Au nom de la Loi

On fait grand cas des dix commandements dans les églises issues de la Réforme, à tel point qu'ils y occupent en concurrence avec le commandement d'amour, lui-même issu de l'Ancien Testament, la place de ce qu'on appelle la Loi. Quel profit peut-on attendre aujourd'hui encore de leur observation? Trois approches concurrentes et complémentaires sont possibles.

Les règles élémentaires
du vivre ensemble

«De quelles misères n'ai-je pas été témoin! Le peuple des campagnes, surtout, ne sait plus rien de la doctrine chrétienne... Tous s'appellent chrétiens... et ils ne connaissent ni le Notre Père, ni le Symbole, ni les Dix Commandements. Ils vivent comme des brutes... la seule chose qu'ils aient apprise, c'est d'abuser en maîtres de toutes les libertés

C'est Martin Luther qui s'exprime ainsi en 1529 dans la préface de son petit catéchisme. On imagine mal aujourd'hui dans quel chaos et quelle insécurité l'Europe était plongée à l'aube de la Réforme. L'insistance de Luther sur les dix commandements est à cet égard particulièrement significative. Lui qui nous a appris à tout attendre de l'Évangile et à ne pas nous fier aux oeuvres de la Loi pour ce qui est de notre justification devant Dieu, voilà qu'il consacre aux Dix Commandements l'essentiel de son oeuvre catéchétique!

Attribués par la Bible à une révélation que Dieu aurait faite à Moïse à destination des hébreux, les dix commandements sont sans doute l'un des plus vieux textes légaux de notre histoire humaine. Près de 2000 ans après leur promulgation, Luther voyait dans leur enseignement une oeuvre de salut public. Quatre siècles après Luther, quel profit pouvons-nous tirer de leur observation?

Les dix commandements formulent pratiquement tous des interdits. Ils ne nous disent pas ce qu'il faut faire, mais ce qu'il ne faut pas faire. Nous n'aimons pas les interdits. Ils sont pourtant le gage de notre liberté: tout ce qui n'est pas interdit est autorisé. Dieu ne nous dit pas ce que nous devons faire. Il nous laisse l'initiative. Tout ce que nous faisons dans l'espace délimité par ces interdits ressort totalement de notre responsabilité:

Les six derniers commandements interdisent deux sortes de choses: regarder dans l'assiette, dans le jardin ou dans le lit de son voisin d'une part, employer la violence pour s'en saisir d'autre part. Le bien de notre voisin est d'autant plus désirable que nous ne l'avons pas; la contemplation de l'image de son bonheur suscite notre envie. Et l'image de notre propre bien suscite la convoitise de nos voisins. Les dix commandements nous disent que c'est là le moyen le plus naturel de nous rendre malheureux... et d'empoisonner la vie d'autrui. Mais ils ne nous donnent pas la recette du bonheur. Peut-être tout simplement parce qu'il n'y en a pas, sinon dans le rythme équilibré du travail et du repos, sinon aussi dans une famille où chacun respecte l'honneur de l'autre, c'est-à-dire ne lui en demande pas plus que Dieu en matière de commandements.

Les quatre premiers commandements nous parlent de notre relation avec Dieu. Et une fois de plus, trois sur quatre formulent des interdits qui portent tous sur les images. Les cinq derniers nous mettaient en garde contre la dangereuse fascination qu'exerce sur nous l'image que nous nous faisons du bonheur des autres. Les trois premiers nous interdisent de nous faire une image de Dieu et d'en faire usage. Ils veulent nous préserver d'une illusion dangereuse: celle de l'idolâtrie. Chaque fois que les hommes ont cru qu'ils pouvaient mettre Dieu dans leur poche en s'en faisant des images, cela a tourné à la catastrophe. Dieu se soustrait toujours à notre imagination. Chaque fois que nous nous imaginons le posséder au moyen de quelques images, ces images commencent par nous posséder et finissent par nous décevoir. Grâce à ces trois commandements, notre imagination reste au service de notre liberté, elle sert de véhicule à nos désirs, mais reste soumise à notre initiative. Ces trois premiers commandements sont aussi la clef qui permet de comprendre les sens des cinq derniers: ils nous disent que les hommes ne peuvent vivre paisiblement en société que dans un monde libéré de l'idolâtrie, c'est à dire de la fascination des images.

C'est sans doute pourquoi Luther accordait tant de valeur à leur enseignement. Avec ou sans Dieu, ne s'agit-il pas là des règles élémentaires de la civilité?

L'Évangile en suspens

Parce qu'ils nous mettent en garde contre la fascination des images et contre les conséquences que cette fascination peut avoir quand elle nous conduit à regarder dans l'assiette de notre prochain, les dix commandements nous transmettent les règles élémentaires de la civilité. Ce n'est déjà pas si mal. Mais leur signification s'arrête-t-elle à ce que la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 affirme tout aussi bien quand elle proclame que «La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.» ? La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen est l'acte inaugural par lequel le Peuple Français, après avoir conquis sa souveraineté, proclame ses droits inaliénables et sacrés. Elle le fait devant l'Être Suprême, sans doute censé garantir de loin (de très loin!) leur pérénité éternelle. C'est en tout cas ce qu'affirme son préambule.

Les dix commandements sont aussi assortis d'un préambule: «Et Dieu prononça toutes ces paroles: "C'est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude".» (Exode 20, 1) Dans ce préambule, ce n'est pas le peuple souverain qui prend la parole, mais Dieu; ce n'est pas le peuple souverain qui affirme sa liberté, mais Dieu qui déclare avoir tiré de la maison de servitude un peuple réduit en esclavage. Et ce peuple n'est pas n'importe quel peuple, mais le peuple hébreux qui vivait sous le joug égyptien il y a plus de trois mille ans.

Pourtant, quand nous constatons que les dix commandements décrivent les règles élémentaires de la civilité, nous estimons dans le même temps qu'ils nous concernent. Peut-être même considérons-nous qu'ils concernent surtout les autres: si les autres respectaient les dix commandements, nous pourrions vivre tranquiles.

Mais si les dix commandements nous concernent, c'est avant tout parce qu'ils sont prononcés à la deuxième personne du singulier de l'impératif et non à l'infinitif. C'est à nous que Dieu s'adresse, ou plutôt à moi, puisque Dieu ne «nous» dit pas «vous», mais qu'Il «me» dit «tu». Du moment même où je les lis, les dix commandements s'adressent à moi personnellement. Le Dieu d'un peuple étranger et lointain s'adresse à moi directement. Pour ainsi dire, il m'interpelle: «hep! toi, là-bas!» C'est un peu comme si dans un jardin public on avait remplacé les panneaux «Il est interdit de marcher sur les pelouses», par un gardien chargé de dire à chaque promeneur: «tu ne marcheras pas sur les pelouses». Outragé, je répliquerais sans doute que je n'en avais nullement l'intention, puis je me dirais qu'après tout, l'image de cette verdure rafraichissante me donne envie d'aller gambader dans l'herbe plutôt que de rester sagement dans la poussière du chemin.

Quand il s'agit d'idolatrie, de meurtre, d'adultère, de vol ou de faux témoignage, il nous est moins facile de faire la même démarche. Nous sommes tellement persuadés que de telles intentions ne peuvent pas nous effleurer que les dix commandements devraient presque sonner à nos oreilles comme des injures. Dieu ne m'y traite-t-il pas d'idolâtre, de meurtrier, d'adultère, de voleur et de faux témoin? Et quand il m'annonce qu'il m'a libéré de l'esclavage, ne me considère-t-il pas comme le jouet impuissant des passions qui conduisent à ces crimes. Devant le Dieu des dix commandements, je ne suis pas le libre citoyen d'un peuple souverain, mais l'esclave des passions qui me rendent solidaire d'une humanité déchue. Quand Jésus dit par exemple que «quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà dans son coeur commis l'adultère avec elle» (Matthieu 5/28), il ne fait que révéler cet aspect scandaleux des dix commandements... ou l'abîme de déchéance qui est le nôtre.

Le Dieu des dix commandements n'est pas un lointain Être Suprême qui garantit l'éternité de notre liberté, mais un Dieu qui s'adresse à nous pour nous révéler la profondeur de notre esclavage et la fragilité de notre condition. Il nous donne les dix commandements pour nous révéler la profondeur de notre décheance et nous protéger de ses effets. L'espace de liberté qu'ils dessinent par leurs interdits est un espace fragile et constamment menacé, non pas tant par les autres que par nous-mêmes.

Parce que le Dieu qui les prononce se présente comme un libérateur, les dix commandements nous placent à notre tour dans l'attente d'une libération qui concerne toute l'humanité et pas seulement le peuple antique auquel ils furent destinés. Ils nous donnent soif de l'Évangile et nous protègent provisoirement de nous-mêmes dans l'attente de son avènement. Par l'accusation qu'ils prononcent sur nous, ils nous mettent en position de recevoir cet Évangile comme une grâce.

Y-a-t-il une loi après l'Évangile?

D'une part, les dix commandements nous transmettent les règles élémentaires de la civilité. D'autre part, ils révèlent notre participation pleine et entière à la déchéance de notre commune humanité et nous mettent dans l'attente d'une libération qui ne peut venir que de Dieu seul. Par l'accusation qu'ils prononcent sur nous, ils nous mettent en position de recevoir cet Évangile comme une grâce. Mais une fois cet Évangile reçu, une fois franchie cette porte que symbolise notre baptême et qui nous fait passer en Christ de la mort à la résurrection, avons-nous encore quelque chose à faire de la loi? La liberté des enfants de Dieu est-elle à son tour régie par un commandement?

Certes, comme nous le transmet l'évangile de Jean, Jésus nous a confié un commandement nouveau: «Comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres.» Mais ce commandement pose plus de problèmes qu'il n'en résout. D'une part, c'est bien un commandement, puisqu'il est formulé à l'impératif. S'il y a une chose qui ne se commande pas, c'est bien l'amour. Aimer par devoir est une absurdité. D'autre part, le commandement indique bien que l'amour que nous devons nous porter les uns aux autres est une conséquence de l'amour que Dieu nous porte en Jésus-Christ. La spontanéité et la sincérité de l'amour que nous nous portons les uns aux autres n'est qu'un effet de la spontanéité et de la sincérité de l'amour que Dieu nous porte.

Autre difficulté: alors que les dix commandements se contentent de nous indiquer ce qu'il ne faut pas faire, de façon purement négative, le commandement d'amour nous prescrit ce que nous devons faire, de façon tout aussi positive que vague. D'une part, il expose à l'emprise de l'amour de Dieu l'espace de liberté que les dix commandements laissaient entièrement à notre initiative. D'autre part, il nous autorise à empiéter sur l'espace de liberté de notre prochain au nom de l'amour de Dieu. Il est une invitation à nous préoccuper de ce qui ne nous regarde pas. Pour avoir tous expérimenté des situations où nous aurions préféré qu'autrui s'occupe de ses affaires plutôt que des nôtres, nous comprenons que cette invitation n'est pas sans risques.

Être des témoins de l'amour de Dieu envers notre prochain n'est pas seulement une affaire de spontanéité, mais aussi de discernement. Paul nous met sur la voie quand il nous dit que, désormais, nous servons sous le régime nouveau de l'Esprit.(Romains, 7, 4 à 6 ). Le discernement, c'est l'affaire de l'Esprit. Dans le Nouveau Testament, l'Esprit a pour seul rôle de nous persuader qu'en Jésus crucifié et ressuscité, Dieu nous aime. Ce n'est pas en général, mais dans chaque situation particulière que l'Esprit vient faire du «Comme je vous ai aimé» prononcé autrefois par Jésus une parole actuelle, vivante et vivifiante. C'est de l'Esprit et de lui seul que peut provenir la spontanéité de notre amour pour autrui.

Entendu comme un devoir que nous aurions à accomplir d'une façon universelle, le commandement d'amour ne fait rien d'autre que nous condamner, au même titre que les dix commandements. Nous savons bien que nous ne pouvons pas aimer en bloc tous nos voisins, tous nos clients, tous nos collègues de travail, ni même tous nos amis. Et pour chacun d'eux en particulier, combien de choses aurions nous du faire pour eux que nous n'avons pas pu, pas voulu, pas su faire. Rien n'est pire alors que de s'obliger à aimer. Il y a grand risque que notre témoignage sonne faux et que notre amour tourne à l'aigre. La misère du monde devient pour nous l'occasion de nous faire valoir par nos oeuvres aux yeux de Dieu comme aux yeux du monde. Et le monde est si ingrat! Quant à Dieu, il n'en demande pas tant... si bien que nous finissons par nous demander s'il accorde quelque valeur à nos efforts. C'est alors qu'il faut nous en remettre à l'Esprit, le laisser restaurer en nous la confiance, nous convaincre que nous sommes malgré tout aimés de Dieu et nous remettre sur la voie de la spontanéité.

C'est alors aussi qu'il faut laisser l'Esprit guider notre discernement: quoi que je fasse pour autrui, que je pense à lui, que je prie pour lui, que je pleure ou rie avec lui, que je lui adresse la parole ou que j'agisse avec lui ou pour lui, rien de tout cela ne met en cause l'amour que Dieu me porte. De même, l'accueil qui sera fait par autrui de ce que je lui offre ne met pas en cause ma personne. Autrui reste ainsi libre à l'égard de l'amour dont je lui témoigne. Et surtout, l'Esprit me rend attentif non pas à la nécessité d'accomplir coûte que coûte mon devoir, mais à ce qu'autrui attend réellement de moi dans telle ou telle situation particulière.

Dans l'exercice de ce discernement, la loi continue de jouer un rôle: elle me rappelle que quand je me soucie du bien d'autrui, même si c'est au nom de l'Évangile, je m'occupe de ce qui ne me regarde pas. Elle me rappelle que j'ai à respecter la manière dont autrui se soucie lui-même de son bien, quand bien même il serait défaillant à cet égard. Bien qu'accomplie par l'Évangile, la loi n'est ainsi pas abolie, mais continue de jouer son rôle: elle me préserve de la tentation de faire de la misère d'autrui un moyen de me justifier au yeux de Dieu. Elle préserve la liberté d'autrui des dérapages auxquels cette tentation peut donner lieu. De la sorte, je suis réellement libéré pour le bien d'autrui. Je suis libre d'intervenir à son profit sans l'obliger, sans l'humilier, sans le mettre en dette à mon égard.

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