LA MORALE
AU SERVICE DE
L'ÉTHIQUE

On l'a assez répété: la tradition spirituelle protestante a tendance à laisser chacun se débrouiller seul avec sa conscience. Si elle prend ce risque, c'est parce qu'elle affirme qu'il n'y a de salut devant Dieu que personnel. Dans cette perspective, il est peu probable que l'éthique soit en mesure de nous armer de certitudes opératoires face aux problèmes moraux qui se posent à nous. Il y a en revanche beaucoup à attendre de la morale. L'essentiel de ce qui se traite aujourd'hui sous couvert d'éthique, notamment dans le domaine de la biologie et de la médecine, vise en fait à restaurer un minimum de concensus moral. Celui qui attend de cette recherche tatonante et chaotique qu'elle applanisse les difficultés d'ordre proprement éthique que suscite la pratique actuelle de la biologie et de la médecine sera forcément déçu. Cela ne signifie pas que les productions des différents comités d'éthique soient de mauvaise qualité, mais tout simplement qu'elles ne peuvent ni ne doivent se substituer à la prise en charge, par chacun et dans le vif de l'action, de ses responsabilités personnelles. Bien loin de libérer le praticien ou le chercheur des scrupules qui peuvent l'effleurer dans l'exercice de sa profession, la morale que concoctent les comités d'éthique devrait plutôt avoir pour objet de les susciter. C'est là une manière un peu abrupte de préserver pour l'exercice de l'éthique un espace intime de délibération. Mais la culture de ce minimum de quant à soi auquel nous invite l'éthique est sans doute le seul moyen de tirer honorablement notre épingle du jeu des difficultés morales auxquelles nous sommes confrontés.

Tout cela demande quelques explications. Dans un premier temps, je vais tenter de justifier l'utilité de cette distinction entre l'éthique et la morale. Dans un deuxième temps, je montrerai comment on peut en jouer d'une point de vue chrétien et protestant. En guise de conclusion, j'aborderai rapidement les questions que semblent poser les progrès récents et à venir de la génétique à partir de ce point de vue.

Éthique et Morale:

Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt: parler de morale ou d'éthique, c'est parler de la même chose. Mais pas forcément de la même manière, ni selon le même angle d'attaque. Peu importe au bout du compte ce que chacun entend par éthique ou morale. Il n'en demeure pas moins que le champ couvert par l'éthique et la morale peut être abordé de deux manières différentes et que ces deux manières de l'aborder sont à la fois indissociables, complémentaires et concurrentes.

De quoi parlent-ils quand ils parlent d'éthique?

Dans un petit opuscule intitulé «Pour des morales par provision» Colas Duflo nous donne un premier indice en affirmant que l'oeuvre morale de Kant n'a pas pour but de dévoiler au monde sa morale, à laquelle tous devraient se conformer, mais simplernent d'essayer de comprendre ... ce que nous disons lorsque nous pensons qu'il y a des actions bonnes et d'autres mauvaises, lorsque nous supposons qu'il est possible de qualifier notre pratique selon un «bien » et un «mal», lorsque nous exigeons, de quiconque comme de nous-même, une morale. Colas Duflo est d'avis que si on parle autant d'éthique aujourd'hui, c'est pour ne pas parler de morale. Il constate qu'aujourd'hui les éthiques se multiplient comme des petits pains: on parle d'éthique des médecins, d'éthique des médias, d'éthique de la communication, d'éthique de I'entreprise, d'éthique du service public, d'éthique de l'écrivain, etc, etc. Cette multiplication a pour résultat d'occulter toute réflexion sur ce qu'il appelle la morale: Une «éthique des médecins» ne s'adresse pas à vous personnellement, et peu lui importe, à dire vrai, que vous soyez une personne, parce qu'elle s'adresse à vous en tant que médecin, en tant que simple fonction d'utilité sociale. ... Elle ne vous considère ni en tant qu'homme faisant partie de la communauté humaine, ni en tant qu'individu singulier, mais en tant que membre d'un corps professionnel. ... Ici, c'est votre profession qui pense à votre place. Vous n'existez pas. Mais, là où Colas Duflo affirme que ce que refusent implicitement ... ceux qui se gargarisënt du mot «éthique » ... ce n'est pas la morale en tant que mot, c'est ...l'idée d'une éthique de soi, je dirai que si l'on s'en tient à l'usage qu'avait le mot éthique avant d'être soumis à cette inflation et à cette dilution, il n'y a pas d'autre éthique que l'éthique de soi. L'éthique vous interpelle en tant que personne sur ce que vous entendez faire de votre existence.

C'est sans doute pour cette même raison que, pour le psychanalyste Michel Lapeyre, l'éthique ne s'exerce jamais qu'au cas par cas, c'est-à-dire sans qu'il y ait un "tous les mêmes" ni un "pareil pour tous". Même s'il sacrifie à une conception péjorative de la morale qui n'ajoute rien à son propos, Michel Lapeyre définit bien les angles d'attaque respectif de la morale et de l'éthique: On fait la morale à quelqu'un, à partir de maximes universelles: il n'en est pas de même pour l'éthique où c'est exactement le contraire, on part du cas de quelqu'un pour soutenir sa démarche éthique. La morale, c'est le fauteuil du moi, l'éthique, c'est le pas du sujet... Voilà pourquoi la morale est toujours individualiste même si elle s'appuie, se justifie, dans le conformisme social, et voilà pourquoi l'éthique est relative au lien social, tout en faisant vatoir ce qui est a-social. Si la morale est le fauteuil du moi, c'est parce qu'elle sappuie sur l'illusion de normes universelles. La difficulté de la démarche éthique - entendez le pas du sujet - provient de ce qu'elle suppose une part de réflexion qui ne peut consister qu'en une critique de sa propre position fondée sur le renoncement à toute forme de garantie morale absolue: L'Autre manque, Dieu n'existe pas et du coup, n'en déplaise aux uns et aux autres, plus rien de ce qui est permis ou interdit ne tient tout seul... Ce qui reste alors au sujet, c'est le souci et le soin de s'autoriser. Aucune chance pour lui d'y parvenir s'il attend de l'Autre qu'il vienne régler son pas à lui: il est tout seul pour ça. Aucune chance non plus d'y parvenir s'il ignore, s'il veut ignorer que son pas ouvre, peut ouvrir, la marche à d'autres. S'il est seul, il n'est pas le seul: présomption qui est fatale, à lui comme aux autres autour de lui. C'est même parce qu'il se sait seul qu'il peut ne pas se croire le seul. Ici, encore une fois, point de norme mais un lien social à faire vivre, à animer. Il s'agit donc avec l'éthique du souci et du soin de s'autoriser, c'est à dire de revendiquer le privilège d'être l'auteur de ses pensées, de ses paroles et de ses actes, vis à vis des autres et, éventuellement, pour les autres. D'une part, l'éthique nous aide à supporter d'être quelqu'un de singulier, quelqu'un de personnel, quelqu'un d'autre. D'autre part, elle fait peser sur notre personne la responsabilité pleine et entière de nos relations avec autrui.

Tout en reconnaissant que rien n'impose de distinction entre morale et éthique, Paul Ricoeur nous propose de son coté des distinctions d'autant plus utiles qu'elles collent d'assez près à l'usage habituel: «[les termes éthique et morale renvoient tous deux] à l'idée intuitive de m¤urs, avec la double connotation ... de ce qui est estimé bon et de ce qui s'impose comme obligatoire. C'est donc par convention que je réserverai le terme d'éthique pour la visée d'une vie accomplie et celui de morale pour l'articulation de cette visée dans des normes caractérisées à la fois par la prétention à l'universalité et par un effet de contrainte. La remarque selon laquelle éthique et morale ont affaire avec les m¤urs replace l'éthique comprise comme discipline de l'action dans un contexte où interfèrent un milieu, des habitudes, des comportements et donc pas seulement des choix existentiels majeurs est d'autant plus significative que Ricoeur définit le terrain commun à l'éthique et à la morale en se proposant d'établir:
1) la primauté de l'éthique sur la morale;
2) la nécessité pour la visée éthique de passer par le crible de la norme;
3) la légitimite d'un recours de la norme à la visée, lorsque la norme conduit à des impasses pratiques.
Il attire ainsi notre attention sur le fait que la visée éthique court secrètement sous les habitudes de la morale, même si elle n'impose sa nécessité que dans les situations critiques. Il souligne par ailleurs que les impasses pratiques auxquelles conduit la morale renvoient toutes aux problèmes posés par ce qu'il appelle l'ipséïté, c'est-à-dire la part la plus singulière de notre identité personnelle.

En résumé, l'éthique tire du coté du je, du moi ou du soi, de l'individuel ou du personnel et la morale du coté du nous, du on, du collectif ou du social. L'éthique aborde la question des moeurs sous l'angle d'attaque de la liberté et de la responsabilité, la morale sous celui des normes et de la contrainte. Quand un comité d'éthique de ceci ou de cela concocte des cahiers des charges, des recommandations, des codes ou des règlements, c'est bien de la morale qu'il produit. Mais quand le chercheur ou le praticien se trouve personnellement confronté à ces recommandations, ces codes ou ces règlements, quand il se demande si, comment et pourquoi il va les respecter, les contourner ou les enfreindre, alors il se livre au périlleux exercice de l'éthique.

Eu égard à la manière dont Cola Duflo se défie des éthiques sectorielles et dont Michel Lapeyre calomnie la morale, la démarche de Paul Ric¤ur a ceci d'intéressant qu'elle tente de dépasser l'opposition entre éthique et morale en conférant à la morale le rôle de crible de la visée éthique. C'est dans une certaine mesure mettre la morale au service de l'éthique. Reste à savoir quelles conditions doit remplir cette morale pour rendre correctement ce service.

Souci de soi et modernité cartésienne

On peut aussi se demander si l'éthique n'est pas autre chose que l'art et la manière de cultiver ses états d'âme. Dans un monde mis en état de tension, pour ne pas dire de guerre, par une compétition sans merci, celui qui entend exercer des fonctions de responsabilité préfère en général les éviter. À moins qu'il ne s'agisse d'exercer ces qualités indispensables au chef de guerre que sont, selon Clausewitz, le coup d'oeil et la force d'âme . Ces qualités éminemment personnelles relèvent directement de l'éthique. Elles valent pour toute personne qui entend agir de façon responsable. Volontairement ou à son insu, celle-ci engage dans son action tout ou partie de la confiance en elle-même et des principes fondamentaux qui gouvernent sa vie. Reste à savoir si notre modernité laisse encore une place à cette dimension de la personne.

Et c'est bien la possiblité d'une existence personnelle qui est mise en question par cette multiplication des éthiques sectorielles que nous connaissons aujourd'hui. Cette mise en question est dès l'origine inhérente à la modernité. Le questionnement éthique se développe comme le symptôme d'une crise qui n'est autre que la modernité elle-même. Avec son «Je pense, donc je suis.» Descartes s'avise de faire de la pensée le noyau autonome de la personne humaine. Il met en branle sa «méthode» dans le but de satisfaire son «extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en ses actions et marcher avec assurance en cette vie»; autrement dit, il place le «moi pensant et connaisssant» au point focal de la perspective éthique. Or, plus nous connaissons, et plus nous connaissons que nous sommes déterminés par les réalités de notre environnement. Ces réalités, pour ainsi dire «objectivement autonomes», menacent sans cesse de nous priver de l'autonomie subjective à laquelle nous prétendons.

C'est là le paradoxe moteur de ce «souci de soi» qui anime l'éthique. Le sujet de l'éthique se trouve confronté à la prétention autocratique des différents domaines de vie qui, de l'économie à l'art en passant par la politique et la science, structurent son environnement et auxquels la connaissance confère une autonomie de plus en plus grande. L'autonomie de la personne est d'autant plus menacée par l'autonomie des réalités objectives au sein desquelles s'inscrit son existence que cette autonomie est par nature conflictuelle. Chaque domaine de vie ne peut en effet assurer son autonomie qu'en ordonnant le monde à partir de ses propres normes. La pouvoir d'autorégulation que nous concédons à chacun des ordres qui structurent ainsi notre existence exclut tout recours au contrôle extérieur d'un sujet autonome et responsable. La personne humaine apparaît de plus en plus comme l'agent et non l'auteur du développement chaotique des autonomies objectives. Comme le note le théologien Helmut Thielicke, inaugurée par des promesses d'émancipation, la modernité nous asservit à nouveau aux forces antiques de la fatalité et du destin: Dans quelle mesure l'histoire de la lutte hégémonique des autonomies est-elle interrompable par l'homme? ... La responsabilité de l'homme n'est-elle pas suspendue par les autonomies? Je ne pourrais me tenir pour responsable d'un devenir que si j'en suis le producteur ou qu'au moins j'y participe, mais pas si je n'y joue que le rôle d'un objet passif que le devenir pétri comme une pâte. La tendance de notre société à faire prendre en charge la multiplication des questions pratiques d'importance par des instances impersonnelles est certes dû à l'épuisement des vieilles recettes. Mais on peut se demander si les instances qui s'évertuent à palier cette carence ne s'engouffrent pas dans cette brêche pour assoir leur hégémonie. La morale est tour à tour prise en charge par le technoscientifique, le juridique, l'administratif, le politique et l'économique, rarement par le religieux. Et dans ce chaos, c'est à chacun, tel le chef de guerre de Clausewitz, de rechercher, de trier, d'accepter ou de rejeter les informations qui faciliteront son discernement; à chacun d'entretenir pour se faireune certaine confiance en soi et un certain degré de scepticisme salutaire afin de s'en tenir autant que faire se peut au principe souverain qui, indépendamment de toute réflexion, gouverne celle-ci, et par celle-ci, ses actions. Telle est la vocation de l'éthique.

Positionnement chrétien protestant:

Jusqu'à présent, Dieu n'est intervenu dans mon propos que comme un mort qui ne brille que par son absence. Ce n'est pas une si mauvaise entrée en matière quand il s'agit de développer une prise de position chrétienne d'inspiration protestante à propos de l'éthique et de la morale. Loin d'écraser l'univers du poids de sa présence, le dieu des juifs et des chrétiens est un Dieu qui ne fait jamais que passer, ainsi que le signale l'étymologie hébraïque du mot pâque. Quant aux Pâques chrétiennes, elles font référence au Messie crucifié et ressuscité Jésus, c'est à dire à un dieu deux fois absent. Quand Emmanuel Lévinas dit: «L'altérité est transcendance, pur passage, elle se montre passée, elle est trace.» , il donne une excellente description du rapport que le Judaïsme et le Christianisme entretiennent avec la divinité. Dans cette perspective, la morale et l'éthique sont deux moyens de s'accomoder de la mort des dieux et de l'absence de Dieu.

Après avoir passé en revue ce que le Judaïsme et le Christianisme apportent en matière de morale, nous verrons en quoi l'apport spécifique du Christianisme, à savoir l'Évangile de la justification gracieuse en Jésus, Christ crucifié et ressuscité, se situe plutôt du coté de ce que nous avons circonscrit comme relevant du domaine de l'éthique.

La morale des dix commandements.

Pour le Judaïsme comme pour le Christianisme, la Loi est la trace du passage de Dieu. Elle est le premier viatique que Dieu confie au peuple qu'il s'est choisi pour le représenter en son absence: d'une part, la Loi représente Dieu; d'autre part, le peuple qui observe la Loi représente Dieu face au monde. Il est difficile et certainement vain de chercher à distinguer le moral du religieux dans ce que l'Ancien Testament nous livre en fait de Loi. Mais je n'étonnerai personne en affirmant que ce que le Judaïsme et le Christianisme apportent en matière de morale, ce sont les dix commandements .

Les six derniers interdisent deux sortes de choses: regarder dans l'assiette, dans le jardin ou dans le lit de son voisin d'une part, user des moyens les plus expéditifs de s'en saisir: tuer, voler, tromper. Ils disent à peu près la même chose que la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789: «La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas autrui», mais ils font porter négativement l'accent sur la préservation du bien d'autrui et de sa liberté d'en user. Ils nous interdisent de viser le bien de l'autre, mais ils ne nous fournissent aucune recette en ce qui concerne l'usage de notre propre bien .

Les quatre premiers parlent de la relation avec Dieu. Trois sur quatre sont des interdits qui portent sur les images, leur fabriquation ou leur usage. Et ici encore, c'est le mode négatif qui prévaut. La Loi représente Dieu et elle interdit de le représenter autrement. Cet interdit est gros du processus de désenchantement du monde qui à aboutit à notre modernité. Quant à ce que nous pourrions faire des productions les plus brillantes de notre industrie, de notre art, de notre intelligence ou de notre imagination, rien n'est dit à ce sujet. Le tout est que nous ne leur laissions pas occuper la place laissée vacante par la divinité .

Huit sur dix de ces prescriptions sont des interdits . C'est une prise de position importante en ce qui concerne la morale en tant qu'ensemble de normes: tout ce qui n'est pas interdit est autorisé, c'est-à-dire laissé à l'initiative et à la liberté de chacun. C'est ce que dit l'en-tête des dix commandements quand il fait référence à une libération et non à une liberté qui serait encadrée par les normes d'un bien positif. De telles normes constitueraient en effet des idoles concurrentes du dieu libérateur. Le passage et le retrait de Dieu dégagent pour l'humanité un espace de liberté que la Loi se contente de préserver. Cet espace est le lieu de l'éthique, il est à la fois vide et plein d'objets qui sont tous candidats au statut d'idole.

La forme de l'interdit définit des limites, et elle a aussi ses limites: il y a liberté éthique à l'intérieur de cet espace balisé par l'interdit; mais c'est la liberté éthique de l'autre, c'est à dire de Dieu, de mon prochain ou de moi-même comme un autre. Ces limites me tiennent à distance de ce qui ne me regarde pas. Quand je franchis ces limites, je pénétre chez quelqu'un d'autre. C'est à baliser à nouveaux frais les limites mouvantes du bien d'autrui que s'emploient le plus souvent les différents comités d'éthique. Si les comités d'éthique produisent en fin de compte de la morale, c'est parce qu'il y a problème éthique chaque fois que des seuils mettant en cause la liberté d'autrui de jouir de son bien sont susceptibles d'être franchis. La morale et la Loi n'ont d'autre raison de changer que de marquer ces seuils avec une précision nouvelle.

 

L'éthique entre la justice et les ¤uvres

La liberté éthique chrétienne est-elle à son tour régie par un commandement? Il ne faut pas trop attendre en la matière de la formule de Saint Augustin: «Aime et fais ce que voudras». Cette maxime laisse forcément insatisfait. Elle sonne comme un «Débrouille-toi avec tes bonnes intentions!». Elle exclut d'emblée toute éthique professionnelle: on ne peut tout de même pas aimer tous ses clients, tous ses patients, tous ses paroissiens. Elle ne nous renvoie à ce commandement bien connu: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» que pour mieux nous faire sentir que l'amour ne relève pas du devoir, mais d'une spontanéité qui ne se commande pas.

La maxime augustinienne prend cependant en compte deux aspects importants de l'éthique.
D'une part elle signale que l'éthique ne cultive le souci de soi que dans le cadre de relations personnelles. Il y a une chose que l'on ne peut pas attendre d'elle, c'est qu'elle les aseptise. L'exigence postulée par le commandement d'amour a en effet quelque chose de proprement terrifiant. La contemplation du Christ crucifié nous montre à quelles extrêmités peut conduire son observation. Si le commandement d'amour a quelque pertinence éthique, c'est seulement à titre de propédeutique. Le réflexe légitime de terreur qu'il provoque lui confère une valeur d'avertissement: la perspective ultime d'une totale dépossession de soi au profit de l'autre donne la mesure, ou plutôt la démesure, du champ ouvert à l'engagement éthique. Là où les dix commandements jouent le rôle d'un préservatif en limitant les risques, le commandement d'amour nous confronte sans ménagement aux risques encourus.
D'autre part, la référence à l'amour indique assez que l'éthique nous engage hors des conventions, dans un domaine où règnent l'arbitraire et le contingent. À partir du moment où nous ne traitons plus les personnes comme des pions statistiques, des fonctions sociales ou des cas cliniques, mais comme des êtres singuliers, la notion même d'égalité de traitement perd toute pertinence et toutes sortes d'événements imprévisibles peuvent se produire. Rien d'étonnant donc à ce que la question éthique émerge à l'occasion de conflits moraux. L'éthique n'est pas là pour les résoudre, mais pour nous aider à les affrontrer. Leur solution n'est pas une question de normes à appliquer, mais, au cas par cas, de coup d'oeil et de force d'âme.

On peut au moins distinguer deux ordres de conflits. D'une part, l'exercice des responsabilités nous place dans des situations où nous pouvons être amenés à enfreindre les règles élémentaires de la morale. Les conflits qu'engendre la morale ont au moins le mérite de signaler qu'il s'agit de situations hors norme et hors convention. D'autre part, quand deux personnes sont en relation, l'intersection de leurs sphères éthiques personnelles devient forcément une zone de conflits potentiels. Si quelqu'un demande de l'aide, morale, spirituelle, sociale, médicale, c'est souvent parce qu'il y a quelque chose qui cloche dans la manière dont il conduit sa vie. Est-il possible de reconnaître que celui qui s'adresse à nous est pleinement responsable de la manière dont il conduit sa vie sans pour autant faire peser sur lui un jugement de culpabilité à partir de nos propres conceptions éthiques?

Qu'est-ce qui nous autorise, médecins, assistantes sociales, éducateurs, pasteurs... à nous soucier du bien d'autrui, à passer outre les conventions de la morale ordinaire et à prendre position quant à son éthique? Cette question de l'autorisation, ou de la justification, que les interdits de la morale viennent poser sans la résoudre est une question proprement éthique. L'éthique chrétienne d'inspiration protestante aborde la question de l'autorisation ou de la justification d'une manière tout à fait spécifique. Les théologiens protestants, notamment luthériens, ont l'habitude de caractériser cette démarche en opposition avec celle de l'éthique philosophique. Ainsi, comme nous le rappelle E. Jüngel, "Pour l'éthique philosophique, d'Aristote à nos jours, vaut le principe suivant: on est juste parce qu'on fait ce qui est juste, ou en d'autres termes, on devient juste dans la mesure où on agit de manière juste... Eu égard à la situation de l'homme devant Dieu, Luther a contesté ce principe et, en s'appuyant sur Paul, a affirmé l'inverse: ce n'est pas en faisant ce qui est juste que nous devenons justes, mais c'est bien parce que nous devenons et sommes justes que nous faisons ce qui est juste." De même, le théologien luthérien Helmut Thielicke bâtit son éthique sur un principe simple : l'acte de l'éthique chrétienne exprime la justification. Encore le met-il en valeur en faisant jouer la même opposition:
1. Alors que l'éthique philosophique tire son origine du but de l'acte éthique ..., l'éthique évangélique trouve son point de départ dans les présupposés de l'acte éthique, précisément dans l'événement de la justification.
2. Alors que pour l'éthique philosophique, le but ... a pour unique signification d'être une figure heuristique et que l'acte éthique lui-même constitue la seule réalité, pour l'éthique évangélique, la justification accordée à priori constitue la seule réalité... Les "¤uvres" ont ... un sens purement démonstratif
3. Dans l'éthique philosophique, les actes éthiques sont déterminés par la tâche, dans l'éthique évangélique, ils sont déterminés par le don.
À l'origine de cette conception, il y a la doctrine de la justification par grâce au moyen de la foi

Qu'est-ce qui peut bien nous autoriser à nous soucier du bien d'autrui? Sinon que sa demande, les défaillances qu'il expose devant nous, l'aide dont il manifeste le besoin sont autant d'occasions de nous faire valoir par nos oeuvres. En contrepartie, nous sommes de plus en plus astreints à une obligation de résultats. Toutes choses qui relèvent du principe selon lequel ce sont les oeuvres qui déterminent la personne. La conséquence en est que toutes les décisions éthiques que nous sommes amené à prendre mettent en jeu notre statut personnel. Pire, c'est aux résultats pratiques de ces décisions qu'est jaugée notre valeur personnelle. Il est bien évident que nul ne peut échapper à cette morale qui évalue la valeur de chacun en fonction de ses mérites. Et, ma foi, plus elle nous gratifie de marques de reconnaissance - diplômes, promotions, honneurs, privilèges, plus nous sommes enclins à en faire le fondement de notre confiance en nous-même. Dans cette perspective, la liberté éthique d'autrui autant que les aléas de son équation psycho-somatique personnelle sont des facteurs encombrants.

Nous gardons tous quelque part des motifs éthiques de rechange pour le cas où la fortune et la gloire nous abandonneraient en chemin. À tout prendre, les maximes de la morale kantienne ne constituent pas un mauvais viatique: parmi les actions susceptibles de conforter notre identité personnelle, il est préférable de choisir celles dont la maxime directrice pourrait être érigée en loi universelle; celles aussi dont on pourra dire qu'elles traitent l'humanité comme une fin et non comme un moyen. Peu importe que l'humanité réelle ne soit pas à la hauteur de cet idéal. Il permet au moins de conserver l'estime de soi quand celle des autres vient à nous faire défaut. En tout état de cause, conserver en toutes circonstances un minimum de confiance en soi suppose qu'on s'assure de la qualité de ses intentions et de ses motifs.

S'il donne lui-aussi la priorité aux motifs de l'action, l'angle d'attaque de l'éthique chrétienne est tout autre. Ma détermination éthique ne se fonde pas sur une confiance conquise et sans cesse à reconquérir, mais sur une confiance donnée et reçue en dépit de mon indignité foncière. Ce qui m'autorise à me soucier du bien d'autrui, voire à jeter un oeil critique sur la manière dont il jouit de sa liberté éthique, c'est que je ne vaux pas mieux que lui. Parce que je suis aimé de Dieu en dépit de mon indignité, je peux agir en confiance et prendre aussi le risque de la confiance. Ce qui me libère de l'obcession du résultat, c'est que les résultats de mes actions ne mettent plus en jeu mon identité personnelle.

Nous venons ainsi de balayer le champ des motifs de l'engagement éthique: le désir qui me conduit à quêter la reconnaissance d'autrui, la visée d'une vie accomplie qui me conduit à agir de telle sorte que je traite l'humanité dans ma propre personne et dans celle d'autrui toujours comme une fin et jamais comme un moyen, la vocation par laquelle l'amour reçu de Dieu en Jésus-Christ m'appelle à m'approcher d'autrui en l'acceptant comme il est. C'est pourquoi, pour le protestantisme, la question de la vocation ne se pose pas en termes généraux, mais en terme de situation. Qu'on soit agent de surface ou président de la république, la profession n'est pas une vocation, mais le lieu de son exercice. Elle en désigne la dimension éthique. Dans cette dernière perspective, on peut dire qu'il y a problème éthique chaque fois que se posent les questions suivantes: «pourquoi moi? pourquoi ici et maintenant? pourquoi en face de telle personne en particulier?» C'est probablement là la moins pire des manières de répondre humainement à une demande d'aide ou de soin, de déterminer ce que nous pouvons et ce que nous ne pouvons pas faire, ce que nous devons et ce que nous ne devons pas faire, ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas faire, jusqu'où nous acceptons de nous laisser changer par l'autre et jusqu'où nous pensons que l'autre acceptera de se laisser changer.

Le cas exemplaire de la génétique

Tout cela nous a conduit bien loin des problèmes moraux occasionnés par les progrès de la génétique. Quoi de plus impersonnel en apparence qu'une chaîne d'ADN? Quoi de plus étranger à la morale et à l'éthique? À y regarder de plus près, le code génétique inscrit sur les chromosomes de chacun d'entre nous constitue la plus personnelle de nos archives familiales. On peut donc extrapoler les dix commandements en disant: «Tu n'auras pas de visée sur le code génétique de ton prochain». Ce qui est sans doute la meilleure manière de mettre le sien à l'abri des regards indiscrets. D'une autre coté, on peut se demander si conférer à ce code une valeur d'intangibilité n'est pas un premier pas vers l'idolâtrie du génôme. Ces archives, jusqu'à une période récente, nous les portions sur nous comme une fatalité ou comme un destin. Il est désormais possible de faire appel à quelqu'un d'autre pour y avoir accès, les lire, voire les modifier. Pour les soumettre à quoi, à un désir que plus rien ne semble désormais pouvoir barrer, à la visée d'une vie accomplie, ou à une vocation?

Du coup se posent des problèmes d'eugénisme et de prophylaxie d'une part, d'éthique et de morale d'autre part. Nous souhaitons tous avoir des enfants beaux, forts, intelligents et si possible riches! Nous redoutons tous de donner naissance à des enfants affectés de handicaps graves. Entre ces deux extrêmes de l'idolâtrie du surhomme et de la lutte contre la fatalité, il y a place pour l'exercice de l'éthique à partir du moment où l'on ne se contente pas de donner une réponse purement technique à la demande. La meilleure connaissance des risques liés à des facteurs génétiques ouvre des perspectives prometteuses en matière de prophylaxie. La prophylaxie cherche à obtenir des résultats statistiques par la modification de comportements privés. On peut tenter d'obtenir ces modifications aussi bien par des mesures massives de contrainte, que par des mesures d'information, d'éducation et de dialogue qui font appel à la responsabilité des personnes concernées. La deuxième éventualité laisse évidement plus de place à la prise en considération des mobiles éthiques, rationels ou non, honorables ou non, qui peuvent amener chacun d'entre nous à hypothéquer son capital santé.

Laisser la place à l'exercice de l'éthique, ne pas se contenter de réponses purement techniques à la demande, opter pour des démarches d'information, d'éducation et de dialogue, cela demande de consacrer du temps aux personnes. Le temps de s'expliquer avec leur désir, le temps de modifier ce qu'elles visent en fait de vie accomplie, le temps de saisir de quelle vocation peuvent être porteuses les difficultés qui les ont amené à donner ou à demander de l'aide. Ce sera ma dernière réponse à la question «comment repérer qu'on est confronté à un problème éthique?»: nous avons de fortes chances d'être confronté à un problème éthique chaque fois que nous avons le sentiment d'être pressé par le temps.

pour les iconophobes