L'ÉCHAPPÉE BELLE...

 

Donc le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s'assit à la droite de Dieu. (Marc 16, 19)

Or, comme Jésus les bénissait, il se sépara d'eux et fut emporté au ciel. (Luc 24,53)
À ces mots, sous leurs yeux, Jésus s'éleva et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dire: «Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller vers le ciel. (Actes 1, 9 à 11)

 

Ce Jésus qui n'avait cessé de les entraîner dans son périple sur les routes poussiéreuses de Palestine consentirait-il enfin à les attendre, à se laisser rattrapper, le temps de souffler un peu.

Au fond, s'ils n'arrivaient pas à croire à la résurrection, c'est que de revenir en arrière, même pour les attendre, ça ne lui ressemblait pas, à Jésus. Certes, il avait bien un peu flanché au Mont des Oliviers, mais il avait retrouvé son souffle dans la prière et s'était pour ainsi dire engouffré tête en avant dans le gouffre de la mort.

Jésus ressuscité, tout allait-il recommencer comme avant? Comme si la résurrection avait été une sorte de recul de la mort vers la vie. Qu'il y ait quelque chose au delà ou non, c'était une affaire entre pharisiens et sadduccéens auxquels eux, les galiléens, n'entendaient pas grand chose. Mais ce qui était certain, surtout après la croix, c'est que jamais Jésus ne reviendrait en arrière.

Et pourtant, le plus incroyable, c'est que tout était comme avant et que tout était changé en même temps.

Jésus leur avait toujours échappé: que ce soit tout au long de leur folle équipée, dans sa passion, sur la croix, au tombeau... À chacune de ses apparaitions, il leur échappait de plus belle; à croire qu'il ne s'acharnait à les convaincre de sa présence que pour mieux leur filer entre les doigts.

Mais cette échappée avait changé de sens.

La course folle dans laquelle Jésus les entraînait était une fuite en avant. Ils le savaient. Ils avaient toujours su qu'elle les conduirait fatalement à bout de souffle. Ils s'attendaient à être les témoins d'une mort plus glorieuse, dans des circonstances où ils auraient eux-mêmes eu à montrer de quoi ils étaient capables. Et puis tout ça s'était terminé en eau de boudin! L'amertume s'était emparée d'eux; ils en voulaient à Jésus de les avoir trahis et abandonnés. Ils s'en voulaient d'avoir fui, de l'avoir abandonné et trahi.

À nouveau, Jésus les tenait en haleine et ils étaient dans l'attente d'un souffle qui la rassasie. Mieux: avec la croix et la résurrection, la nouveauté même de Dieu s'était approchée d'eux. Et cette nouveauté éclairait les aventures d'autrefois d'une lumière pleine de promesse.

Aujourd'hui, Jésus échappait des ténèbres du tombeau vers la lumière du ciel; et si, comme à l'habitude, ils en concevaient de la surprise, au point d'en rester le nez en l'air, ils n'en concevaient plus ni tristesse, ni déception, ni amertume. Le sentiment d'abandon, de rancoeur et de culpabilité morbide qui s'était emparté d'eux après la croix puis devant le tombeau vide avait disparu. Jésus l'avait vaincu, il était passé outre, il avait sauté par dessus et il les entraînait maintenant eux aussi dans son échappée vers la vie.

Mieux, Jésus était cette échappée même, il était la porte ouverte sur ce royaume où l'on pourrait désormais aller et venir sans peur ni du loup, ni des voleurs, ni de la faim; il était le chemin dont la trace s'ouvrait maintenant devant eux, la vie dont la promesse naissait maintenant devant eux, la vérité dont l'appel se faisait entendre maintenant devant eux.

Avec la mort de Jésus, le temps ne s'était pas arrêté. En apparence, il continuait à s'écouler dans la même direction qu'avant, tout aussi inéluctablement qu'avant.

Mais le temps avait changé de sens:
non plus de la vie à la mort, mais de la mort vers la vie.

pour les iconophobes