? Un endroit déserté par l'homme: il a gardé toute sa force, le prélude que Louis Aragon compose pour sa Diane Française:

L'homme où est l'homme l'homme l'homme
Floué roué troué meurti
Avec le mépris pour patrie
Marqué comme un bétail et comme
Un bétail à la boucherie

Où est l'amour l'amour l'amour
Séparé déchiré rompu
Il a lutté tant qu'il a pu
Tant qu'il a pu combattre pour
Écarter ces mains corrompues

Voici s'abattre les rapaces
Fumant d'un monstrueux repas
Les traitres les saluent bien bas
Place Il te faut laisser l'espace
Au sang mal séché de leurs pas

Il faut vraiment l'avoir chevillée à l'âme, la certitude que Jésus continue de nous accueillir, de nous parler du règne de Dieu et de guérir ceux qui en ont besoin. Sans cela, comment serions-nous capables de discerner dans le crépuscule de ce siècle ces deux miracles dont ils serait bon que nous gardions mémoire, ne serait-ce que pour continuer non seulement à espérer, mais aussi et surtout à avancer. Deux miracles qui ne sont pas sans lien avec cette histoire de multiplication des pains. Deux moments de l'histoire de ce siècle où quelque chose de fécond et de prometteur est né à partir de presque rien.

En ce qui concerne le premier événement, l'action du Christ Jésus est évidente: il s'agit de la naissance et de la monté en puissance du mouvement oecuménique. Qui aurait cru avant le Concile Vatican II que Catholiques, Protestants et Orthodoxes, jusque là à couteaux tirés depuis des siècles, consentiraient à se reconnaître comme frères en Christ et en viendraient à envisager une prière et une action commune. Jusqu'alors, une toute petite poignée d'hommes et de femmes courageux osaient s'insurger contre la division du corps du Christ. Pour mesurer l'impact de cet événement, il suffit de se souvenir de ce qu'était l'ambiance dans nos villages il y a cinquante ans: on ne fréquentait pas les mêmes commerçants, les enfants n'allaient pas dans les mêmes écoles, on se saluait à peine dans la rue, et si on ne se mariait pas entre soi, c'était des difficultés, des humiliations et bien souvent des souffrances à n'en plus finir. Que de chemin parcouru depuis, à partir de trois fois rien. Sûr que celles et ceux qui sont à l'origine du mouvement oecuménique avaient hérité de l'un des douze paniers où furent engrangés les restes de la multiplication des pains. L'avènement du mouvement oecuménique restera marqué dans l'histoire: c'est en effet probablement la première fois dans l'histoire de notre humanité que les frères ennemis d'une même religion se réconcilient sur une aussi grande échelle. Cet événement n'a pas fini de porter ses fruits.

En dehors du fait que ce sont bien souvent des démocraties chrétiennes qui en ont pris l'initiative, le deuxième événement positif marquant de ce siècle n'a pas grand chose à voir, au moins directement, avec Jésus. Mais, dans une certaine mesure, il est en lien direct avec ce que nous raconte la multiplication des pains. Il s'agit de ce qu'on a appelé ici les "trente glorieuses". On a parlé de miracle économique à propos des trente années de prospérité que les nations occidentales ont connue entre 1950 et 1980. Et c'est à juste titre: depuis ses origines, notre humanité vivait dans un état de disette quasi permanent et c'était la première fois que des politiques économiques concertées réussissaient à entretenir la croissance au bénéfice d'une population aussi nombreuse et sur une aussi longue période. Nous avons presque failli oublier ce que c'était que la misère, au point que les mendiants qui occupent les trottoirs de nos villes y font figure de scandale. Pourtant, ceux d'entre nous qui avaient charge de famille entre 1945 et 1950 se souviennent encore des tiquets de rationnement. Et ils savent bien que notre Europe a reconstruit sa propérité sur un champ de ruines et à partir de presque rien. Ici aussi, il a fallu que les rares économistes qui pensaient que nos capacités agricoles, industrielles et financières nous permettaient de passer d'une économie du partage de la pénurie à une économie de la multiplication se battent pour imposer leurs convictions. Jusque là, on avait toujours pensé que les politiques sociales relevaient de la charité et représentaient une charge pour la société. Ils ont, hélas provisoirement, su imposer l'idée que les politiques de redistribution de la richesse: allocations familiales, retraites, sécurité sociale, etc. n'étaient pas une charge pour la société, mais constituaient le moteur de sa propspérité. Malgré tout ce qu'on entend dire aujourd'hui, notre siècle restera dans l'histoire comme celui de l'invention de l'État Providence.

Que se passe-t-il dans l'histoire de la multiplication des pains?

Ces foules affamées, les disciples lucides et réalistes proposent à Jésus de les renvoyer se faire nourrir ailleurs. Faute de supermarché, quel village pourrait satisfaire les besoins de nourriture d'une telle foule! Autant dire franchement à ces misérables d'aller se faire cuire un oeuf. Jésus enjoint à ses disciples de les nourrir eux-mêmes. On peut bien sûr prendre les propos de Jésus pour une simple provocation. Mais on peut aussi penser que Jésus est sérieux quand il charge les disciples de nourrir eux-mêmes les foules. Avec quoi? Trois fois rien: cinq pains et deux poissons. Ça ne fait rien, on va organiser tout ça en vue du partage et de la distribution. Et voilà que s'organise, ici, sur terre, au beau milieu d'un endroit désert, une société où chacun trouve soudain sa place. Rien ne nous est dit de la manière dont s'opère la multiplication. Jésus prononce la bénédiction, rompt les pains et les poissons - des gestes simples, des gestes de tous les jours; nous apprenons seulement que tous mangent à satiété et qu'il y a douze paniers de reste - certains pourraient crier au gaspillage!

Faute de renseignements, il est impossible de dire ce qui s'est passé entre le partage et la multiplication. Ça n'a pas vraiment d'importance. L'important, c'est le miracle de ce passage, aussi soudain qu'inespéré, du partage à la multiplication. On peut bien sûr y voir le symbole de l'approche du règne de Dieu et de la prospérité qu'il promet: ce repas est une sorte d'anticipation exceptionnelle mais marquante du règne à venir. Pas si exceptionnelle que ça, puisque l'un des évangile fait état de deux multiplication des pains. On peut aussi y voir le symbole de la foi: tout se produit ici grâce à la foi de Jésus et parce que les disciples, malgré leurs réticences, ont confiance en lui. La foi, aussi peu qu'on en ait, trois fois rien, on peut la partager à l'infini, c'est toujours comme si on la multipliait. Nous pourrions en rester là et nous en tenir au symbole.

Toujours est-il que cette histoire nous raconte bel et bien une multiplication réelle de pains réels. Et si l'injonction est adressée aux disciples de nourrir eux-mêmes les foules, ça n'est pas seulement d'amour et d'eau fraîche. Il s'agit bel et bien du rapport que le règne à venir entretient avec notre monde réel. Il s'agit de la capacité offerte à notre monde réel, pour peu que nous le regardions avec les yeux de la foi de Jésus et en Jésus, pour peu que nous prenions au sérieux la bénédiction qu'il prononce sur ce trois fois rien que le monde réel à laissé à sa disposition, à être réellement porteur de signes réels de l'approche et de la proximité du règne à venir. Il s'agit enfin, avec l'injonction de Jésus, du rôle que peut jouer notre foi dans le discernement et la provocation de ces signes. Pour ce discernement et cette provocation, nous n'avons pas d'autres points de repères que la bénédiction prononcée par Jésus sur la pénurie de ce monde-ci et la conviction que d'un partage bien organisé peut parfois jaillir la multiplication.

Cela est vrai à l'échelle de l'histoire de notre humanité. Cela est vrai aussi à l'échelle de nos petites églises habituées à vivre de peu. Le récit de la multiplication des pains nous invite à nous souvenir des moments où, soutenues par la bénédiction du Christ, elles osèrent laisser naître beaucoup à partir de ce peu et à demander au Seigneur de leur renouveler cette audace pour l'avenir.

pour les iconophobes